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10 janvier 2005

Une relation oubliée : Robert Schuman et la Hongrie


Auteur : Gergely Fejerdy : Historien.


Le 23 novembre 1948, dans un rapport adressé à László Rajk, ministre des Affaires étrangères du gouvernement communiste de Hongrie, le comte Mihály Károlyi, ambassadeur de Hongrie à Paris, relate sa conversation avec Henry Gauquié, le ministre plénipotentiaire de France à Budapest – qui séjournait à ce moment dans sa patrie : « Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec un homme qui prie tout le temps ? »[1]

Cette constatation est d'autant plus surprenante qu'elle est prononcée par un diplomate français à propos de son supérieur hiérarchique, le ministre des Affaires étrangères, Robert Schuman. Lors de cette entrevue, l'ambassadeur hongrois, en poste à Paris depuis août 1947, explique, à son collègue français qu'il essaie vainement de prendre contact avec le nouveau ministre des Affaires étrangères. Robert Schuman a en effet été nommé à la direction du Quai d'Orsay quatre mois auparavant, dans un contexte de plus en plus inquiétant pour les relations franco-hongroises. Le comte Károlyi demande donc à Gauquié d'intercéder auprès du ministre pour lui obtenir une entrevue. La réponse de l'ambassadeur français, correspond aux commentaires ironiques de la presse de l'époque.[2]

Deux jours après cette conversation, le 25 novembre, l'ambassadeur de Hongrie, connu comme « le Comte Rouge », est reçu par Robert Schuman. Mihály Károly est surpris de la volonté conciliatrice du nouveau ministre des Affaires étrangères.[3]

Robert Schuman savait que la descente définitive du rideau de fer, renforcée par l'instauration du « Kominform » et le refus du plan Marshall, créait pour le continent européen une situation absolument anormale. En tant que ministre des Affaires étrangères, le futur Père de l'Europe a alors essayé de donner à la diplomatie française un rôle d'intermédiaire entre les Etats. Dès juillet 1948, il souligne l'importance d'assurer la coopération des Etats européens dans les domaines économique, militaire, spirituel et politique.[4] A cet égard, Robert Schuman ne pensait pas seulement aux pays de l'Europe de l'ouest, mais aussi aux Etats de l'Europe de l'est occupés par l'Union Soviétique, même s'il ne pouvait pas ignorer les faits et les événements politiques. Durant l'été 1947, l'affaire de Ferenc Nagy – président du Conseil hongrois forcé de quitter sa Patrie – le départ, suite à l'émigration du chef du gouvernement, des diplomates hongrois, dont l'ambassadeur à Paris, Pál Auer – avec qui Robert Schuman entretenait une correspondance – les attaques contre les instituts culturels français, le coup de Prague et les désaccords de plus en plus nets dans tous les domaines, ont conduit l'homme d'Etat français à la plus grande prudence.

Chrétien fervent, Robert Schuman a trouvé particulièrement choquante la persécution lancée dans les pays de la zone Soviétique contre l'Eglise. Il disposait d'informations directes et précises sur l'ensemble de ces événements.

L'annonce à Noël 1948 de l'arrestation du Cardinal József Mindszenty, Primat de Hongrie, l'a particulièrement touché. Robert Schuman, informé sur ce point par le corps des évêques de France et les ambassades, a condamné avec force les démarches anticléricales du gouvernement de Budapest. Le rapport de Wladimir d'Ormesson, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, l'a renforcé dans sa conviction qu'il ne pouvait pas garder le silence sur cette question.[5] Mais en tant que chef de la diplomatie française, il s'est efforcé de n'offrir aucune prise aux critiques de Moscou et des gouvernements du bloc de l'Est, qui qualifient systématiquement Paris de « serviteur » des intérêts américains. Ainsi, Robert Schuman n'a pas donné son adhésion aux notes envoyées à Budapest par les gouvernements anglo-saxons, et a essayé de faire connaître d'une manière différente l'opinion officielle de la France. Le 8 février 1949, un jour avant l'achèvement du procès truqué à la suite duquel le cardinal a été condamné, le ministre français des Affaires étrangères participe personnellement à la séance de l'Assemblée Nationale. Un parlementaire du MRP, l'Abbé Albert Gau l'interpelle sur l'affaire du refus de visa pour les journalistes envoyés aux séances du procès de Mindszenty. Après avoir écouté entièrement le vif débat entre l'Abbé Gau et le communiste Roger Garaudy, Robert Schuman précise clairement que le Gouvernement français n'est pas à l'origine du fait que plusieurs personnes n'ont pas reçu l'autorisation d'entrer en Hongrie. « Le Gouvernement français a coutume d'admettre dans la mesure la plus large, non seulement des témoins étrangers, mais aussi les correspondants étrangers désireux d'assister à des débats judiciaires ou autres. Mais il n'a pas le moyen d'imposer cette pratique libérale à d'autres gouvernements... »[6]

Le lendemain, le soir du 9 février, Robert Schuman a souhaité avoir une entrevue avec l'ambassadeur hongrois, pour pouvoir lui expliquer personnellement son opinion. Le comte Károlyi étant à Bruxelles où il était également représentant de son pays, et le cabinet du ministre n'ayant pas trouvé d'autre fonctionnaire compétent à la légation hongroise de Paris, le futur Père de l'Europe décide de s'exprimer par la voie de la presse. Le 10 février 1949, il déclare par ce moyen inhabituel la désapprobation du Quai d'Orsay à propos du procès Mindszenty.[7] A travers cet acte, Robert Schuman a informé officiellement et directement l'opinion publique de la France et du monde entier de sa position. Il s'agit d'une démarche courageuse : au moyen traditionnel d'une note diplomatique, l'information serait arrivée indirectement aux citoyens par le biais des agences de presse. Naturellement, le gouvernement de Budapest a réagi de façon scandalisée à la position du ministre français des Affaires étrangères, proclamant sur-le-champ que la direction de la diplomatie parisienne était « vendue » à Washington[8]. Bien que cette affaire ait été à l'ordre du jour pendant de longs mois et qu'elle ait eu une influence négative sur les relations entre les deux pays, la diplomatie française, tant que Robert Schuman est resté à sa tête, a gardé comme cap le secours aux chrétiens persécutés. C'est ainsi, entre autres, que la congrégation des sœurs de Notre Dame a été évacuée de Zalaegerszeg par l'ambassade de France en Hongrie, qui a elle-même obéi à l'ordonnance du cabinet du ministre français des Affaires étrangères.[9]

Si Robert Schuman a toujours condamné avec force l'idéologie communiste et les méthodes de la dictature stalinienne, il n'a jamais eu de préjugé négatif contre les représentants, pourtant de plus en plus extrémistes, du gouvernement de Budapest. C'était ainsi que le 7 septembre 1949, le nouvel ambassadeur de Hongrie, László Szántó a été reçu par le ministre français des Affaires étrangères. Robert Schuman connaissait parfaitement ce diplomate qui accomplissait sa visite de courtoisie au Quai d'Orsay. Il savait que M. Szantó était l'un des fondateurs du Parti Communiste hongrois et l'un des membres particulièrement engagé du gouvernement de Budapest imposé par Moscou. Mais en raison de son amitié pour la Hongrie, où il s'était rendu plusieurs fois, ou peut-être simplement à cause de son caractère, qui le poussait à voir en l'autre une personne digne d'estime, le futur Père de l'Europe a reçu cet ambassadeur magyar. A cette occasion, le ministre français a demandé son aide au nouveau chef de la représentation de Hongrie, pour pouvoir combler le fossé de plus en plus profond entre les deux pays.[10] Mais malgré tous ses efforts, Robert Schuman n'a pas pu limiter le poids de la guerre froide sur les relations officielles entre la France et la Hongrie. En dépit de cela, le Père de l'Europe a gardé son amitié pour la Hongrie et les Hongrois.

Au mois d'avril 1955, Robert Schuman, alors garde des Sceaux, a adhéré au Comité France-Hongrie fondé et présidé conjointement par Jules Romains, membre de l'Académie Française, et Pál Auer. Le but de cette commission était « d'entretenir les rapports culturels et amicaux entre la France et la Hongrie. »[11]

Robert Schuman connaissait les émigrants hongrois en France et en Occident, grâce aux mouvements européens d'une part, et d'autre part grâce à ses visites en Hongrie dans les années trente. Il entretenait notamment de bonnes relations avec Pál Auer qui avait été conseiller juridique de l'Ambassade de France à Budapest entre les deux guerres, puis le premier ambassadeur hongrois à Paris après la Seconde Guerre mondiale. Le chef de la représentation diplomatique de Hongrie, obligé de démissionner en 1947, mais demeurant en Europe occidentale, était devenu l'un des membres les plus actifs de la communauté émigrée magyare. C'est ainsi qu'à partir de 1948 Pál Auer faisait partie de la direction du Magyar Nemzeti Bizottmány (Comité National Hongrois) dont Robert Schuman connaissait personnellement plusieurs membres depuis ses visites en Hongrie.

Pál Auer, membre depuis 1924 du mouvement Pan-Europe fondé par le comte Richard Coudenhove-Kalergi, a créé en 1949 un Magyar Európa Tanács (Conseil Hongrois de l'Europe) et plus tard un Közép- és Kelet-Európai Bizottság (Comité de l'Europe Centrale et Orientale) aux séances duquel Robert Schuman a été également invité en tant que conférencier.[12] Le Père de l'Europe a donc été sensibilisé à la problématique de la région de l'Europe centrale et orientale occupée par l'URSS après 1945. Au-delà de la presse et des rapports diplomatiques, il était particulièrement bien informé sur ces affaires européennes, grâce à ses connaissances et ses voyages personnels. Il s'est ainsi rendu plusieurs fois en Europe centrale, et notamment trois fois à Budapest.[13]

Voyage à Budapest en tant que parlementaire français

Dès 1919, Robert Schuman est membre de l'Assemblée nationale, représentant la Moselle de nouveau rattachée à la France. A côté des affaires de politique intérieure, il s'est toujours particulièrement intéressé à la politique extérieure. Le territoire dont il était l'un des députés était en effet une région frontalière, directement touchée par les questions internationales et notamment celle des rapports franco-allemands.

Robert Schuman était favorable à la politique d'Aristide Briand, dont le but était la réalisation progressive de la paix et de la sécurité sur le continent européen par la réconciliation. Néanmoins, le futur Père de l'Europe ne s'est jamais fait d'illusions, et s'est efforcé de toujours tenir compte de la réalité des faits[14]. Pour lui, il était évident que le traité de Versailles, malgré ses apparences, ne pouvait pas servir à long terme les intérêts de la France, car ils attisaient la haine et menaçaient la paix et l'équilibre de l'Europe. C'est l'expérience qu'il avait tirée d'Alsace-Lorraine, dont il connaissait les problématiques complexes des nationalités. Il était ainsi particulièrement sensible aux questions des minorités, qui ont après 1918 affaibli encore davantage la stabilité du continent, surtout en Europe centrale et dans les Balkans. Il n'est donc pas surprenant que Robert Schuman ait accepté l'invitation de l'abbé Daniel Bergey, député de Gironde, et ait adhéré au groupe parlementaire dénommé « Groupe d'études de l'Europe centrale », organisateur d'un voyage d'études à Budapest entre le 16 et le 22 août 1930. Le but officiel de ce déplacement était la participation à la commémoration du 900ème anniversaire de la mort du Prince Saint Imre (le fils de Saint Etienne de Hongrie) [15]. Entre les deux guerres, le Royaume de Hongrie, qui avait perdu, suite au traité de Versailles, à peu près les deux tiers de son territoire, a mis tout en jeu pour aboutir à la révision de ses frontières tracées en 1920 et pour protéger les minorités magyares des les pays voisins. Il était clair pour le gouvernement de Budapest que ce but ne pourrait pas être atteint sans gagner la bienveillance de la diplomatie française – la France avait en effet une influence considérable sur les pays de la « Petite Entente » bénéficiaires du démembrement de la Hongrie. C'est ainsi que le gouvernement hongrois a apporté son soutien à toutes les personnes qui étaient intéressées ou ouvertes à faire connaître d'une façon ou d'une autre au milieu politique français les prétentions magyares.

Robert Schuman est donc arrivé à Budapest avec un groupe parlementaire dont les membres, motivés par des raisons tant de politique intérieure qu'idéologiques, soutenaient les visées du gouvernement hongrois. L'abbé Bergey, qui avait organisé plusieurs voyages en Hongrie depuis les années vingt, était un militant convaincu des intérêts magyars, car il avait été gagné par les idées de la « nationale-chrétienne » politique hongroise, de même que beaucoup de parlementaires français catholiques conservateurs[16].

Chrétien engagé, Robert Schuman a accepté cette invitation pour la possibilité qu'elle offrait de participer à la commémoration du fils de Saint Etienne, et non seulement pour mieux connaître le contexte politique local. A partir des archives du ministère des Affaires étrangères de Budapest, il paraît évident que cette visite a été prise très au sérieux. Le gouvernement hongrois a payé une partie du voyage des parlementaires français, leur a fourni un accompagnateur permanent pendant leur séjour en Hongrie et a permis au groupe venu de Paris de rencontrer personnellement, entre autres, le ministre des Affaires étrangères Lajos Walkó, le ministre du bien-être social Vass József, et le président du Parlement Magyar. La Hongrie, selon la demande des parlementaires français, s'est également souciée des logements. C'est ainsi que Robert Schuman et l'abbé Bergey ont selon leurs souhaits été logés dans le grand séminaire de Budapest et non dans un hôtel de la ville[17].

Malgré sa brièveté, cette visite en Hongrie a exercé une grande influence sur Robert Schuman. A cette époque, les problématiques de l'Europe centrale et orientale étaient peu connues dans les milieux politiques français, et seulement par une approche unilatérale. C'est pour cette raison que le député lorrain a trouvé particulièrement important ce voyage d'études. Par les observations qu'il a pu faire sur place, cette partie du continent est devenue pour lui un acteur significatif dans les relations internationales. Robert Schuman a réalisé que la crise économique mondiale menaçait les processus de réconciliation lancés par les pactes de Locarno.

Il était clair pour le député français que le changement dans la politique intérieure et extérieure de Berlin au début des années trente faisait évoluer le rôle de l'Europe centrale. Robert Schuman, en rejoignant sur ce point la politique française qui craignait la croissance exagérée du poids de l'Allemagne, a cherché une solution qui soit capable d'assurer à long terme la paix du continent. Il a estimé, avec plusieurs de ses collègues que le gage de cette paix était la modification de la politique étrangère française vis-à-vis des pays perdants de la Première Guerre mondiale. Robert Schuman a fait partie de ceux qui n'ont pas considéré la Hongrie et l'Autriche comme des pays ennemis.

Au contraire, il estimait très important de s'ouvrir progressivement vers ces Etats pour pouvoir réfréner la politique de puissance de l'Allemagne, qui utilisait l'Europe centrale comme un « tremplin » pour ses ambitions. Le Père de l'Europe était ainsi favorable aux initiatives dont le but était la coopération étroite entre les pays danubiens. Ainsi, il ne rejetait pas l'idée du rétablissement la monarchie austro-hongroise, quelle qu'en soit la forme – par les Habsbourg catholiques et en alliance avec la France.

Il n'y a rien donc rien de surprenant dans le fait que Robert Schuman, quatre ans après sa première visite en Hongrie, se soit joint aux hommes politiques et journalistes français pro-hongrois qui réalisaient un voyage à Vienne et Budapest. Il était organisé par Xavier Vallat, député d'Ardèche qui s'était déjà rendu plusieurs fois dans ce pays et qui voyait dans l'alliance avec l'Italie et une monarchie austro-hongroise rétablie un moyen de décourager le IIIe Reich. Bien que plus tard cet homme politique français soit devenu tristement célèbre par son rôle dans le gouvernement de Vichy et son antisémitisme, à cette époque encore, après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, il continuait de négocier avec l'archiduc Otto de Habsbourg pour mettre un obstacle aux ambitions menaçantes de l'Allemagne.[18]

Le 19 mai 1934, le député Vallat est ainsi arrivé à Budapest à la tête d'une délégation de 35 personnes pour une visite non officielle. Ce groupe de visiteurs était composé, outre Robert Schuman, de députés anciens combattants, d'un sénateur, Louis Viellard, et de huit journalistes. A partir du programme de ces six jours très chargés, et d'après les échos de la presse, il apparaît clairement que Budapest a consacré beaucoup d'attention aux parlementaires français[19].

L'objectif prioritaire des députés était de connaître la situation politique et économique réelle de la Hongrie, ce à quoi la rédaction du journal Pesti Hirlap – à l'invitation duquel le voyage a eu lieu – s'est efforcée le mieux possible. Le groupe parlementaire français n'est pas resté seulement à Budapest, mais s'est également rendu à Esztergom et à Bábolna.

Ce petit voyage hongrois a permis d'attirer l'attention des visiteurs sur l'histoire, la tradition chrétienne enracinée dans le passé lointain, ainsi que sur les anciennes entreprises prometteuses du pays. Les hôtes hongrois ont particulièrement veillé à ce que les invités puissent rencontrer le plus de personnes politiques possible, afin de diffuser la pensée politique magyare en France.

Au cours de son séjour à Budapest en 1934, Robert Schuman a ainsi rencontré, entre autres le primat de Hongrie, Jusztinián Serédi, qui a accordé une audience spéciale au groupe des députés français, le ministre des Affaires étrangères, Kálmán Kánya le ministre de l'éducation et des cultes, Bálint Hóman, et d'autres personnalités hongroises.

De ce point de vue, le jour le plus important a été le 23 mai, lorsque la délégation française s'est rendue au centre du parti des petits propriétaires (Kisgazda Párt) sous la direction du président de son président Eckhardt Tibor, qui était également haut commissaire de la Hongrie à la Société des Nations. Ensuite, les députés français ont été reçus par le gouverneur Miklós Horthy, le président du conseil Gyula Gömbös, et par le président du parlement Laszló Almássy. A la chambre des députés, le président du comité de l'Europe centrale de l'Assemblée Nationale, Pierre Baudouin-Budgnet, a tenu un discours dans lequel il a souligné la nécessité d'approfondir les relations entre les deux pays. Enfin, plusieurs ministres ou futurs ministres, comme Andor Lázár, Pál Teleki, Kálmán Darányi, et de nombreux membres de la chambre haute ont participé au banquet donné au Parlement de Budapest.[20]

Lors de ces réceptions, Robert Schuman avait une position particulièrement avantageuse, d'une part parce qu'il connaissait déjà beaucoup de personnes suite à son premier voyage et d'autre part parce qu'il pratiquait l'allemand, langue plus parlée que le français en Hongrie.

C'est ainsi, par exemple, que le Père de l'Europe, lors de sa visite au Parti Radical National (Nemzeti Radikális Párt), s'apercevant que la conversation devenait difficile, a changé de langue pour utiliser l'allemand. L'hôte de la délégation, Endre Bajcsy-Zsiliszky, connu pour sa germanophobie, a senti tout l'aspect contradictoire de cette situation. Mais Robert Schuman, député d'Alsace-Lorraine, a déclaré en souriant : « Messieurs si la langue allemande ne me dérange pas, il ne faut pas que vous soyez gênés par elle. »[21]

Ainsi le futur Père de l'Europe a pu entre les deux guerres faire la connaissance de nombreuses personnalités hongroises. Ces contacts personnels ont contribué à son retour en Hongrie pour une troisième et dernière fois.

Le voyage des députés français en 1934 à Budapest n'est pas passé inaperçu, car plusieurs journalistes étaient membres de la délégation, ce qui a permis de lui donner un écho important dans la presse française.[22] Dans la revue nommée « Frontières », un rapport détaillé a été publié, sous la plume d'André Nicolas qui faisait partie du groupe qui s'était rendu à Budapest. De son côté, Xavier Vallat a rendu compte de son expérience au ministre des Affaires étrangères Louis Barthou, qui a accordé une grande attention aux conseils des députés.[23]

Après son voyage en Hongrie, il devenait évident pour Robert Schuman qu'il fallait réviser la politique étrangère de la France vis-à-vis de l'Europe centrale et orientale. En tant que député de Lorraine il était particulièrement sensible aux questions des minorités d'Europe centrale. Sa visite à Budapest lui a confirmé la nécessité des expériences personnelles pour avoir une image réelle de la situation de chaque pays. Quelques mois plus tard, en août 1934, il réalise un « voyage d'études » en Yougoslavie, dont les résultats sont transmis au Quai d'Orsay. Il alerte à l'avance les responsables français sur le fait que la visite du roi de Yougoslavie en France comporte beaucoup de risques[24]. Après l'attentat de Marseille, lorsque ces craintes se sont vérifiées, Robert Schuman a prêté une attention encore plus grande aux événements de la partie centrale et orientale de l'Europe.

Au mois de septembre 1935, il se joint une nouvelle fois à un groupe de députés français dans leur voyage en Hongrie. La délégation, arrivée le 13 septembre à Budapest, comprend des parlementaires et des journalistes. On y trouve entre autres Ernest Pezet, grand connaisseur de la Hongrie qui a exercé une influence très importante sur Robert Schuman par son livre sur la Yougoslavie.

Les hôtes français se sont rendus en Hongrie à l'invitation du journal Pesti Hírlap, de la Société Nationale des Industriels Hongrois (Magyar Gyáriparosok Országos Szövetsége) et de l'Association Nationale de l'Economie Hongroise (Magyar Gazdasági Egyesület), dans l'objectif d'étudier la vie économique hongroise. Le lendemain de leur arrivée, ils ont été conduits à Röszke, un petit village à la frontière de 1920, à 15 km de Szeged, où leur ont été montrés les problèmes et les conséquences des décisions inconsidérées du traité de Versailles[25].

Bien que la visite n'était pas officielle, le programme[26] était composé de telle manière que les députés français ont pu rencontrer cette fois encore le gouverneur et quelques membres du gouvernement. En l'absence du président du conseil Gyula Gömbös, les parlementaires français ont été reçus par le ministre des finances Tihamér Fabinyi, et par le gouverneur Miklós Horthy dans sa résidence à Gödöllö.[27] Le rédacteur en chef de Pesti Hírlap a donné à cette occasion un dîner pour 80 personnes, parmi lesquelles se trouvaient la femme de l'ancien président du conseil István Bethlen, le directeur du bureau de la presse, le Premier ministre Antal István, le vice-président de la Chambre des députés Gyula Kornis, d'anciens ministres comme Emil Nagy, Béla Kenéz, l'ambassadeur de Hongrie à Paris le comte Sándor Khuen-Héderváry ainsi que le président de la Société Nationale des Industriels Hongrois Ferenc Chorin.[28]

La délégation française a quitté la Hongrie le 20 septembre 1935, en faisant une escale à Vienne avant de regagner Paris. Dans la capitale autrichienne, le chancelier Schuschnigg a reçu personnellement les députés arrivant de Budapest. La délégation française s'est rendue sur la tombe du chancelier Dolfuss au nom de son combat contre le nazisme en Autriche.

Ces deux pays sont devenus particulièrement importants pour Robert Schuman qui a vu dans le rapprochement de la France avec l'Autriche et la Hongrie l'unique moyen de freiner l'expansionnisme de l'Allemagne nazie vers l'Europe centrale et orientale. Ses connaissances locales ont confirmé son intuition qu'une stratégie politique ne peut pas être élaborée sans connaître précisément le contexte et les caractéristiques du territoire concerné. Robert Schuman a ainsi reconnu que l'orientation choisie par les traités de la fin de la Première Guerre mondiale était un obstacle au développement paisible du continent. Il a voulu changer cette situation en évitant la guerre et la violence.

Les idées de Robert Schuman sur l'avenir et la vocation de l'Europe par les yeux hongrois

Lors du lancement de la construction européenne en 1950, Robert Schuman n'a pas négligé son expérience personnelle tirée de ses voyages en Europe Centrale. Il était toujours soucieux des problèmes de cette partie de l'Europe, où les difficultés se sont accrues après la Seconde Guerre mondiale du fait de l'occupation par l'Union Soviétique. On a trouvé après sa mort une petite note qui montre clairement que son projet pour une communauté européenne ne s'arrêtait pas au rideau de fer. « Nous devons faire l'Europe non seulement dans l'intérêt des peuples libres, mais aussi pour pouvoir y recueillir les peuples de l'Est qui, délivrés des sujétions qu'elles ont subies jusqu'à présent, nous demanderaient leur adhésion et notre appui moral.

Depuis de longues années nous avons douloureusement ressenti la ligne de démarcation idéologique qui coupe l'Europe en deux. Elle a été imposée par la violence. Puisse-t-elle s'effacer dans la liberté !

Nous considérons comme partie intégrante de l'Europe vivante tous ceux qui ont le désir de nous rejoindre dans une communauté reconstituée. Nous rendons hommage à leur courage et à leur fidélité, comme à leurs souffrances et à leurs sacrifices.

Nous leur devons l'exemple d'une Europe unie et fraternelle. Chaque pas que nous faisons dans ce sens constituera pour eux une chance nouvelle. Ils auront besoin de nous dans l'immense tâche de réadaptation qu'ils auront à accomplir.

La communauté européenne doit créer l'ambiance pour une compréhension mutuelle, dans le respect des particularités de chacun ; elle sera la base solide d'une coopération féconde et pacifique. Ainsi s'édifiera une Europe nouvelle, prospère et indépendante.

Notre devoir est d' être prêts.
»[29]

Pour conclure, il serait intéressant d'attirer l'attention sur les rapports hongrois concernant le livre de Robert Schuman Pour l'Europe, paru après sa mort. Comme chacun le sait, ce volume a été édité pour la première fois par la maison d'éditions Nagel en 1963. Le propriétaire et fondateur de cette maison est Lajos Nágel, né en 1908 à Igló (Sipsska Nova Ves) à l'époque en Haute-Hongrie, et qui avait été déjà un éditeur-libraire à Budapest avant 1941. Par la suite, il a émigré en France pendant la Seconde Guerre mondiale, et en 1946 il a créé une nouvelle maison d'éditions à Paris, puis en 1952 à Genève. Robert Schuman connaissait bien Lajos Nágel et ce n'est pas par hasard que son choix s'est porté sur cet éditeur[30].



[1] Magyar Országos Levéltár (Archives Nationales de Hongrie) MOL, XIX-J-1-j (Ministère des Affaires Etrangères, Dossier administratif) France, 4/a-171-pol/1948, 2. d. (boîte).

[2] Dès son entrée en fonction, Robert Schuman a été salué dans la presse par les titres suivants : « Le moine du Quai d'Orsay », « L'étrange présence d'un chrétien pieux et franc au ministère du double langage » Cf.: René Lejeune, Père de l'Europe 1886-1963, la politique, chemin de sainteté, Fayard, Paris, 2000, p.142.

[3] MOL, XIX-J-1-k Francia, 1/c-1855-pol/1948, 1. d.

[4] Grégoire Eldin, Pierre Fournié, Agnès Moinet-Le Menn, Georges-Henri Soutou, L'Europe de Robert Schuman, Presses de l'Université de Paris Sorbonne, Paris, 2001, p. 20.

[5] Ministère des Affaires Etrangères, Archives Diplomatiques (MAE AD), Z-Europe, Hongrie, vol. 18. p. 150.

[6] Débats Parlementaires, Année 1949, 1re législature, session de 1949, 16e séance, 2e séance du 8 février 1949, p. 399.

[7] MAE AD, Z-Europe, Hongrie, vol. 18. p. 171., Télégramme num. : 94-95., Paris, le 17 février 1949.

[8] MOL XIX-J-1-k Francia, 15/b-781/1949, 14. d.

[9] MAE AD, Cabinet du Ministre, Robert Schuman, vol. 51. pp. 089-090

[10] MOL XIX-J-1-k Francia, 5/e-9568/1949, 9. d.

[11] MOL XIX-J-1-k Francia, 12/a-004854/ 1955, 12. d.

[12] Borbándi Gyula, A magyar emigráció életrajza 1945-85, Európa, Budapest, 1989. p. 274.

[13] Seul Gábor Hamza mentionne les trois voyages de Robert Schuman en Hongrie dans son livre (Hamza Gábor, "Nem akartunk csonka Európát...", Elektra kiadóház, Budapest, 2002. pp. 16-17.).

[14] Ainsi, bien que Robert Schuman ait soutenu la « conception de Locarno », il a voté en faveur de la construction de la ligne de Maginot à l'Assemblée. Poidevin Raymond, Robert Schuman, homme d'Etat, 1886-1963, Paris, Imprimerie nationale, 1986. pp. 117-118.

[15] On trouve systématiquement une erreur concernant les voyages de Robert Schuman à Budapest. Les ouvrages parlent de l'unique visite du Père de l'Europe en Hongrie au moment du millénaire de Saint Etienne. Or, le premier roi des Magyars est décédé en 1038 : en 1930 le pays ne fêtait donc aucune commémoration particulière le concernant. Cependant, son fils Saint Imre est mort en 1030 ou 1031, c'est donc le 900ème anniversaire de sa naissance céleste que fêtait la Hongrie en 1930. Cette commémoration a été célébrée le jour de la Saint Etienne, ce qui a pu causé ce malentendu.

[16] Ablonczy Balázs, Távol Párizstól, a magyar-francia kapcsolatok 1920 és 1944 közötti történetéhez, (Loin de Paris, pour l'histoire des relations franco-hongroises entre 1920 et 1944) in Pricz Pál, szerk., Magyarország helye a 20. századi Európában, tanulmányok, Budapest, Magyar Történelmi Társulat, 2002. pp. 72-73.

[17] MOL K 66, 161. cs. 1930 – II/3., Pol-166, rapport de l'ambassade de Hongrie à Paris du 18 juillet 1930. pp.177-178, ou dans le volume le rapport num 333.632., Budapest, le 18 août 1930, p. 280.

[18] Laurent Joly, Xavier Vallat, du nationalisme chrétien à l'antisémitisme d'état, 1891-1972, biographie, Grasset, Paris, 2001, pp. 122-123.

[19] MOL K 66, 233. cs. 1934 – II/3. 35938/34. p. 87.

[20] MOL K 428, 323. cs. Des rapports de l'Agence de Presse Hongroise (Magyar Távirati Iroda) du 1er au 31 mai 1934. Cette série indique chaque jour les événements et les noms des personnes participantes.

[21] Vigh Károly, Bajcsy-Zsilinszky Endre külpolitikája, Mundus, Magyar Egyetemi Kiadó, Budapest, 2002. p. 80.

[22] MOL K 66, 227. cs. 1934 – I/5. pp. 222-227.

[23] MOL K 63, 92. cs. 1934 – 11/7-2009, une lettre envoyée par Xavier Vallat à Bajcsy-Zsilinszky Endre pp. 13-14.

[24] Raymond Poidevin, op.cit., p. 125.

[25] MOL K 428, 752. cs. Des rapports de l'Agence de Presse Hongroise (Magyar Távirati Iroda) du 1er au 31 septembre 1935. Cette série indique chaque jour les événements et les noms des personnes participantes.

[26] Malheureusement, nous ne disposons plus des sources circonstanciées concernant ce voyage parce que les documents des associations et sociétés de cette époque ont été gardés dans l'aile des Archives Nationales de Hongrie qui a subi un très grave incendie, provoqué par un obus russe, durant l'insurrection hongroise de 1956.

[27] MOL K 428, 355. cs. Des rapports de l'Agence de Presse Hongroise (Magyar Távirati Iroda) du 15 au 31 septembre 1935.

[28] MOL K 428, 354. cs. Des rapports de l'Agence de Presse Hongroise (Magyar Távirati Iroda) du 1er au 15 septembre 1935.

[29] Ce texte est paru pour la première fois dans la revue France Forum, (num. 52), au mois de novembre 1963. Cette déclaration de Robert Schuman, oubliée pendant longtemps, a été évoquée au moment de la présidence française de l'Union Européenne en 2000, à l'occasion du 50ème anniversaire du plan Schuman. C'est un ancien ami du Père de l'Europe, Paul Collowald, qui a attiré l'attention des participants au sommet de Nice sur cette déclaration. Cf. : Paul Collowald, La „Maison Europe… depuis la "Déclaration Schuman" du 9 mai 1950, in. Documents-IEE num. 17. Louvain, 2000. Ces lignes ont également été citées lors de la remise de sa Médaille d'Or à M. Ferenc Mádl Président de la République de Hongrie à la Fondation Jean Monnet à Lausanne le 8 novembre 2002.

[30] Czellár Judit, Könyvek művészete, in memoriam Nágel Lajos (1908-1997), Cf. le site : http://www.hhrf.org/korunk/9804/4k13.htm



Directeur de la publication : Pascale JOANNIN

La Fondation Robert Schuman, créée en 1991 et reconnue d'utilité publique, est le principal centre de recherches français sur l’Europe. Elle développe des études sur l’Union européenne et ses politiques et en promeut le contenu en France, en Europe et à l’étranger. Elle provoque, enrichit et stimule le débat européen par ses recherches, ses publications et l'organisation de conférences. La Fondation est présidée par M. Jean-Dominique GIULIANI.

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