Questions et Entretiens d'Europe

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Synthèse n°28

Pour l'Europe, pour la Turquie

Pour l'Europe, pour la Turquie
21/01/2002

Deux années se sont écoulées depuis le sommet d'Helsinki où les Quinze avaient autorisé la Turquie à faire acte de candidature pour, en temps utile, devenir membre de l'Union européenne. Durant cette période, presqu'aucun progrès tangible n'a été enregistré dans la longue route qui mène à l'adhésion. Tandis que les douze autres candidats avançaient selon le calendrier prévu (road map), la Turquie faisait du sur place, voire même reculait. Les relations des Quinze avec la Turquie se ressentent de cet état des choses et souvent les dossiers épineux tels que la Politique européenne de sécurité et de défense et la question chypriote n'avancent qu'in extremis, comme cela a été le cas début décembre.

Depuis Helsinki, un climat de confiance mutuelle, indispensable à la bonne marche de la candidature turque et du nouveau partenariat entre la Turquie et l'Union n'a pas pu être installé. Le résultat en est qu'aujourd'hui les "parties" négocient non pour faire avancer ce nouveau partenariat mais pour essayer de résoudre les crises et non pour faire avancer ce nouveau partenariat. On nous objectera que la balle est dans le camp de la Turquie, que c'est à elle de saisir son destin européen et que tous les candidats sont à la même enseigne. Il est certes vrai, - le dernier Rapport régulier de la Commission en témoigne abondamment-, que la Turquie se prépare à l'intégration avec le moins d'empressement possible concernant l'adoption de l'acquis communautaire, qu'elle fait montre d'une mauvaise volonté manifeste sur les dossiers clefs du critère politique et qu'elle tente de dicter ses positions sur les questions de défence ainsi qu'à Chypre.

Or tout ceci était prévisible dès Helsinki pour ceux qui connaissent les blocages structuraux de la Turquie et les limites idéologiques de l'actuel gouvernement de coalition, résolument souverainiste et à des années-lumières de l'idée européenne.

Cela dit, autant la Turquie officielle reste méfiante autant l'opinion publique est résolument tournée vers l'Europe. Ces données sont suffisamment fortes pour que l'on traîte différemment la Turquie en se donnant les moyens de l'ambition déclarée à Helsinki. Ceci ne veut toutefois pas dire que la Turquie devrait béneficier de traîtement de faveur. Tous les candidats doivent se conformer aux critères de Copenhague. Ce dont la Turquie a besoin ce n'est pas de moins d'exigences mais de plus d'attention en rapport avec sa taille et à l'ampleur de ses problèmes. Or depuis décembre 1999 tant les Etats membres que les institutions de l'Union impliquées dans la préparation des candidats ont brillé, à quelques rares exceptions près, par leur manque d'imagination et d'enthousiasme pour traîter ce candidat pas comme les autres. Les moyens matériels ainsi que les idées ont cruellement manqué aux partenaires européens de la Turquie.

Passons rapidement en revue ces deux années.



La Commission a mis un an pour préparer le Partenariat d'Adhésion tandis que les onze Partenariats d'Adhésion étaient prêts en mars 1998 en l'espace de trois mois pour les candidats de Luxembourg.

La Commission manque de ressources financières adéquates pour chaperonner le travail d'harmonisation avec l'acquis communautaire. D'abord la Turquie ne fait partie d'aucun mécanisme financier et technique prévu pour les PECO, i.e. PHARE, ISPA, SAPARD ainsi que les "twinnings". Elle n'a pour autant, accès à aucun mécanisme ad hoc ni aux fonds de compensation non déboursés de la période 1996-1999 de l'Union douanière et qui s'élèveraient à 1 md. d'euros [1].

Ensuite, il règne un climat de confusion quant à la question de savoir jusqu'où la Turquie doit intégrer l'acquis vu qu'elle ne négocie pas encore. Last not least, il n'existe aucune structure commune afin de déterminer en quoi la Commission pourrait soutenir concrétement le Programme économique en cours, géré par le FMI.

Sur ce point, la Turquie a certainement besoin davantage que les encouragements verbaux du récent rapport de la Commission. Elle a besoin d'apports techniques et financiers rien que pour adoucir les contre-coups sociaux de ce programme basé sur l'austérité budgétaire. Aujourd'hui au contraire, tout se passe comme si on voulait limiter toute tractation au cadre étroit de l'Union douanière vieille de six ans mais qui, théoriquement, ne devrait pas être autre chose qu'une étape vers l'adhésion.

La Commission s'est dotée de ressources humaines adéquates seulement maintenant, avec effet au début 2002. Sa délégation locale est située comme il se doit à Ankara et elle a évidemment beaucoup de mal à couvrir une superficie de 775.000 km2, contre 1087.000 pour l'ensemble des autres candidats, qui sont eux couverts, ceteris paribus, par douze délégations! Mais plus que tout, la capitale industrielle et culturelle du pays, Istanbul, reste en dehors du champ de vision de la Commission. Istanbul vaut bien une sous-délégation.

Certains documents officiels émanant de Bruxelles donnent le sentiment que leurs auteurs sont génés de mentionner la candidature de la Turquie [2]. Quant aux agences et programmes de la Communauté, une certaine confusion a regné depuis Helsinki sur l'éligibilité de la Turquie, quand l'obstacle ne venait pas directement des difficultés bureaucratiques. C'est notamment le cas du budget "Communication sur l'élargissement" de l'initiative commune Reding-Verheugen, initiative dont on ne dira jamais assez l'importance et l'urgence pour ce pays candidat. D'une nécessité pourtant vitale, la stratégie de communication de masse des institutions européennes en Turquie a consisté pour l'heure, à publier un périodique insipide et à cibler quelques organisations non gouvernementales certes valeureuses, mais dont la représentativité ne dépasse guère le cercle restreint de l'intelligentsia libérale et des groupuscules kurdes. Les réseaux sociaux en Turquie fonctionnent davantage au niveau des mosquées qu'à travers la vie associative !

Et les Turcs se renseignent en regardant massivement la télé. Les mêmes erreurs de ciblage ont marqué les travaux des parlementaires européens dans le cadre de la Commission parlementaire mixte. Certes les travaux de cette commission n'ont pas pu être très fertiles à cause du dialogue de sourds entre les deux parties et les réunions ont fini par ressembler à des visites touristiques. Mais comme suggèrait en son temps le premier Rapporteur pour la Turquie au Parlement européen, le Général Philippe Morillon, il fallait dépasser le cadre frustrant de cette commission et songer à mettre en place des forums de discussion entre les responsables politiques des Quinze et la Turquie. Les parlementaires européens auraient pu être le fer de lance de cette initiative. Non seulement ce genre d'initiative n'a jamais vu le jour mais les responsables politiques européens n'ont visité la Turquie que très exceptionnellement et souvent pour éteindre des incendies. Seuls l'Allemagne, la Grèce, les Pays Bas, le Royaume Uni et la Suède se sont impliqués visiblement en Turquie à des degrès divers, depuis Helsinki.

Bien évidemment, ce pays a besoin davantage de contact, d'empathie, de dialogue et d'implication politique au niveau officiel mais surtout à l'échelle sociale, afin de se sentir chez lui en Europe, d'en finir avec la méfiance respective, de chercher ensemble une solution à Chypre, de se voir offrir les expériences de ses partenaires européens pour les questions aussi diverses que la décentralisation, la restructuration agraire, le rôle de l'armée dans la vie publique, les techniques de l'éducation en langues régionales, etc...

Le pari stratégique et politique qui consiste à composer avec la Turquie demande de la persévérance, beaucoup de tact et une bonne dose d'imagination. N'oublions jamais qu'il existe une sorte d'alliance objective entre les adversaires de la candidature turque en Europe et en Turquie, les uns s'alimentant des faits et des arguments des autres pour consolider leurs points de vue respectifs. Il serait dommage de leur laisser le champ libre et gâcher ainsi le grand défi que l'Europe et la Turquie se sont lancées en voulant composer avec l'Autre. Disons mieux vaut tard que jamais et saluons à ce titre la volonté de la présidence espagnole, telle qu'elle a été exprimée par Josep Piqué, de doter la Turquie d'une perspective claire dans la voie de l'adhésion.
[1] Rappelons à titre comparatif que l'excédent commercial de l'Union avec la Turquie s'élève à 13 md. d'euros en 2000.

[2] "Une nouvelle idée pour l'Europe", de Pascal Fontaine dans la série Documentation Européenne
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
Versions disponibles
L'auteur
Cengiz Aktar
Professeur à l'Université Galatasaray, Turquie.
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