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Entretien d'Europe n°15

La Serbie et les balkans occidentaux après les élections serbes du 21 janvier et le rapport du groupe de contact de l'ONU sur le Kosovo

La Serbie et les balkans occidentaux après les élections serbes du 21 janvier et le rapport du groupe de contact de l'ONU sur le Kosovo
26/02/2007

Comment décririez-vous la situation actuelle dans l'ancienne Yougoslavie ?



La situation reste bloquée à bien des égards. La proposition du groupe de contact sur le Kosovo – accorder à celui-ci une indépendance partielle et surveillée – ne satisfait pleinement personne, ce qui était à prévoir. Mais alors que la majorité albanaise au Kosovo s'affirme à tout le moins prête au compromis, la classe politique serbe, dans son écrasante majorité, continue de rejeter toute idée de séparation, même déguisée. Quant à la Russie, elle souhaite une prolongation plus ou moins indéfinie du processus de négociation diplomatique. C'est bien cette dernière hypothèse qui semble devoir l'emporter dans l'immédiat.

Plusieurs scénarios d'avenir sont dès lors envisageables. Les optimistes pensent que l'Union européenne dispose d'arguments suffisamment convaincants pour amener la Serbie à renoncer au Kosovo. Cette hypothèse me paraît irréaliste, tant en raison de l'affaiblissement récent de l'Union européenne que de l'importance du Kosovo pour l'identité nationale serbe. Une solution alternative serait la prorogation pure et simple du statu quo : le Kosovo demeurerait alors un protectorat international au statut indéfini. La situation actuelle est pourtant loin d'être stable ; certains dirigeants albanais redoutent au contraire que la population albanaise du Kosovo, à qui l'on a promis l'indépendance, ne finisse par réagir violemment si ses désirs en la matière ne sont pas satisfaits. Restent les hypothèses pessimistes : un retour des affrontements en réaction au pourrissement de la situation sur le terrain ; une déclaration d'indépendance unilatérale des dirigeants kosovars, qui susciterait des réactions diamétralement opposées de la part des Etats-Unis (favorables à l'indépendance) et de la Russie (hostile), voire au sein même de l'Union européenne, les différents Etats européens n'ayant pas la même position sur cette question ; ou une scission du Kosovo lui-même, la partie Nord peuplée de Serbes choisissant de demeurer avec la Serbie. Chacune de ces hypothèses aurait des conséquences bien au-delà du Kosovo lui-même.



Quel serait précisément l'impact régional de chacune de ces hypothèses ?



Le Kosovo n'est en aucune manière le seul territoire de l'ancienne Yougoslavie où la cohabitation entre communautés demeure problématique. Son évolution sera par conséquent étudiée à la loupe et pourrait donner des idées à tous ceux que la situation actuelle ne satisfait pas. Par exemple, une déclaration d'indépendance unilatérale, surtout si elle est reconnue par les Etats-Unis et plusieurs grands Etats européens, inspirera très certainement les dirigeants de la République serbe de Bosnie, qui n'acceptent que malaisément leur cohabitation forcée avec les autres communautés de la Bosnie-Herzégovine. Une sécession des Serbes de Bosnie aurait des conséquences imprévisibles pour celle-ci – et pour les forces internationales présentes sur place.

Une scission de la partie Nord du Kosovo serait quant à elle lourde de dangers pour la Macédoine. Celle-ci est composée d'une majorité slave et d'une minorité albanaise concentrée dans l'Ouest du pays, à la frontière avec l'Albanie. Si la minorité serbe du Kosovo réclamait son rattachement à la Serbie, la minorité albanaise de Macédoine pourrait bien être tentée d'en faire autant et réclamer son rattachement à l'Albanie. Or la préservation de l'intégrité territoriale macédonienne était l'objet de l'accord de paix d'Ohrid, négocié par les Européens en 2001. Là encore, ces derniers se retrouveraient donc en première ligne face à un possible retour des affrontements.

Les Serbes peuvent-ils être « convaincus » de renoncer au Kosovo ?



Je crois que l'on surestime largement l'influence du monde extérieur, et notamment de l'Union européenne, sur l'évolution des esprits en Serbie. Cette présomption avait déjà inspiré deux initiatives : le report de la publication des conclusions du groupe de contact sur le Kosovo à une date postérieure aux élections serbes du 21 janvier et sans doute le renoncement tacite à poursuivre les criminels de guerre Karadjic et Mladic. L'objectif était de ne pas fournir d'arguments supplémentaires aux nationalistes radicaux et d'assurer ainsi la reconduction des partis « modérés » au gouvernement. Au bout du compte, les nationalistes radicaux ont tout de même obtenu la majorité relative au Parlement.

Plus largement, on peut se demander s'il existe une différence réellement significative entre les positions des dirigeants serbes « modérés » et « radicaux » sur le problème du Kosovo. La vérité est que le gouvernement sortant de Vojislav Kostunica n'a jamais rien cédé sur cette question, à la fois par conviction sincère et parce qu'aucun homme politique serbe ne pourrait se permettre de « lâcher » le Kosovo, notamment vis-à-vis de son opinion publique. En outre, la confiance entre la Serbie et l'Union européenne est aujourd'hui inexistante. Certains affirment que cette confiance pourrait être rétablie par une promesse ferme d'adhésion de la Serbie à l'Union européenne – en contrepartie d'une reconnaissance de l'indépendance du Kosovo. Même en admettant que leur intransigeance actuelle s'explique en partie par les impératifs de la négociation, je ne suis pas du tout certain que les dirigeants serbes finissent par accepter un tel échange. D'autant moins que, compte tenu de la crise qu'elle traverse depuis 2005 et de la volonté, désormais admise par de nombreux Européens, de faire une « pause » dans l'élargissement, l'Union européenne serait bien incapable d'intégrer la Serbie à l'heure actuelle.


Quel rôle joue la Russie dans l'actuel processus diplomatique et politique ?



Officiellement, les Russes soutiennent la position serbe. Ils refusent a priori toute sécession et s'érigent en défenseurs du principe de l'intangibilité des frontières. Cette position pourrait s'expliquer par la crainte d'établir un précédent, notamment vis-à-vis de la Tchétchénie. Mais il pourrait ne s'agir également que d'une posture diplomatique. En adoptant une position dure, la Russie pourrait espérer monnayer son ralliement au prix fort. En guise de concession, on peut penser que les Russes souhaiteraient obtenir des Occidentaux la reconnaissance de leur position privilégiée en Abkhazie et en Transnistrie, ou tout au moins un consentement qui les amènerait à sacrifier leur soutien à la Géorgie et à la Moldavie. En cas de déclaration d'indépendance unilatérale du Kosovo, on pourrait assister à des déclarations similaires dans les régions sécessionnistes de ces deux pays, ce qui rendrait irréversible la rupture entre les Russes et les Occidentaux sur l'ensemble des « conflits gelés » des Balkans et de l'ancienne Union soviétique.

Cette possibilité soulève un problème plus général, qui est celui du prix à payer pour l'établissement de la légalité internationale. Le Conseil de Sécurité de l'ONU constitue l'instance suprême d'expression de celui-ci, mais toute décision du Conseil requiert l'approbation de la Russie et de la Chine. Or ces deux puissances ont une vision pour le moins traditionnelle des rapports de force internationaux, ce qui signifie que leur accord doit à chaque fois être acheté au prix fort. On l'a vu au moment des négociations sur la crise iranienne, on le verra peut-être encore si les négociations sur le Kosovo se prolongent. C'est là un problème dont les partisans du droit international doivent tenir compte dans leurs projets d'avenir.

Quel peut être le rôle de l'Union européenne dans la résolution de ces différents dossiers ?



On ne doit pas exagérer la capacité de l'Union européenne à obtenir ce qu'elle désire, même à ses frontières. Pourtant, les spécialistes des Balkans occidentaux savent que seule la perspective d'une adhésion future à l'Union a, jusqu'à présent, convaincu les peuples de la région de se satisfaire de leur situation politique. Le statu quo dans la plupart des Etats issus de l'ancienne Yougoslavie demeure pour beaucoup extrêmement insatisfaisant ; la promesse européenne demeure le seul argument de poids des partisans de la modération et du compromis.

Dans ces conditions, la crise ouverte par les référendums français et néerlandais de 2005 est une très mauvaise nouvelle, non seulement pour l'Union européenne elle-même, mais également pour la région des Balkans occidentaux. Si les Européens ne sont plus en mesure de laisser au moins subsister la perspective d'une inclusion future des anciens peuples yougoslaves, ces derniers pourraient décider de reprendre leur destin en main, surtout si les négociations internationales devaient déboucher sur un blocage ou sur une solution réellement inacceptable pour les uns ou pour les autres. Personne ne doit penser que la situation de calme apparent qui semble prévaloir depuis 1999 perdurera quoiqu'il arrive – ou que l'Europe ne souffrirait que marginalement d'une nouvelle guerre balkanique.
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
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L'invité
Pierre Hassner
Directeur de recherche émérite au CERI (Centre d'Etudes et de Recherches Internationales).
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