Questions et Entretiens d'Europe

Open panel Open panel
Synthèses
Élargissements et voisinages
Synthèse n°43

Les relations Ukraine/OTAN :
Réalisations, problèmes et perspectives

Les relations Ukraine/OTAN :
Réalisations, problèmes et perspectives
06/05/2002

Dans le système des relations entre l'Ukraine et l'OTAN, système fondé sur des principes démocratiques, trois acteurs principaux peuvent être identifiés :

Les structures officielles décisionnelles de l'Ukraine et de l'OTAN, qui ont en charge directement le processus de coopération.

Les pays partenaires concernés par cette coopération.

Enfin, les relais de la société civile qui établissent un lien entre la population et les autorités, contrôlent ces dernières et forment l'opinion publique, particulièrement dans le cas de la coopération entre l'Ukraine et l'OTAN.

1. Les réalisations les plus importantes de la coopération entre l'Ukraine et l'OTAN



Les intérêts nationaux de l'Ukraine à coopérer avec l'OTAN sont à mettre en relation avec l'engagement de l'Alliance Atlantique à maintenir la paix, la stabilité et la sécurité dans le monde, ainsi que son rôle dans la création d'un nouveau système de sécurité collective transatlantique.

Les premiers contacts entre l'Ukraine et l'OTAN ont été établis dès l'automne 1991. Depuis 1992, date à laquelle le Secrétaire général Mr Woerner s'est rendu à Kiev pour la première fois, les relations sont devenues régulières entre Bruxelles et Kiev. La Charte de partenariat OTAN/Ukraine signée le 9 juillet 1997 définit le cadre de la coopération. Elle s'est accompagnée de l'ouverture de deux bureaux représentant l'OTAN à Kiev et de la création de la commission OTAN/Ukraine.

La coopération entre l'Ukraine et l'OTAN constitue un élément clé de la stabilité et de la sécurité en Europe centrale et orientale.

Tout d'abord, la coopération a largement contribué à créer un climat de confiance mutuelle dans la région, et l'Ukraine a normalisé ses relations avec ses voisins, membres ou non de l'Alliance Atlantique. Au niveau régional, cela a permis de régler pacifiquement des litiges territoriaux complexes avec la Pologne et la Roumanie, par la signature de traités qui entérinent la reconnaissance mutuelle des frontières actuelles. Le traité d'amitié et de bon voisinage signé le 2 juin 1997 met un terme au contentieux qui opposait l'Ukraine à la Roumanie à propos de la Bucovine du nord et de la Bessarabie du sud. L'Ukraine joue également un rôle de pacificateur et d'intermédiaire dans le règlement de conflits territoriaux qui ont émergé sur le territoire de l'ex-URSS depuis l'éclatement du bloc soviétique, comme celui qui opposa la Moldavie à la Transnistrie.

Pour ce qui est de la coopération multilatérale, l'Ukraine adhère au Conseil de Partenariat euro-atlantique, ainsi qu'au Partenariat pour la Paix depuis le 8 février 1994. Au sein de l'IFOR, de la SFOR ou de la KFOR, elle a participé aux opérations de stabilisation de l'Europe du sud-est, en Croatie, en Bosnie et au Kosovo, avec le déploiement d'un bataillon polono-ukrainien dans cette région, en bénéficiant d'une aide financière et d'un soutien logistique de la part des autres États membres (sous mandat des Nations Unies dans le dernier cas). Plus de 6 000 militaires ukrainiens ont pu ainsi acquérir une expérience solide par le biais de ces opérations de maintien de la paix.

L'OTAN considère ainsi sur l'Ukraine comme un partenaire fiable, stable et influent de l'espace post-soviétique, pour renforcer la sécurité et la stabilité de sa périphérie et promouvoir les valeurs démocratiques, par une coopération active et effective. Cela permet ainsi aux Ukrainiens de participer à la construction d'une nouvelle architecture de sécurité pan-européenne. "La présence d'une Ukraine sûre d'elle-même et démocratique est un facteur stratégique positif pour l'ensemble de ce continent. Il est dans notre intérêt commun que l'Ukraine devienne un État fort, stable et sûr", a déclaré Lord Robertson dans un discours à l'académie diplomatique de Kiev le 27 janvier 2000

L'OTAN s'intéresse également au potentiel économique, scientifique (recherche sur les nouveaux systèmes d'armement, etc…) et militaro-industriel de l'Ukraine. Un des camps d'entraînement ukrainien, le camp de Iavoriv (Ukraine occidentale), a été officiellement déclaré comme camp d'entraînement pour les opérations réalisées dans le cadre du Partenariat pour la Paix. L'Ukraine a également prêté son aide dans des opérations civiles - catastrophes naturelles et/ou humanitaires - comme ce fut le cas en 1999 pour le tremblement de terre qui a frappé la Turquie ou les inondations en Hongrie.

En retour, l'Ukraine a bénéficié de l'assistance des autres pays membres lorsque l'un de ses avions s'est écrasé sur l'aéroport de Thessalonique en décembre 1997, où lorsque la Transcarpathie et la région de Kharkiv furent inondées en novembre 1998.

La coopération avec l'OTAN permet en outre à l'Ukraine de s'informer régulièrement - ouverture d'un Centre d'information et de documentation de l'OTAN à Kiev inauguré le 7 mai 1997 - et de tirer profit des expériences des pays membres pour ce qui est de la réforme des armées et de la modernisation des équipements de défense. Ce rôle stimulateur joué par le contact avec les autres forces armées a ainsi permis à l'Ukraine de se rapprocher des standards occidentaux, notamment en ayant intégré la notion de transparence, de contrôle et de participation de la société civile au processus de réforme du système de défense du pays.

Actuellement, 1 million de dollars US ont été accordés à des scientifiques ukrainiens dans le cadre du programme « la Science pour la Paix ».

Au niveau politique, l'établissement de relations avec une organisation très influente comme l'OTAN représente une garantie pour l'indépendance et la souveraineté ukrainienne, ainsi que pour son intégrité territoriale. L'Ukraine n'étant pas formellement intégrée à l'OTAN, elle n'est pas concernée par l'article 5 du traité de Washington, mais elle a acquis un statut d'immunité et l'article 15 de la Charte OTAN/Ukraine prévoit une consultation avec les instances de l'OTAN en cas d'atteinte à son intégrité territoriale, son indépendance politique ou à la sécurité nationale. Au niveau bilatéral, la coopération avec chacun des 19 membres de l'organisation a contribué au développement d'une politique étrangère multidirectionnelle, d'équilibre entre l'Est et l'Ouest, consistant, selon les termes de Hennadyi Oudovenko, ministre des Affaires étrangères de 1994 à 1998, « à développer ses relations extérieures dans toutes les directions sans accorder une attention excessive à un pays ou à un groupe de pays ».

Le désir de renforcer la coopération est donc réciproque, et les engagements pris sont bénéfiques à la fois pour l'OTAN et pour l'Ukraine, ce qui place les deux acteurs sur un pied d'égalité. A ce titre, l'Ukraine a sans aucun doute facilité le processus d'élargissement. Elle l'a rendu moins coûteux politiquement pour l'OTAN et pour les pays candidats d'Europe centrale, car elle a affaibli la portée de l'hostilité de la Russie. Privée du soutien ukrainien, la Russie n'a pu mobiliser les pays membres de la CEI contre la politique de l'OTAN, et s'est retrouvée acculée à entamer un certain dialogue avec l'Alliance Atlantique. Enfin, il ne faut également pas perdre de vue que le rapprochement avec l'OTAN s'inscrit dans un dessein plus large de politique extérieure qui vise à s'intégrer à l'Union européenne, et l'Ukraine a trouvé dans l'OTAN une porte d'accès à l'UE.

2. Les entraves à une coopération plus effective



Les facteurs psychologiques

Pendant plus de quarante ans, la population ukrainienne a été maintenue dans un esprit de haine envers l'Occident [1], et particulièrement envers l'OTAN, considérée alors comme le principal ennemi extérieur. Ce sentiment a pu renaître pendant la crise du Kosovo, où l'OTAN a été considérée par certains comme un agresseur injuste. Des sondages réalisés par la fondation « Initiatives Démocratiques » en Ukraine relèvent qu'en 1996, 45 % de la population souhaitaient être mieux informés sur l'action de l'OTAN, en 1998, ce nombre a atteint 51 %, et en 1999, il a culminé à 60 %. De tels sondages n'ont pas été réalisés depuis, mais il est certain que ce chiffre a vraisemblablement baissé, notamment depuis l'intégration de la Pologne, de la Tchéquie et de la Hongrie dans l'Alliance Atlantique, ce qui a permis de lever un voile sur ces processus d'intégration en apportant plus de visibilité sur les nécessités et les conséquences d'un rapprochement avec l'OTAN.

Il est donc indispensable de mieux informer la population, sur une base impartiale et neutre, des actions de l'OTAN, ainsi que du degré de coopération entre l'Ukraine et l'OTAN, notamment dans les domaines non militaires, c'est-à-dire scientifiques, sociaux et d'actions d'urgences civiles. Il reste encore beaucoup à faire pour gagner le cœur des ukrainiens et de leurs dirigeants politiques, qui ne sont pas tous encore persuadés des bénéfices que la coopération avec l'OTAN peut apporter à leur pays. A ce titre, le Centre d'information et de documentation a mis en place un programme qui inclut l'organisation de voyages d'information au siège de l'OTAN à l'intention de visiteurs ukrainiens.

En outre, certains partenaires occidentaux gardent toujours à l'esprit et redoutent une réaction négative de la Russie dans les relations qu'ils entretiennent avec l'Ukraine, comme s'il fallait encore passer par Moscou pour négocier avec Kiev. Cela est ressenti comme une profonde humiliation par les diplomates et officiels ukrainiens.

On ne peut pas non plus nier une différence de fonds culturelle : on a d'un côté un système occidental stable, et de l'autre un système en pleine mutation qui essaye de digérer et d'assimiler l'héritage soviétique. La négociation avec un pays en pleine transition économique, politique et identitaire n'est pas chose aisée.

Les facteurs techniques

L'Ukraine manque d'experts qui manipulent efficacement les langues des pays membres. Pour remédier à ce déficit linguistique, un accord a été signé en 1999 entre le Centre national d'adaptation sociale et professionnelle des soldats démobilisés et l'OTAN, permettant à 100 officiers ukrainiens de suivre des cours de français, d'anglais et d'allemand au sein du Goethe Institut à Paris et du British Council d'Ukraine notamment. Parallèlement, le nombre d'Ukrainiens étudiant les langues étrangères en dehors de l'Ukraine au sein des programmes spécialisés mis en place par l'OTAN ne cesse d'augmenter.


La structure générale des forces armées ukrainiennes, les procédures de formation, les modes décisionnels et opérationnels, administratifs et logistiques, diffèrent de manière significative des standards de l'OTAN. L'Ukraine et l'OTAN travaillent ensemble à ce que la mise en œuvre des programmes soit réelle, et tendent à mettre l'accent davantage sur la qualité plutôt que sur la quantité, afin de tirer la meilleure partie des ressources disponibles.

Le niveau économique et le potentiel financier de l'Ukraine sont autant de facteurs qui entravent une coopération plus effective avec l'Alliance Atlantique. Les fonds octroyés pour assurer cette coopération ne sont pas suffisants.

Les facteurs géopolitiques

Dans l'analyse des relations entre l'Ukraine et l'OTAN, il est essentiel de prendre en compte la situation géopolitique de l'Ukraine sur la carte de l'Europe centrale et orientale, et pas seulement à un niveau régional, mais également dans le cadre plus large d'une Union européenne élargie. Les analystes politiques et les stratèges militaires occidentaux s'accordent à considérer l'Ukraine comme un « pivot géopolitique », terme qui « désigne les États dont l'importance tient moins à leur puissance réelle et à leur motivation qu'à leur situation géographique sensible et à leur vulnérabilité potentielle » [2]. L'Ukraine peut déterminer la structure de la nouvelle Europe dans un contexte d'élargissement, et particulièrement l'architecture d'un système de sécurité collective transatlantique. Plusieurs facteurs expliquent cet atout géostratégique.

Conclusion



En premier lieu, la consolidation d'une Europe d'États-nations souverains dépendra, dans une certaine mesure, de la capacité politique de l'Ukraine d'agir comme un pont entre l'Occident démocratique et la Russie. Car la Russie, qui n'accepte pas la perte de son statut de grande puissance, voit d'un mauvais œil l'élargissement de l'OTAN aux anciennes républiques sœurs redoutant par là une perte de son influence internationale.

Deuxièmement, au niveau économique, le potentiel industriel de l'Ukraine, ses riches terres noires, sa population (51.3 millions en 1996) sont autant de raisons qui poussent l'Ukraine à développer des relations commerciales bilatérales et multilatérales avec les pays développés et moins développés du reste du monde. De plus, l'Ukraine est située à la croisée des corridors de transport (principalement énergétiques) qui relient l'Est à l'Ouest.

Troisièmement, l'Ukraine ne joue pas seulement le rôle d'État tampon entre la Russie et l'Occident, mais elle est également un acteur important des politiques régionales de coopération économique et militaire dans la zone s'étalant de la mer Baltique à la mer Noire.

Ces données géopolitiques sont à la fois un avantage et un désavantage pour l'Ukraine. Au niveau de la coopération militaire, l'Ukraine ne peut pas assurer sa sécurité nationale indépendamment de ce qu'il est convenu d'appeler « le facteur russe ». Et clairement, dans le monde uni-polaire d'aujourd'hui, dans lequel la place des États-Unis est incontestable, aucun pays européen ne peut assumer cette responsabilité. Prenant en considération l'opposition entre la Russie et l'OTAN, et particulièrement la position intransigeante de Moscou au regard de l'élargissement de l'Alliance Atlantique aux anciennes républiques de l'URSS, l'Ukraine ne peut espérer devenir membre à part entière de l'OTAN dans un futur proche. Cependant, accepter de retourner dans l'orbite russe dans le cadre du traité de sécurité collective de Tachkent fermerait la porte de l'UE à l'Ukraine.

D'un autre côté, il est dans une certaine mesure opportun pour l'Occident de maintenir une certaine distance avec l'Ukraine, ou du moins de ralentir le processus d'intégration de l'Ukraine dans le système de sécurité collective transatlantique. En effet, un rapprochement de l'Ukraine avec l'UE peut conduire à une isolation progressive de la Russie, et par voie de conséquence, créer une opinion publique russe xénophobe. Ce qui pourrait être également nuisible pour l'Ukraine. Cela nous invite à conclure que l'Ukraine peut intégrer les structures européennes, spécialement celles de nature politico-militaires, uniquement en associant la Russie à ce processus.
[1] En ex-URSS, le terme "Occident" désigne les pays d'Europe occidentale et d'Amérique du nord.

[2] Z. Brzezinzki, Le grand échiquier - L'Amérique et le reste du monde, Bayard Éditions, 1997, 273 p.
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
Versions disponibles
L'auteur
Camille Roux
Soutenez-nous
L'Europe, c'est notre avenir.
Soutenir la Fondation Robert Schuman, c'est perpétuer la volonté de vivre ensemble et oeuvrer chaque jour pour rendre l'Europe accessible à tous.
Pour cela, nous avons besoin de votre soutien !
Inscrivez-vous à notre Lettre
Unique en son genre, avec ses 200 000 abonnés et ses éditions en 6 langues (français, anglais, allemand, espagnol, polonais et russe) elle apporte jusqu'à vous, depuis 15 ans, un condensé de l'actualité européenne, plus nécessaire aujourd'hui que jamais.
Je m'abonne gratuitement à La Lettre :