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Lettre secrète d'Emmanuel Macron à Angela Merkel
05/11/2018
Gérard de La Malice, ancien diplomate français, est le rédacteur de ce projet de lettre.


Chère Angela,
J'étais sur le point de vous écrire pour vous dire qu'avec votre décision d'arrêter vos ventes d'armes à l'Arabie Saoudite et en appelant en même temps à une position européenne commune, vous ayez versé la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Après vos tergiversations sur la dette grecque, votre décision d'arrêter le nucléaire en Allemagne après Fukushima, votre ouverture des frontières allemandes aux migrants en 2015 - tout cela sans crier gare- je m'apprêtais à vous signifier que votre dernier coup était un coup de trop. J'allais en profiter pour vous rappeler que vous aviez déclaré que le temps était venu pour l'Europe de prendre son destin en mains et que, précisément, depuis mon élection à la Présidence de la République, je n'avais cessé de vous faire des propositions pour atteindre cet objectif, en vain.
Sur la réforme de la zone euro, je vous ai proposé les moyens qui permettraient à la monnaie unique d'être plus forte et de devenir non seulement une monnaie de réserve mais aussi une monnaie d'échanges, seule façon pour l'Europe de ne plus subir les conséquences insupportables de l'extra-territorialité américaine, comme dans le cas des sanctions à l'égard de l'Iran : réponse lénifiante ; sur la taxation des GAFA, votre timide peut-être s'est transformé en quasi non ; en matière de défense, à quoi rime une coopération en matière d'armements si vous émettez un veto implicite sur nos exportations et condamnez nos futurs programmes communs en les privant de perspectives d'exportations? A quoi rimerait une défense européenne qui ne conduirait jamais d'opérations militaires? J'ajoute que la défense et la politique étrangère forment un tout et que je n'ai pas remarqué que votre gouvernement et votre opinion veuillent davantage qu'hier assumer les coûts et les risques qu'une politique étrangère autonome implique.
J'allais aussi m'emporter face au surréalisme de la situation présente. Le Président Trump a pour objectif avoué de faire voler l'Union européenne en éclats ; la Chine essaye de débaucher un certain nombre de pays de l'Union en leur faisant miroiter des affaires fructueuses ; l'Italie menace de se tourner vers la Russie pour riposter aux injonctions de Bruxelles sur son budget ; le Royaume-Uni se tire une balle dans le pied en sortant de l'UE ; le terrorisme islamiste continue de représenter une menace redoutable ; le défi de l'immigration est devant nous ; la cohésion et les bases mêmes de nos sociétés démocratiques son battues en brèche de l'extérieur comme de l'intérieur. Et que faites-vous ? Donner des gages à vos électeurs en faisant une proclamation démagogique sur l'arrêt des ventes d'armes à l'Arabie saoudite où vous exportez 400 millions d'Euros alors que la France en exporte pour 11 milliards.
Je voulais également ajouter que beaucoup se demandent en France et ailleurs si le renforcement de l'unité de l'Europe vous intéresse vraiment ou si, au fond, vous n'êtes pas satisfaite avec une Allemagne prospère, avec des marchés d'exportation qui se situent désormais plus à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'Union, notamment aux Etats-Unis et en Chine.
Et puis est venue votre décision de ne pas être candidate à la tête de la CDU en décembre prochain et l'avalanche de commentaires sur la fin prochaine de votre carrière politique. Inutile de vous dire que je ne le souhaite pas, non seulement à cause de l'amitié que je vous porte mais parce que tel ne serait pas mon intérêt. Mais le temps presse. Vous avez démontré par le passé que, contrairement à votre réputation de grande prudence vous pouviez prendre des décisions audacieuses. Aujourd'hui, je crains que vous ayez un choix simple : poursuivre une politique à la petite semaine jusqu'au moment où votre propre parti décidera de vous abattre ou sortir par le haut en étant la Chancelière qui, avec la France et d'autres, prendra résolument en mains l'avenir de l'Europe.
Cela comporte des risques, pour vous comme pour moi. Mais le temps est venu de mettre cartes sur table, d'en finir avec les faux semblants et de ne plus se payer de mots sur la relation franco-allemande dont nous savons qu'elle bat de l'aile. Ce que je vous propose c'est rien moins qu'un nouveau compromis historique entre la France et l'Allemagne avec moins de non-dits que par le passé et peut-être plus d'imagination et d'audace de part et d'autre. C'est une chance unique. C'est aussi une nécessité absolue si nous ne voulons pas être balayés par l'Histoire. Je vous propose de nous réunir, en petit comité, avant Noël, pour sceller notre union pour un renouveau de l'Europe.
J'attends votre réponse avec confiance.

Emmanuel Macron