Entretien d'Europe"La musique est l'essence même de l'identité culturelle européenne"
"La musique est l'essence même de l'identité culturelle européenne"

Éducation et culture

Jorge Chaminé

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3 juillet 2023
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Chaminé Jorge

Jorge Chaminé

Musicien, baryton, Jorge Chaminé est le président-fondateur du Centre Européen de Musique. Il a reçu la Médaille des droits de l'Homme de l'Unesco pour son action en faveur de l'enfance abandonnée dans le monde.

"La musique est l'essence même de l'identité culturelle européenne"

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Suite à l'invasion russe en Ukraine, vous avez été à l'initiative d'une chaîne de solidarité. En quoi consiste-t-elle ?

La nuit du 24 février 2022 m'a bouleversé car elle a montré à quel point la paix était fragile. J'ai ressenti le besoin de faire quelque chose et décidé, avec le Centre Européen de Musique, d'aider et de faciliter l'accueil en Europe de musiciens ukrainiens, mais également de travailler à la préservation du dialogue entre les musiciens ukrainiens, russes et biélorusses. Au début du conflit, des mouvements de censure vis-à-vis du répertoire russe sont apparus, des concerts ont été annulés parce que le programme comportait des œuvres de Tchaïkovski ! c'était absolument aberrant ! Au sein de cette chaîne de solidarité, des liens se tissent, les musiciens jouent non seulement le répertoire de leur pays mais également celui des pays avec lesquels ils sont en guerre. Dans un monde toujours plus violent et divisé, la musique peut être un instrument de paix, d'intégration et d'inclusion. C'est pour cela que je me suis investi dans des théâtres de guerre. Pendant plus de quinze ans, je me suis rendu régulièrement au Moyen-Orient afin d'y porter des projets musicaux. Après la prise de pouvoir par les Talibans, nous avons aussi soutenu les musiciennes et musiciens afghans et l'institut de musique afghane, installé dans la ville de Braga au Portugal.

On prête cette phrase à Jean Monnet : " Si c'était à refaire, je commencerais par la culture ". La culture peut-elle renforcer le sentiment d'appartenance à l'Europe ?

C'est évident ! Ce fondement culturel de l'identité européenne est nécessaire et fondamental. Malheureusement, il n'a jamais été mené à bien. Il est indispensable de construire un récit européen, l'idée européenne n'est pas qu'une idée de technocrates, mais aussi une idée qui a été vécue depuis des siècles par des musiciens, des penseurs, des artistes. La musique est l'essence même de cette identité culturelle européenne parce qu'elle est hybridité et croisement, qu'elle épouse les contraires. Quand vous allez aux Etats-Unis, en Asie ou ailleurs, et que vous jouez ou chantez du Ravel, du Bach, du Beethoven, du Schumann, vous êtes en train de faire de la " musique européenne ". L'European Music est connu dans tous les pays en dehors de notre continent. Ce qui est beau avec la musique, c'est le patrimoine immatériel par excellence et, en même temps, c'est le plus concret. Je continue de croire que le jour où la musique trouvera véritablement sa place dans la société, elle pourra sauver le monde. Le violoniste Yehudi Menuhin disait que la musique peut rendre le monde meilleur. J'irai plus loin : la musique peut sauver le monde, à condition de lui donner le pouvoir qu'elle mérite.

Vous êtes le président-fondateur du Centre Européen de Musique (CEM), un projet d'espace musical, scientifique, éducatif, culturel, situé à Bougival, près de Paris. Quelle est sa raison d'être ?

Le Centre Européen de Musique est un projet aux multiples facettes, très innovant et ambitieux, inscrivant la musique au cœur de la société de manière holistique. L'idée est de donner une consistance et une concrétisation à l'idée européenne et notre souhait est de la "musicaliser" en réenchantant l'Europe. Il trouve sa source dans la défense et la sauvegarde d'un patrimoine qui était complètement abandonné. Il comprend la Villa Viardot et la Maison Bizet - où ce dernier a composé Carmen avant d'y mourir à 36 ans -, en plein cœur de la colline des Impressionnistes. Après des années de procédures pour mener à bien sa restauration, nous inaugurerons le 16 septembre prochain la maison de Pauline Viardot qui a sans aucun doute été l'une des mères fondatrices de l'Europe, une véritable polymathe, une remarquable musicienne, " l'archi-musicienne " comme la nomma Franz Liszt, un personnage qui arrivait à réunir tous les grands esprits de l'époque, de l'Oural à l'Atlantique. Elle avait compris que l'Europe est la réponse aux dangers du nationalisme et de l'impérialisme. Et c'est pour cela que le Centre Européen de Musique reprend le témoin de toutes celles et tous ceux qui se retrouvaient autour de cette " Mère Europe ", et veut réunir ce passé et un futur conjugués au présent. Notre projet est déjà une constellation européenne, avec des antennes qui existent au Portugal et qui sont en phase de concrétisation en Espagne et de développement en Italie, en Grèce, en Allemagne, en Autriche et en Suède. Chacune d'entre elles aura une mission spécifique, par exemple la Musique, instrument de paix à Cordoue, la Musique-innovation et siège de la constellation VIA SCARLATTI au palais de Mafra au Portugal, ou Bel Canto, mélodie européenne à Catane. A Lisbonne, nous sommes en train de monter une antenne " musique et océans ", car on sait désormais que le son et la musique peuvent contribuer de manière très importante à la biodiversité sous-marine.

Le Centre Européen de Musique bénéficie de financements privés et publics, locaux et nationaux. Reçoit-il également des financements européens ?

Le Centre européen de musique est membre du European Heritage Hub, un projet pilote de l'Union européenne consacré au patrimoine, ce qui est déjà une bonne nouvelle. J'espère maintenant que le Centre européen de musique soit considéré comme un projet européen à part entière et puisse essaimer dans toute l'Europe. Il pourra ainsi participer à la construction de cette identité culturelle qui est ouverte, parce que le continent européen est le résultat de croisements, de migrations, qui font partie de notre Histoire. L'Europe a toujours été le réceptacle de sources venues de partout. Elle a aussi été l'initiatrice de cette magnifique idée qu'est l'universalité. Il ne faut pas l'oublier. Sans mémoire, le peuple européen sera perdu.

Le traité de Lisbonne accorde une vraie place à la culture et invite à s'inspirer des héritages culturels, religieux, humanistes de l'Europe. Peut-on parler d'une culture européenne ?

Cette culture commune existe, mais elle se perd. Si nous n'y prenons pas garde, elle aura disparu d'ici quelques générations. Aujourd'hui, les deux grands imaginaires de nos enfants, ce sont l'imaginaire japonais et l'imaginaire américain. Il faut recréer un imaginaire européen. Avec la Fondazione Nazionale Carlo Collodi (créateur de Pinocchio), nous souhaitons proposer à de jeunes compositeurs européens de créer de petits opéras de chambre pour marionnettes, inspirés des contes d'Andersen, de Perrault ou des frères Grimm. L'idée est de revenir à notre patrimoine et de lui redonner vie. Dans ce but, nous avons lancé le Réseau des Maisons et Musées de Musiciens Européens (MMME) qui rassemble désormais une cinquantaine de membres de vingt-trois pays différents dont le Mozarteum à Salzbourg, le musée Franz Liszt à Budapest ou l'Institut Chopin à Varsovie mais également la Maison Antonio Fragoso au Portugal, la Casa Jesus de Monasterio en Espagne ou le musée Enescu à Bucarest, qui ont besoin de la chaîne de solidarité à l'origine de ce Réseau qui, aussi étrange que cela puisse paraître, n'existait pas. C'est cette Europe-là, une Europe de la création, une Europe qui ne peut qu'être ouverte et humaniste, qu'il faut financer et soutenir !

Le Centre Européen de Musique ambitionne également de travailler sur les liens entre la musique et le cerveau.

Le Centre a déjà la chance d'avoir un conseil scientifique qui réunit autour de la musique quatorze disciplines différentes, comme les neurosciences ou les sciences cognitives. Et nous réunissons, grâce à son initiative, une plateforme - " hub " - sur les liens entre la musique et le cerveau, inépuisables et ô combien enthousiasmants. C'est absolument extraordinaire de voir ce que la musique peut apporter en matière d'éducation, de bien-être, de santé physique et mentale. Nous savons, grâce à l'imagerie médicale, qu'elle est très importante pour la concentration, la mémoire, la plasticité cérébrale, qu'elle peut être une thérapie majeure pour les maladies de Parkinson ou d'Alzheimer, faciliter la communication en cas de troubles du comportement comme ceux du spectre autistique. Cela est prouvé : nous avons à ce sujet des études bouleversantes.

Différentes études insistent sur l'apport de la musique à l'éducation. Sont-elles suffisamment prises en compte en Europe ?

Non, les ministres européens n'arrivent toujours pas à comprendre l'importance de la musique dans l'éducation. On ne donne plus cette envie d'apprendre, cette curiosité qui naît quand on est tout petit, parce qu'on a eu la possibilité de créer. Il faudrait passer de l'homo economicus à l'homo artisticus. C'est comme cela qu'il trouvera sa vraie place dans la société et dans le monde. J'ai travaillé avec des enfants autistes ; à partir du moment où vous les laissez improviser musicalement, tout d'un coup il y a une harmonie qui s'installe, grâce à l'écoute. C'est cette écoute qui manque. Le discours s'est extrêmisé. Regardez la situation où nous sommes de plus en plus souvent : nous crions car nous avons l'impression de ne plus être entendu, et ce cri porte beaucoup de colère et d'incompréhension, nous installant dans une cacophonie, hélas souvent manipulatrice. Par ailleurs, soyons sensibles aux tragédies humaines des naufrages d'immigrés en mer Méditerranée et dans l'Atlantique, et à tous ces êtres humains qui s'exilent au péril de leur vie parce qu'ils viennent de pays où la liberté, la liberté d'expression, la liberté de vivre une vie digne, d'avoir un salaire et un emploi, n'existent pas". Tout au long de son histoire, l'Europe fut la terre d'accueil de bien des migrations, auxquelles nous sommes redevables. Regardez par exemple l'apport du peuple juif ou des arabes. Sans " Al Andalus ", sans " Sefarad ", l'Europe n'aurait pas été humaniste, et la Renaissance, haut moment de notre histoire, n'aurait pas été non plus !

Votre mère était espagnole, votre père portugais, vous êtes né à Porto et parisien d'adoption. Que représente l'Europe à vos yeux ?

Elle représente déjà, certainement, une grande partie de mon ADN et, peut-être par le fait que je suis un éternel voyageur, la prise de conscience de ce sentiment fort d'appartenance à ce continent si petit et si riche. Je suis un fervent Européen. Également par le choix que j'ai fait d'être musicien et de servir, pour un éventail large de mon répertoire, la musique européenne, ainsi que par le cosmopolitisme de mon histoire familiale. Peut-être que le mariage entre une Espagnole et un Portugais, mes parents, m'a rendu allergique à l'idée de frontières. Et ce sentiment d'injustice à l'égard des frontières fut vite confronté à la dure réalité de ce jour de 1978 où j'ai quitté Porto dans ce qu'on peut appeler un " autobus d'immigrés " pour parfaire ma formation à Paris. Le Portugal n'était pas encore membre de l'Union européenne. C'était une époque où l'immigration portugaise était très importante et pas toujours bien acceptée. Il y eut des moments assez dramatiques, une sorte de prépotence de la part de certains policiers et douaniers à l'égard de personnes qui souvent ne comprenaient pas le français. J'ai alors ressenti ce qu'était le racisme.

Vous aimez vous référer à Ziryab, ce musicien qui au IXe siècle a créé la nuba, une musique qui résulte d'une triple influence : juive, chrétienne et arabe. En quoi la musique contribue-t-elle à l'identité européenne ?

Ziryab, venu de Damas, fut le fondateur de la première école de musique en Europe ! Encore un polymathe oublié et qui eut une importance fondamentale pour l'histoire européenne. Ce sont ces exemples qui doivent être mis en avant, notamment dans nos manuels d'histoire. Dans la constellation européenne du Centre européen de musique, il y aura Saint-Jacques-de-Compostelle. Le chemin de Saint-Jacques a été une structure spatiale qui a permis à l'Europe - du nord, du sud et du centre - de se rencontrer. Les étudiants se déplaçaient d'une université à l'autre et vivaient une sorte d'Erasmus avant l'heure. Ces voyages ont aussi révolutionné la vie musicale européenne en favorisant les rencontres. Ces rivières et affluents font que la musique a toujours été le sang de l'Europe mais aussi de ma propre conscience européenne. Quand vous entendez une suite de Bach, vous avez une gigue qui vient d'Irlande, un menuet qui vient de France, une sarabande qui vient d'Espagne, etc. La musique a toujours porté cette idée d'"Unité dans la diversité" qui est la devise de l'Union européenne.

L'Europe a aussi un hymne, extrait de la Symphonie n°9 de Beethoven. Que représente l'Ode à la Joie pour le baryton que vous êtes ?

Une chose m'a toujours frappé dans la Neuvième Symphonie de Beethoven, c'est le récitatif que j'ai eu la grande chance de chanter souvent, le récitatif avec les mots de Beethoven lui-même, avant l'Ode à la joie de Schiller. Dans ces strophes, Beethoven appelle à la fraternité, à l'harmonie. Il se sentait profondément universaliste et donc européen. Il avait demandé à des amis de lui indiquer les musiques qui étaient importantes dans d'autres contrées européennes et, par la suite, il a écrit plus de deux cents " Volkslieder " qui viennent d'Espagne, du Portugal, d'Italie, d'Autriche, d'Allemagne, des pays scandinaves, de Russie, d'Ukraine.

A un an des élections européennes, peut-on assister à une nouvelle montée des nationalismes en Europe ?

Je le crains ! Nous devons enterrer les petites haches de guerre des politiques politiciennes et empêcher cette possibilité, qui serait l'acte de décès de l'aventure européenne. On a laissé aux extrêmes le champ de l'émotion, celui des émotions les plus basses et les plus négatives de l'être humain, à savoir la peur, la peur de l'autre, la peur de l'étranger, le révisionnisme historique. Et tout cela est très dangereux. Il faut pour l'éviter qu'il y ait une prise de conscience de l'identité culturelle européenne, qui remettra de l'émotion, mais une émotion positive. C'est par là que l'Europe pourra gagner. Quand vous mettez en contact des musiciens, les nationalités s'estompent. La culture ne peut pas être nationaliste ! Unissons les bonnes volontés et continuons de croire à la plus belle aventure lancée il y a 73 ans après ces deux grandes guerres terribles, fruits des nationalismes. Cette aventure qui se nomme Europe : celle qui regarde au loin ! Entretien réalisé par Isabelle Marchais.

Directeur de la publication : Pascale Joannin

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