Démocratie et citoyenneté
Péter Magyar
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Péter Magyar
Député Européen
Dans le paysage politique européen en pleine mutation, la Hongrie a donné un exemple controversé d’un nouveau style de gouvernance[1]. La Hongrie dirigée par Viktor Orbán est souvent considérée comme le pionnier de la démocratie il‑libérale, rejetant les normes démocratiques libérales au profit de la centralisation du pouvoir, de la manipulation des récits et de l’érosion des freins et contrepoids de l’État. L’ascension de Viktor Orbán et de ses méthodes ont eu un impact profond sur les trajectoires politiques d’autres pays européens, influençant les dirigeants de partis populistes de la Pologne à l’Autriche, en passant par la France ou les Pays‑Bas. Pourtant, la transformation de la Hongrie et ses implications pour l’avenir de la politique européenne restent largement incomprises par de nombreux Occidentaux.
Viktor Orbán, premier à embrasser l’il-libéralisme et la « guerre civile froide »
Le parcours politique de Viktor Orbán est souvent présenté comme une rupture avec les traditions démocratiques de la transition post‑communiste hongroise. En tant que chef du parti de centre‑droit Fidesz, il est arrivé au pouvoir à la fin des années 1990, surfant sur la vague du désir de la Hongrie de se débarrasser de son passé communiste et de s’intégrer à l’Union européenne. Toutefois, lorsqu’il est revenu au pouvoir en 2010, il avait changé radicalement de ton et de politique. Il n’a plus cherché à intégrer la Hongrie dans le courant européen dominant, mais a adopté la vision d’un État il‑libéral, s’inspirant d’une variété de dirigeants populistes et d’intellectuels qui ont rejeté l’ordre démocratique libéral.
La vision il‑libérale de Viktor Orbán s’est manifestée par l’érosion de l’indépendance judiciaire, la mise en place de médias contrôlés par l’État et la manipulation du discours politique à un degré jamais atteint dans les sociétés démocratiques. L’utilisation de « fake news » ou de récits influencés par l’État pour façonner l’opinion publique est devenue l’une des caractéristiques de son action. Le Premier ministre hongrois n’a pas hésité à déformer la vérité pour l’adapter à son discours, nous rappelant constamment la fuite d’un câble diplomatique selon lequel il aurait déclaré que ses partenaires ne devraient pas « se concentrer sur ce que je dis, mais plutôt sur ce que je fais ». Cette approche porte fondamentalement atteinte à l’essence même d’une société démocratique, où la vérité objective et la pluralité des voix sont considérées comme essentielles au maintien de la responsabilité dans la gouvernance.
La prise de contrôle totale de l’État par Orbán, qui a consolidé son emprise dans les médias, le système judiciaire et les institutions publiques, annonce un changement dans la politique européenne. Alors que la démocratie hongroise devenait moins libérale, le modèle d’Orbán a commencé à influencer d’autres dirigeants politiques. Il s’agit d’une nouvelle réalité que beaucoup d’Occidentaux ont mis du temps à reconnaître : une guerre civile froide émerge discrètement, remodelant le champ de bataille politique de l’Europe.
Une nouvelle réalité politique : l’influence d’Orbán sur l’Europe
L’approche d’Orbán en matière de gouvernance n’est pas passée inaperçue. Dans toute l’Europe, des dirigeants ont commencé à imiter ses méthodes, voyant dans l’expérience hongroise une feuille de route potentielle pour leur propre réussite politique. Le parti Droit et Justice (PiS), en Pologne a suivi l’exemple d’Orbán en sapant le système judiciaire et en s’attaquant à l’indépendance des médias. Robert Fico en Slovaquie et Aleksandar Vučić en Serbie ont trouvé leur inspiration dans la stratégie d’Orbán consistant à consolider le pouvoir par des réformes juridiques et institutionnelles. Ces dirigeants, bien que différents dans leur contexte, partageaient l’engagement d’Orbán en faveur d’un programme nationaliste et il‑libéral.
En ce sens, Viktor Orbán est devenu le premier dirigeant à vouloir créer une nouvelle réalité politique, dans laquelle la démocratie libérale est de plus en plus considérée comme inadéquate pour relever les défis du monde moderne. Son style de gouvernance ne consistait pas simplement à rejeter la démocratie libérale en faveur de l’autocratie, mais à remodeler la manière dont les dirigeants politiques s’engageaient dans leurs sociétés. Lui et ses imitateurs ont reconnu que les politiques démocratiques de type occidental ne parvenaient pas à inspirer et à mobiliser de larges segments de l’électorat. En puisant dans les sentiments nationalistes et populistes, ils ont trouvé le moyen de former des coalitions politiques capables de contourner les formes traditionnelles d’opposition politique.
Si les commentateurs ont souvent comparé les méthodes politiques d’Orbán à celles de personnalités comme Donald Trump, il est essentiel de reconnaître que l’influence d’Orbán a précédé la montée au pouvoir de Trump. En fait, des personnalités comme Steve Bannon, qui a joué un rôle clé dans l’ascension politique de Trump en 2016, considéraient Orbán comme un précurseur, comme un modèle de la manière dont la rhétorique populiste pouvait être associée au pouvoir institutionnel pour remodeler le paysage politique. Toutefois, il est essentiel de ne pas tomber dans le piège d’une focalisation trop étroite sur ces comparaisons individuelles. L’ascension d’Orbán n’est pas seulement le résultat de sa rhétorique populiste ; elle est aussi le fruit de sa capacité à naviguer et à manipuler les crises économiques et institutionnelles de la Hongrie à son avantage.
La Hongrie d’Orbán : Lutte économique et renouveau civique en quelque sorte
La transition de la Hongrie d’un ancien pays communiste à un État membre de l’Union européenne a été marquée par d’importantes turbulences économiques, en particulier à la suite de la crise financière mondiale de 2008. La Hongrie a été durement touchée par la crise, confrontée à un État dysfonctionnel, à un Trésor vide et à une économie stagnante. Contrairement à d’autres pays en crise, comme la Grèce, qui étaient confrontés à des problèmes économiques structurels profonds, les problèmes de la Hongrie étaient plus directement liés à une structure étatique fragile et à l’incapacité de l’élite politique à gouverner efficacement.
L’ascension d’Orbán s’explique en partie par le fait que la classe politique, notamment à gauche de l’échiquier politique n’a pas su proposer de solutions aux difficultés économiques de la Hongrie. Le pouvoir traditionnel, axé sur des approches descendantes de la gouvernance, a perdu le contact avec les réalités du terrain. Viktor Orbán a toutefois vu une opportunité de s’emparer du pouvoir en utilisant une rhétorique populiste et en proposant des solutions simples. Il a tiré les leçons des erreurs commises lors de son précédent mandat (1998‑2002) et a compris qu’il était moins important d’obtenir des résultats tangibles grâce à une bonne gouvernance que de contrôler le discours et d’offrir une vision d’espoir, même si cette vision était basée sur des demi-vérités et des informations erronées.
En outre, la capacité d’Orbán à activer un état d’esprit pseudo‑civique, où la participation et les résultats sont tous deux virtuels, a joué un rôle déterminant dans sa survie politique. Il a tiré parti des plateformes modernes et s’est emparé des médias traditionnels, créant ainsi une ligne directe avec ses partisans, sans être entravé par des considérations éditoriales indépendantes, et lui permettant d’amplifier dans le processus politique seulement les voix qui servaient son programme. Cette capacité à entrer en contact avec les gens à un niveau personnel, par le biais d’un langage et de plateformes modernes, a été l’une des clés de son succès politique.
Des leçons pour l’Europe : la nécessité d’un nouveau leadership
Comme le montre l’exemple de la Hongrie, la classe politique européenne est confrontée à une crise existentielle. Les anciens modèles de gouvernance, ancrés dans la politique traditionnelle des partis, sont de moins en moins capables de répondre aux besoins d’un électorat désabusé. L’Europe doit aller au‑delà du conventionnel pour trouver de nouvelles solutions aux défis du xxie siècle. L’inspiration peut venir d’endroits improbables et l’expérience de la Hongrie est riche d’enseignements.
Pour que l’Europe retrouve sa vitalité politique, elle doit adopter de nouvelles formes de gouvernance qui s’engagent avec le public d’une manière qui résonne avec les sensibilités modernes. Cela signifie qu’il faut utiliser des plateformes et un langage contemporain pour communiquer les idées de solidarité, de société et de communauté. Cela exige des dirigeants politiques qu’ils sacrifient les vaches sacrées d’antan et qu’ils se concentrent sur la construction de larges coalitions capables d’unir divers segments de la société, en évitant le piège des guerres culturelles qui divisent plutôt qu’elles n’unissent.
En outre, l’élite politique, en particulier ceux qui ont bénéficié du statu quo, doit reconnaître qu’elle fait aussi partie du problème. Si elles continuent à vivre confortablement dans les systèmes établis en ignorant les griefs du public, elles ne feront qu’alimenter la montée du populisme et de l’extrémisme.
Le chemin du redressement de la Hongrie
Une démocratie renouvelée
Alors que la Hongrie se trouve au bord du gouffre, mon engagement politique est de l’en sortir. L’objectif du parti TISZA (Tisztelet és Szabdság Párt, Parti du respect et de la liberté)[2] est simple : faire entrer la Hongrie dans une nouvelle ère de redressement démocratique, en restaurant le véritable esprit civique qui a été longtemps perverti sous le règne de Viktor Orbán. Les défis sont énormes, mais le potentiel de changement est plus grand que jamais. Ensemble, nous pouvons reconquérir l’avenir de la Hongrie et, ce faisant, donner l’exemple au reste de l’Europe.
La renaissance de la conscience civique
Le paysage politique hongrois est dominé par un récit de division depuis trop longtemps. Le régime il‑libéral d’Orbán a non seulement sapé nos institutions démocratiques, mais aussi désillusionné la population. Il est temps de restaurer le sens perdu de l’unité qui définissait autrefois la Hongrie. Le mouvement TISZA est à l’avant‑garde de cet effort, se concentrant sur la guérison des divisions et le réveil d’une mentalité civique longtemps réprimée. Ce n’est pas une tâche facile, mais nous sommes déterminés à créer un avenir meilleur. En Pologne, la Plateforme civique (PO) a réussi à s’imposer contre la domination du parti PiS, et ses efforts sont encourageants. La Hongrie est confrontée toutefois à un ensemble unique de défis, car la mainmise d’Orbán sur l’appareil d’État a laissé de profondes cicatrices et le redressement nécessitera du temps. Nous sommes déterminés à sortir le pays du gouffre et convaincus que la Hongrie peut servir de modèle pour le renouveau démocratique en Europe.
Mobiliser une nouvelle force politique
Ce qui distingue TISZA des mouvements d’opposition précédents, c’est une approche de l’engagement politique, un engagement à reconstruire la Hongrie par le biais d’un activisme de base et en atteignant un grand nombre de personnes par le biais des médias sociaux, en contournant les structures obsolètes des médias contrôlés par l’État qui ont été utilisés pour manipuler l’opinion publique pendant des années. Grâce à des plateformes modernes, nous sommes en contact direct avec le peuple hongrois, en particulier les jeunes générations, qui en ont assez du statu quo. L’avenir politique de la Hongrie est entre les mains de son peuple, et TISZA active une conscience civique qui est restée longtemps en sommeil. Son succès ne repose pas sur une politique imposée d’en haut, mais sur la capacité d’action des Hongrois. C’est un mouvement qui s’adresse directement aux attentes et espoirs de la population, et il trouve un écho dans toute la nation.
Des solutions économiques pragmatiques
L’économie hongroise est en crise. La mauvaise gestion d’Orbán a laissé le pays aux prises avec la stagnation et des inégalités croissantes. Le seul moyen d’avancer est le renouveau économique, et cela nécessite des solutions pragmatiques qui s’attaquent aux vrais problèmes auxquels les Hongrois sont confrontés. TISZA se concentre sur la relance économique car « it’s the economy, stupid ». Contrairement à Orbán, qui se nourrit d’une rhétorique qui divise, l’avenir de la Hongrie repose sur la coopération et non sur le conflit. TISZA se concentre sur la construction d’une économie plus forte qui fonctionne pour tous, et pas seulement pour une élite. En rétablissant la stabilité, en créant des emplois et en mettant en œuvre des politiques intelligentes, la Hongrie peut renaître des cendres d’une mauvaise gestion économique.
Un engagement total en faveur des citoyens
C’est une œuvre de longue haleine et un combat à long terme. Contrairement aux hommes politiques traditionnels, mon engagement pour la Hongrie est total. Il ne s’agit pas de prononcer une succession de discours creux ou de promesses vides, mais d’agir en faveur des Hongrois et d’être en prise avec eux et à l’écoute de leurs préoccupations grâce à des actions permanentes sur le terrain et aux médias sociaux et autres nouveaux outils numériques.
Il ne s’agit pas de grands discours ou de jeux politiques, mais de créer un changement réel qui améliore la vie des gens et du peuple hongrois. Ensemble, nous reconstruirons la Hongrie.
L’un des aspects les plus puissants de notre mouvement est la façon dont nous faisons entrer les valeurs traditionnelles de solidarité, de gouvernance et de communauté dans l’ère moderne. Nous utilisons des plateformes modernes pour raconter les histoires traditionnelles de la Hongrie, notre identité collective et notre avenir commun. Ces valeurs ne sont pas dépassées ; elles sont essentielles à la construction d’une Hongrie forte et unie. Grâce aux plateformes numériques, nous tissons un récit de coopération, de respect mutuel et d’engagement commun en faveur de la prospérité de la Hongrie. Le monde moderne exige des solutions modernes, mais aussi un retour aux principes qui font la force de notre nation. Il faut offrir les deux : une vision ancrée dans la tradition, mais tournée vers l’avenir en adoptant la technologie et de nouvelles façons de faire de la politique.
La politique n’est pas seulement une affaire de promesses, mais aussi d’action. TISZA a incité les Hongrois à se lever, à prendre part au processus politique et à exiger des changements. Nous n’attendons pas que d’autres règlent les problèmes auxquels la Hongrie est confrontée ; nous nous mobilisons au niveau local pour y parvenir. Notre conviction est que la Hongrie peut se redresser, mais seulement si nous travaillons ensemble. Inspirés par la résilience du peuple et à force de travail et de détermination, nous pourrons relever les défis qui nous attendent.
***
L’avenir de la Hongrie n’est pas encore écrit, mais ensemble, nous pouvons tracer une nouvelle voie pour notre nation. Avec TISZA, nous ne nous battons pas seulement contre le régime il‑libéral mis en place par Viktor Orbán, mais surtout pour une meilleure Hongrie, une Hongrie citoyenne, démocratique, prospère et unie. En nous engageant au niveau local et en nous concentrant sur des solutions pragmatiques, nous construirons une Hongrie plus forte, plus inclusive et plus juste. C’est notre moment, et ensemble, nous le saisirons.
[1] Ce texte a été originellement publié dans le « Rapport Schuman sur l’Europe, l’état de l’Union 2025 » éditions Hémisphères, Paris, mai 2025
[2] A l’heure où nous imprimons, le parti Tisza est crédité selon le dernier sondage publié le 25 mars d’une avance considérable sur le parti FIDESZ.
Directeur de la publication : Pascale Joannin
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