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Entretien d'Europe n°2

Election présidentielle en Pologne,
analyse de Piotr Nowina-Konopka

Election présidentielle en Pologne,
analyse de Piotr Nowina-Konopka
24/10/2005

1) La Pologne a connu beaucoup d'alternances politiques depuis 1989. Comment interpréter ce phénomène en termes de maturité de la scène politique polonaise ?



Tous les 4 ans, plus ou moins, la Pologne connaît une alternance politique. Est-ce plus souvent qu'en France, en Allemagne ou d'autres pays européens ? Bien sûr que non. Il faut quand même faire une observation : la Pologne est toujours en train de transformer radicalement non seulement son système politique mais aussi ses structures économiques. Ces transformations ne sont pas faciles à vivre pour la population. Certains en sont les bénéficiaires, d'autres ne savent pas comment s'adapter aux nouvelles règles.

Ceux qui en bénéficient votent en faveur des programmes plus libéraux. Les autres ont tendance à voter pour les programmes qui portent le drapeau "social", souvent sous l'étiquette de "solidarité". Il faut aussi ajouter la dimension morale des politiques menées par les équipes successives.

Ce n'est pas comme en France, où les gens savent que la division "honnête-malhonnête" ne passe pas entre la gauche et la droite. Il faudra encore du temps pour qu'on puisse, en Pologne, apprendre cette logique de la géographie politique.

Pour conclure, je voudrais souligner plusieurs arguments qui ont poussé les Polonais à voter pour Droit et Justice (PIS) et à choisir Lech Kaczy&ński et non Donald Tusk comme président :

les difficultés de la transformation économique,

le mécontentement sur la moralité de l'équipe sortante (corruption, etc.),

l'impact des slogans de la campagne portant sur la "solidarité" (ou solution sociale) plutôt que sur la "liberté",

à chaque élection, les Polonais expriment grosso modo leur désir de changer de gouvernants de manière plutôt radicale,

la division post-communiste / post-Solidarité pèse de moins en moins mais reste un élément important de la décision,

ayant la possibilité de voter pour les vrais populistes comme Lepper ou Rydzyk, les Polonais se contentent de voter pour les partis rhétoriquement populistes mais qui, en pratique, se situent plutôt dans la continuation.

2) L'ancien président de la République comme l'ancien gouvernement s'étaient engagés de manière très active pour la promotion de la démocratie à l'est des frontières de la Pologne. Pensez-vous que le nouvel exécutif poursuivra dans cette voie avec le même volontarisme ?



Sans doute oui. Cet horizon est aussi crucial pour la Pologne que l'est la Méditerranée pour la France : les mêmes notions et problèmes portent sur le voisinage, les migrations, les traditions historiques, le sentiment de responsabilité.

En plus, les Polonais considèrent encore que la politique orientale de l'UE reste sous-développée par rapport à "l'Occident" et les Polonais trouvent que l'Europe unie devrait agir de façon plus structurée à l'égard des pays de l'ex URSS. La place de l'Ukraine est cruciale dans cette vision : plus l'Ukraine sera "européanisée", moins le risque d'une politique post-impériale de la Russie de Poutine pourra se réaliser. Si c'est aussi faisable dans le cas de la Biélorussie, le même raisonnement tiendrait à l'égard de Minsk. Malheureusement le régime autocratique de Łukaszenko ne rend pas cette européanisation possible pour l'instant. En Ukraine, il faut que l'UE soutienne la démocratie (c.a.d. la suite de la révolution orange). C'était le sens de la présence de Javier Solana au côté des présidents polonais et lituanien à Kiev. Ensembles, ils ont su éloigner le risque d'une guerre civile en Ukraine. La leçon des Balkans porte ses fruits.

Il reste la politique vis a vis de la Russie elle-même. A propos du gazoduc à travers la mer Baltique, récemment objet d'un contrat bilatéral entre Poutine et Schroeder, les Polonais ont été très mécontents de cette démarche allemande, qualifiée d'égoïste à court terme et veulent une politique véritablement européenne à long terme. Il faut savoir juger de façon réaliste le progrès de la démocratie en Russie et la « prévisibilité » de ce pays sur les plans politique et économique.

3) Les deux partis vainqueurs des élections de cet automne sont des héritiers de Solidarité. Que pensez-vous de l'évolution de la droite polonaise depuis le début des années 90 ?



La droite polonaise reste loin de la description encyclopédique. La Plate-forme civique peut se définir comme un parti de centre-droit sur le plan économique, avec un conservatisme moral sans excès. Le PiS est un parti de centre-gauche sur le plan économique, conservateur, davantage nationaliste, proche des radicaux européens au sein des structures européennes. Si la position de la droite idéologique était fortement présente dans la rhétorique électorale, il n'est pas certain que "la vocation nationaliste" des vainqueurs sera accentuée dans la réalité.

Paradoxalement, le candidat de la Plateforme civique Donald Tusk était largement soutenu par Lech Wałęsa, tandis que les autorités actuelles du syndicat Solidarność ont largement soutenu Kaczyński du PIS.

Comme je l'ai déjà souligné, le clivage historique entre "les héritiers de Solidarność" et "les héritiers de la Pologne communiste" perd de son importance. Cette évolution se traduit parfois de manière curieuse, voire symbolique, comme par exemple les remerciements publics du frère du Président élu Jarosław Kaczyński, après la victoire électorale de son frère, au père Rydzyk (Radio Maria), à Lepper (Samoobrona) et à Adam Gierek (fils du secrétaire du POUP dans les années 70 et représentant de la gauche post-communiste au Parlement Européen) pour leur soutien à Lech Kaczyński avant le deuxième tour de la campagne présidentielle...

Pour expliquer cette évolution, il faut noter que si Solidarność a toujours des héritiers, même divisés, ceux de la Pologne communiste ont, pendant la campagne, perdu leur chef de file Cimoszewicz –les orfèvres se sont trouvés sans leur adresse et ont favorisé le socialisme de type Kaczyński

4) Quel rôle peut jouer la Pologne pour aider à surmonter la crise que traverse l'Union européenne aujourd'hui ?



Il ne faut pas exagérer, même si la Pologne, le plus grand des "nouveaux Etats membres de l'UE", a un certain rôle à jouer pour aider à surmonter la crise, il s'agit toujours d'un concert des Etats membres et non d'une sérénade soliste. Il faut aussi que la France, l'Allemagne, l'Italie et les autres membres s'atèlent à la recherche d'une solution opérationnelle pour que l'UE sorte de la crise actuelle.

Sans doute, la Pologne peut sans doute insuffler son dynamisme, celui d'un pays en rattrapage européen et économique. La démographie du pays, plus jeune, jouera son rôle. Le regard plus réaliste sur les questions de voisinage orientales pèsera aussi. La question toutefois de savoir si les autorités sauront agir dans la complexité européenne et si les structures européennes ainsi que les grands Etats membres seront assez ouverts pour apprécier et accepter cette nouvelle dynamique venant de l'Europe Centrale.

La chute du soutien polonais au Traité Constitutionnel par exemple, c'est à dire d'une population traditionnellement fidèle au projet européen est plutôt liée au "non" français et hollandais qu'à une rhétorique de campagne de la part des candidats aux élections législatives et à la présidence de la République.
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
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L'invité
Piotr Nowina-Konopka
Président de la Fondation Robert Schuman de Varsovie, ancien ministre, ancien recteur du Collège d'Europe de Natolin.
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