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Entretien d'Europe n°5

Une stratégie de croissance pour l'Union européenne au xxie siècle

Une stratégie de croissance pour l'Union européenne au xxie siècle
20/03/2006

En guise d'introduction, quel jugement global peut-on porter sur l'état et les perspectives de l'économie française et de l'économie européenne dans le monde ?



La réponse est très simple : on assiste actuellement à la polarisation croissante de l'économie mondiale.

L'impression qui domine en France est que notre économie est malade. En réalité, l'économie française ne peut pas être séparée de l'économie européenne qui va plutôt mal alors que l'économie mondiale se porte fort bien. La croissance mondiale moyenne frôle les 4% depuis plusieurs années, mais cette moyenne cache de très fortes disparités entre zones géographiques : les Etats-Unis connaissent une croissance annuelle d'environ 4 % ; les grandes puissances asiatiques (Chine et Inde) enregistrent des taux de croissance supérieurs ou égaux à 8 %, tandis que la croissance européenne moyenne reste inférieure à 2 %. Encore doit-on noter que cette piètre croissance européenne n'existerait pas sans les croissances américaine et asiatique, car ce sont les exportations qui en constituent le moteur essentiel. Sans elles, la croissance européenne serait encore inférieure.

Ce constat soulève de graves questions quant à la pérennité du tissu industriel européen et, par conséquent, de la viabilité économique de l'Europe au cours des prochaines décennies. En effet, dans un contexte de mondialisation, les entreprises européennes sont obligées de choisir entre leur maintien dans une zone à faible croissance, et leur départ, à tout le moins leurs futurs investissements, vers une zone à forte croissance. Les délocalisations des entreprises vers les nouveaux Etats membres ne représentent, de ce point de vue, qu'une première étape avant leur éventuel déménagement hors d'Europe à l'évidence insuffisante, pour des raisons de taille de marché. Or, on ne doit pas oublier que la localisation des grands groupes constitue en elle-même un facteur essentiel du développement. Car ce sont les implantations des grands groupes qui déterminent la croissance de demain.

Quelles sont, selon vous, les causes de cette panne de croissance en Europe ?



Faut-il incriminer les insuffisances de la stratégie de Lisbonne ?

Le concept à la base de la stratégie de Lisbonne est fondamentalement juste : l'importance des technologies, dont celle de la connaissance. Malheureusement, sa mise en œuvre a fait l'objet d'une coordination purement intergouvernementale, dans laquelle la réalisation concrète d'objectifs théoriques chiffrés est laissée à l'appréciation et au bon vouloir des différents Etats membres. Les promoteurs de la stratégie de Lisbonne espéraient obtenir le respect de ces objectifs grâce à l'émulation et à la « pression des pairs ». Mais l'expérience a démontré que le peer pressure est impuissant à faire progresser des objectifs réellement communautaires. L'Union européenne se trouve ainsi confrontée à une double insuffisance: l'insuffisance du peer pressure pour permettre la réalisation des objectifs de la stratégie de Lisbonne; l'insuffisance de cette stratégie de Lisbonne pour garantir à elle seule une croissance européenne forte et durable.

La croissance européenne ne peut reposer que sur une logique d'agglomération. Or la logique des pourcentages et des objectifs chiffrés nationaux est une logique de séparation. L'Europe doit en effet être traitée et évaluée globalement, non Etat par Etat; l'émulation doit être globale et non individuelle. Car la vraie concurrence n'oppose pas les Etats européens entre eux, mais l'Europe dans son ensemble à ses concurrents américains et asiatiques. L'Europe doit donc avancer de concert. Pour cela, il faut lui donner ce que la stratégie de Lisbonne ne prévoit pas, à savoir des outils d'harmonisation et de coopération entre Etats, éventuellement définis et mis en œuvre par l'Union européenne elle-même.

La stratégie de Lisbonne, essentielle mais insuffisante, doit donc être reconfigurée sur une base réellement européenne. L'épanouissement de l'économie du savoir, notamment, ne saurait s'accommoder d'une démarche particulariste et d'une complète autonomie des stratégies nationales. La capacité globale de l'Europe à surmonter la concurrence demande la création d'une dizaine de grands pôles de compétitivité au niveau européen. Cet objectif n'a aucune chance de se réaliser si chaque Etat européen cherche à créer ses propres pôles et exacerbe ainsi la concurrence avec ses voisins, sans que jamais quelqu'un ne puisse atteindre la taille critique.

Une politique industrielle à l'échelle européenne devra être d'autant plus volontariste que la main-d'œuvre européenne est et restera très longtemps moins flexible que la main-d'œuvre américaine. La création de grandes zones industrielles européennes devra passer par une série de mesures d'unification « par le haut ». L'unification linguistique apparaît incontournable, en dépit de la volonté des uns et des autres de préserver leurs particularismes linguistiques. Les grands instituts de recherche européens devront être en mesure, en effet, d'attirer des étudiants de tous les pays européens, ainsi que des étudiants venus d'autres parties du monde. Ce n'est là qu'un des éléments – mais pas le moins important – d'une véritable stratégie européenne de croissance.

Ne doit-on pas reconnaître des faiblesses particulières à la France en Europe ?

Comme l'avait souligné Schumpeter, la croissance économique générale d'un pays repose sur ses innovations technologiques et organisationnelles, les deux étant souvent liées. En Europe, certains Etats sont plus « schumpetériens » que d'autres. La vigueur économique du Royaume-Uni repose sur un « schumpeterianisme » financier; celle de l'Allemagne sur un « schumpeterianisme » industriel. Dans les deux cas, la capacité à innover en permanence et à offrir de nouveaux produits à haute valeur technique permettent d'agréger de nouvelles entreprises qui, à leur tour, tirent la croissance globale vers le haut. Cette offre technique innovante s'inscrit dans une stratégie de production globale. Les grands groupes allemands sont ainsi en mesure de combiner la capacité d'innovation de leur pays avec l'emploi de la main-d'œuvre à bon marché des pays d'Europe centrale et orientale. De nombreux produits made in Germany sont largement fabriqués en Hongrie ou en Pologne, mais l'assemblage et la touche finale en Allemagne leur permettent d'être « certifiés » allemands. Le cumul de ces avantages fait que la valeur ajoutée de l'Allemagne et des produits allemands tend à augmenter. Ce facteur permet aux exportations allemandes de résister victorieusement à la concurrence étrangère, notamment chinoise.

En France, le contenu en valeur ajoutée des exportations tend à diminuer. L'environnement fiscal explique, en grande partie, ce phénomène. La création de l'ISF a eu des effets catastrophiques pour les petites et moyennes entreprises. Combiné avec les différentiels de croissance observés à l'échelle mondiale, ce facteur a certainement influencé et continue d'influencer de façon négative les stratégies de développement des entreprises.

Par rapport au Royaume-Uni et à l'Allemagne, la France souffre en réalité d'un déficit d'analyse stratégique. Les Allemands ont depuis longtemps théorisé le principe du Standort Deutschland, le « site Allemagne » valorisant le savoir-faire made in Germany. Les Anglais ont délibérément opté pour une stratégie d'offre de services financiers. Chacun en Europe doit ainsi découvrir son ou ses pôles de spécialisation et les faire fructifier en commun avec ses partenaires. Il faut, tout autant, que cette stratégie de croissance soit acceptée par les décideurs politiques, au-delà des alternances.

Comment envisager concrètement la création de ces pôles de spécialisation en Europe ?



Le rôle moteur des grands groupes

Les grands groupes représentent la seule masse critique autour de laquelle se concentrent les centres de recherche et d'innovation, ainsi que les savoir-faire qui, seuls, garantissent une croissance de long terme dans l'économie du savoir. Ce sont également les grands groupes qui savent attirer les PME et sont en mesure de les faire vivre et prospérer.

De nos jours, les deux tiers de la richesse nationale sont produits par les services et notre progression vient de la combinaison de production industrielle et de services à haute valeur ajoutée. Ce sont ces métiers -et les grands groupes qui les fournissent- que l'Europe doit être en mesure de conserver et, plus encore, d'attirer, car ils sont la condition de la croissance et de la richesse future. A cet égard, la collaboration des grandes entreprises avec les grandes écoles et les universités peut constituer l'un de leurs atouts majeurs.

Comme les PME ne sont pas en mesure de grandir par elles-mêmes, elles ont besoin de donneurs d'ordre capables d'attirer la recherche et l'innovation technologique, tout en étant sensibles aux évolutions de la demande sur les différents marchés mondiaux. Les grandes entreprises sont la condition du développement de moyennes-grosses entreprises qui seront, plus tard, leur relève.

Faute d'aller dans cette direction, l'Europe se trouve menacée par un cercle vicieux dans laquelle une croissance médiocre sape de plus en plus dangereusement les conditions de la croissance future. Elle doit donc obligatoirement faire repartir sa croissance à brève échéance. Pour ce faire, une politique commune est nécessaire pour attirer la recherche et les savoir-faire de pointe afin de conserver les grandes entreprises et permettre la croissance des PME. Car seule la volonté de mettre les ressources européennes en commun permettra d'obtenir ce résultat. Dans le contexte actuel de l'économie mondiale, rien ne serait pire, pour les pays européens, que de jouer les uns contre les autres.

L'Europe a-t- elle les moyens financiers de mettre en œuvre cette stratégie ?

Le marché européen des liquidités est particulièrement abondant. La richesse de la place de Londres en est un bon exemple. En fait, dès que le marché est attractif, il prospère et les liquidités et les investissements affluent. La mauvaise croissance de l'Europe n'est pas due à une insuffisance de liquidités.

De fait, l'actionnariat et les ressources sont à la hauteur des besoins, en Europe et même en France. Le problème n'est pas un problème d'argent, mais d'une insuffisance des grands groupes, tant par le nombre que par la taille.

La France connaît néanmoins des problèmes particuliers. En raison de sa fiscalité, l'épargne ne profite guère aux secteurs les plus productifs. Une réorientation de la fiscalité permettrait, en grande partie, de remédier à ce phénomène. En effet, l'épargne est particulièrement réactive aux incitations fiscales. On le voit avec l'immobilier où la fiscalité stimule mais aussi « dessine » des logements ou encore comme on l'avait vu lors de la création des PEA qui ont joué un rôle positif pour structurer l'épargne en actions.

En France, le principal produit financier est l'assurance-vie, qui se nourrit des obligations émises pour couvrir le déficit. Le déficit se trouve ainsi facilement couvert parce qu'il est défiscalisé, ce qui décourage à la fois la responsabilité budgétaire et l'investissement productif.

La nécessité de rediriger les liquidités vers les secteurs productifs de l'économie renforce le caractère incontournable d'une stratégie de l'offre dans le contexte actuel.

Quel serait le rôle des pôles de compétitivité dans cette stratégie ?

La caractéristique du nouveau paysage économique est son extraordinaire fluidité. Le savoir et le savoir-faire migrent très facilement d'une région à l'autre et sont très sensibles aux incitations de toutes sortes. Par ailleurs, les différents secteurs économiques tendent à s'interpénétrer et à se conformer aux critères de l'économie de services. L'agriculture fonctionne depuis longtemps comme un secteur industriel. Mais l'industrie elle-même, sous l'influence des bouleversements technologiques, tend aussi à se métamorphoser en prestataire de services, à l'écoute permanente des moindres évolutions de la demande. L'économie du savoir et de l'innovation marque le triomphe ultime de l'économie de services. Le monde n'est plus technique, il est systémique, il devient organique, empli d'interdépendances. Il doit être pensé en conséquence.

Seule la création de grands pôles structurants permettra de mener à bien cette réorganisation. L'unification, la concentration, la certification, la simplification renvoient à un même phénomène d'abolition des particularismes économiques. Dans ce paysage aplati, seule une stratégie économique unifiée permettra à l'Europe de résister à ses principaux concurrents, de conserver et d'attirer les grands groupes sur son propre sol et ainsi de tirer son épingle du jeu.

Cependant seules des considérations d'intérêt détermineront au final la décision des grands groupes de rester implantés en Europe ou de la quitter. L'existence de centres de recherche technologiques dynamiques pourrait être un facteur très puissant dans la décision des grandes entreprises de demeurer sur les terres européennes. Ce type de polarisation est en effet une des caractéristiques les plus remarquables du capitalisme contemporain.

Le problème fondamental pour l'Europe reste son différentiel de croissance avec l'Amérique du Nord et l'Asie. Un tel différentiel ne peut demeurer bien longtemps, sous peine de devenir irréversible. En l'absence de grands groupes performants et innovants, l'Europe passera à côté de la prochaine phase du développement économique et technologique.

La différence entre l'Europe et la Chine est particulièrement éclairante. La Chine possède à la fois une main-d'œuvre qualifiée et abondante et un marché en expansion. L'Europe ne possède que la première: sa consommation intérieure est impuissante à tirer la croissance et sa main-d'œuvre, pour être qualifiée, n'en est pas moins chère. Les conséquences d'une telle différence sont potentiellement catastrophiques. Il sera difficile aux entreprises privées de maintenir leurs implantations et leurs pôles de croissance dans une zone économique caractérisée par une croissance faible et une rentabilité en diminution.

La répartition territoriale de la croissance actuelle, ainsi que de la fiscalité, détermineront les prochaines implantations des grandes entreprises, et celles-ci, à leur tour, détermineront la répartition territoriale de la croissance des vingt prochaines années. Les écarts de croissance entre territoires s'entretiennent d'eux-mêmes et, à moins d'une forte action correctrice, ils seront durables et de plus en plus prononcés. Et, une fois que les grands groupes auront modifié durablement leurs implantations, ces écarts deviendront irréversibles.

L'exemple de la capacité d'agrégation des grands groupes est très bien illustré par Airbus. L'implantation d'Airbus à Toulouse est directement à l'origine de la naissance du pôle technologique aéronautique de Toulouse. Et l'émergence de ce pôle a permis à son tour l'émergence de groupes grands et moyens attirés par la main-d'œuvre et le savoir-faire. C'est autour de ce pôle que peuvent naître des entreprises de petite taille, mais à forte capacité de croissance. Un acte volontariste est ainsi à l'origine d'un cercle vertueux. C'est cette stratégie qui devrait être reproduite à l'échelle européenne.

De grands groupes existent dans les pays européens comme la France ou l'Allemagne. Une stratégie européenne de croissance pourrait se donner pour objectif la création de dix pôles technologiques de pointe de taille mondiale en Europe. Une telle base technologique est déterminante pour la croissance à long terme du Continent.

Cette stratégie de croissance est-elle encore possible au niveau des seuls Etats ?



A ce stade, une stratégie économique européenne est incontournable.

Les pôles de compétitivité capables d'attirer et de retenir les implantations des grands groupes ne sauraient être en effet purement nationaux. En raison de la dimension requise pour la concentration des ressources matérielles et intellectuelles, ces pôles de compétitivité doivent être européens. Le niveau requis pour obtenir une taille critique suffisante est européen. En conséquence, leur implantation et leur répartition doivent faire l'objet d'un accord au niveau européen. C'est cet accord qui doit constituer le cœur d'une politique économique réellement européenne. L'enjeu est en effet la survie de l'économie européenne dans son ensemble face aux économies nord-américaines et asiatiques, non la survie des différentes économies européennes les unes par rapport aux autres.

Pour convaincre les grands groupes de conserver leur implantation dans une zone où la croissance moyenne est légèrement inférieure à 2 %, plutôt que de partir s'implanter dans des zones où la croissance est plus proche de 4, voire 8 %, les Etats européens doivent absolument s'entendre. C'est l'enjeu stratégique des années à venir.

Les gouvernements nationaux en Europe doivent donc s'emparer de cette question et définir et mettre en œuvre une stratégie commune pour attirer les grands groupes. Les stratégies nationales n'ont plus d'avenir. La croissance de long terme du continent européen dépend de la capacité des Etats membres de l'Union européenne à s'entendre et à mutualiser leurs ressources. Le risque est que les Etats européens connaissant une certaine croissance ne voient pas l'intérêt d'une telle stratégie européenne, et que les Etats victimes d'une faible croissance ne privilégient une approche égoïste de court terme, destinée à conserver dans l'immédiat leur emploi et leur matière fiscale. Le danger est donc réel de voir se développer une bataille fiscale, politique et réglementaire entre Etats européens.

Pour empêcher un tel désastre, une stratégie européenne commune est nécessaire. Il est en effet indispensable d'établir les conditions sine qua non à l'émergence et au succès du capitalisme. La relève, sous forme de PME, ne peut venir que dans le sillage des grands groupes. On peut appeler cela l'écologie de la nouvelle économie.

La première étape d'une telle stratégie serait de renforcer le potentiel du marché européen. Pour cela, une première priorité consiste à achever la réunification économique du continent. Les délocalisations temporaires vers l'Europe centrale et orientale sont le prix à payer pour obtenir un marché européen d'une taille comparable au marché américain. Seule une véritable stratégie d'offre permettra à l'Europe de soutenir le choc face à ses concurrents.

Une stratégie économique européenne efficace devra combiner trois éléments : l'élargissement à l'Est, l'achèvement du grand marché, la stratégie de Lisbonne. La stratégie de Lisbonne est une stratégie de rattrapage de l'intelligence. Elle consiste à investir massivement dans le savoir et les technologies de pointe. Le but est de permettre au plus grand nombre possible d'entreprises d'accéder aux frontières de l'innovation technologique.

Peut-on définir concrètement l'inspiration, les principes et l'objectif d'une stratégie européenne de croissance ?

Les Européens doivent garder à l'esprit que les réalités économiques finissent toujours par s'imposer. Et la réalité la plus incontournable est le différentiel de croissance entre l'Europe, l'Amérique du Nord et l'Asie. Si ce différentiel devait s'installer durablement, les forces vives quitteraient notre Continent et il en résulterait un processus de régression technologique qui, d'abord lent et progressif, deviendrait irréversible.

C'est pour faire face à ce défi qu'il faut relancer la croissance. Et cela ne peut se faire qu'en rénovant le tissu économique européen. D'abord en préparant la relève des grands groupes issus de l'après-guerre et des années 60, dont certains tendent à faire figure de PME dans le paysage du capitalisme mondial. Ensuite en favorisant le développement d'un tissu de PME – l'indispensable Mittelstand – dans la mouvance de ces nouveaux groupes.

Le caractère européen de ces grands groupes à créer est essentiel. Les groupes européens traditionnels restent ancrés dans leurs territoires nationaux. Ils n'ont pas de successeurs. Certains groupes créés au cours des vingt dernières années ont certes une stratégie européenne, mais ils n'ont pas la taille requise pour prendre la relève des grands groupes traditionnels. Il leur faut pour cela poursuivre leur stratégie d'expansion, et ils doivent être encouragés à le faire au cours des vingt prochaines années.

Le capitalisme, c'est le renouvellement perpétuel, c'est la capacité à continuer à faire et à produire. Le problème qui se pose à l'Europe est de savoir comment susciter la création de PME qui déboucheront plus tard sur des grands groupes. Dans le contexte de l'économie du savoir, la solution consiste à regrouper les implantations d'entreprises autour de grands centres d'enseignement supérieur et d'innovation technologique. La croissance économique et le renouveau du capitalisme européen se développeront à partir de ces pôles d'innovation.

Mais un tel processus de renouveau ne s'enclenchera pas de manière naturelle: la volonté politique doit donner l'impulsion de départ. En effet, le paradoxe du capitalisme contemporain est que, bien que les seules stratégies de croissance crédibles soient des stratégies d'offre et d'innovation, afin de répondre à une demande qui ne cesse d'évoluer, ces stratégies doivent être initiées et mises en oeuvre par le politique. Sur ce point comme sur d'autres, le vrai libéralisme est à l'opposé du laisser-faire anarchique volontiers brocardé par ses opposants. La prise de risque est une composante essentielle du capitalisme, mais il appartient au politique de créer des espaces permissifs, où la prise de risque soit non seulement permise mais activement encouragée. Dans une économie de services, les acteurs publics doivent encourager les acteurs privés à innover et à prendre leur indépendance.

Précisément, quelles mesures concrètes est-on en droit d'attendre de la puissance publique ?

La création et l'attraction de grands groupes sur le sol européen appellent un certain nombre de mesures incitatives :

Des mesures fiscales : il s'agit de créer les incitations fiscales les plus favorables, de manière à convaincre les grandes entreprises et leurs dirigeants à s'installer ici plutôt qu'ailleurs. Les groupes doivent être taxés sur la base de leur bénéfice mondial consolidé. Une telle assiette fiscale permettrait à la fois de supprimer les mécanismes d'incitation négative qui découragent les entreprises d'investir et de faire des profits en Europe et de diminuer la taille des groupes soumis au bénéfice fiscal : davantage de groupes se trouveraient ainsi soumis à l'impôt, ce qui permettrait d'accroître les revenus des Etats.

Des mesures juridiques : la législation financière doit être adaptée de manière à rendre les activités économiques et commerciales les plus simples et les plus rentables possibles. Le cadre législatif et réglementaire doit en outre être adapté aux besoins des entreprises sous plusieurs aspects, notamment les aspects relatifs à la création des sociétés et au droit du travail.

Des mesures dans le domaine de la formation : les grandes entreprises recherchent une main-d'œuvre qualifiée et compétente. L'implantation de grands instituts de formation et d'établissements d'enseignement supérieur constitue donc le pendant indispensable à l'implantation des grands groupes et de leurs sièges. Inversement, la présence de ces grands groupes encourage et facilite l'implantation de ces établissements supérieurs. Il s'agit donc d'un cercle potentiellement vertueux, à condition que les deux bouts de la chaîne soient bien présents au même endroit.

Ces instituts de recherche européens pourraient prendre au départ la forme de cyberpôles multinationaux, associant deux ou plusieurs pays. On peut penser à des alliances franco-italiennes ou franco-allemandes, voire franco-italo-allemandes. Deux ou trois groupes expérimentaux de ce type pourraient être d'abord fondés grâce à des fonds européens. Ensuite émergeraient des pôles universitaires européens, puis un véritable statut du professeur européen. Les bases d'une telle spécialisation, par les instituts de recherche ou par les groupes, existent actuellement en Europe. Elles doivent toutefois être étendues et exploitées de manière systématique.

Pour attirer les grands groupes, l'existence d'une main-d'œuvre bien formée et compétente constitue un atout essentiel. Cette main-d'œuvre tend du reste à se confondre avec la clientèle potentielle des grands groupes, en particulier des grands groupes de services. C'est en effet elle qui, par la diversité de ses intérêts et l'importance de son pouvoir d'achat, est en mesure de définir les nouvelles tendances et d'imposer ses goûts aux fabricants de produits à haute valeur ajoutée. Or, une des fonctions essentielles des grands groupes est de savoir repérer le plus tôt possible les évolutions de la demande et de s'adapter à ces évolutions grâce à sa capacité d'innovation. Un grand groupe est à la fois un aventurier et un « gestionnaire de la variété » ; un réceptacle des nouvelles tendances et une base pour l'innovation. C'est autour de ces grands groupes que peuvent « fourmiller » les PME, qui répartissent la croissance en garantissant un emploi à chacun.

Les grandes entreprises peuvent être incitées à contribuer elles-mêmes à la création des pôles de compétitivité européens. De telles incitations seraient principalement fiscales, mais pas exclusivement. Le moyen le plus direct de susciter la création de pôles de compétitivité est un simple processus public d'appel d'offres. Une fois encore, il appartient à la puissance publique d'initier la création de ces grands pôles, au moins dans ses grandes lignes. Les structures ne manquent pas au niveau européen, qui pourraient participer à la mise en oeuvre de ce grand projet politique. Pensons notamment à la Banque Européenne d'Investissement (BEI).

Pour vous, quel est finalement le défi essentiel auquel nous sommes confrontés ?



L'Europe, qui se disperse et gaspille ses forces, doit mettre au point une stratégie commune et unifiée. Le mot d'ordre de cette stratégie pourrait être celui du « rattrapage par équipe ». Alors que les puissances asiatiques et américaines menacent d'accroître encore leur écart avec l'Europe, celle-ci doit être consciente de sa faiblesse réelle. Elle n'est plus leader dans nombre de domaines, et elle pourrait bientôt ne plus faire partie du groupe de tête. Les Européens doivent donc cesser de jouer contre leur camp et, en se dotant d'une stratégie économique commune sans doute mise en place par un gouvernement économique commun, fournir enfin l'effort nécessaire pour pouvoir demeurer dans le peloton de tête. Cet impératif impose à la France de revoir certaines de ses pratiques. C'est en identifiant ses points forts, et en les exploitant à fond dans le cadre d'une stratégie européenne commune, que la France, grâce à l'Europe, et l'Europe, en partie grâce à la France, pourront rattraper le retard, éviter le décrochage dans la course économique mondiale.
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
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Jean-Paul Betbeze
Économiste, Président de Betbèze Conseil, membre du Comité scientifique de la Fondation Robert Schuman
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