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Entretien d'Europe n°16

L'Estonie après les élections législatives du 4 mars 2007

L'Estonie après les élections législatives du 4 mars 2007
07/05/2007

Les élections législatives du 4 mars 2007 en Estonie ont consacré le succès du Parti de la réforme qui remporte 31 des 101 sièges du Riigikogu (Parlement) et celui de son dirigeant, le Premier ministre sortant Andrus Ansip, qui obtient le plus grand nombre de suffrages avec 22 556 voix, record qu'aucun candidat n'avait atteint jusqu'ici. Comment expliquez-vous cette victoire ?



La situation économique était très bonne, du moins en apparence. Dans ces conditions, les gens ont voté pour les partis de droite. Parmi ces partis, Res Publica (qui avait obtenu 28 sièges aux élections législatives de 2003) a déçu ses électeurs, puis a disparu en tant que parti autonome. Cela a conduit les électeurs de droite à soutenir le Parti de la réforme.

Quel a été votre opinion sur la campagne électorale ? Ses aspects positifs et négatifs ?



Cette campagne n'a pas été très méchante. Mais elle s'est concentrée sur des promesses financières à court terme, sans prendre en compte les problèmes nationaux les plus brûlants des vingt ans à venir. Les partis ont traité les électeurs comme des perroquets de cirque qui attendent leur récompense à la fin du numéro. Le malheur est que les électeurs s'en sont contentés sans exiger des partis qu'ils se préoccupent et débattent des défis de l'avenir.

Les élections législatives ont lieu tous les 4 ans au scrutin proportionnel plurinominal. Quelle est votre analyse du système électoral estonien ? Quelles sont ses avantages et ses inconvénients ? Quelles sont vos suggestions pour l'améliorer ?



Ce système est tellement compliqué qu'il m'arrive de me tromper moi-même dans les détails. Et pourtant, je suis reconnu dans le monde comme un spécialiste des systèmes électoraux! Il faut bien voir qu'en Estonie, un candidat peut être élu soit en fonction du nombre de voix qu'il obtient dans sa circonscription, soit en fonction du rang qu'il occupe dans la liste nationale établie par le parti auquel il appartient. Le grand problème que présente ce système est donc de permettre à un candidat d'être élu avec 300 voix, s'il est placé dans les premiers de la liste nationale de son parti, alors qu'un autre ne pourrait pas l'être avec 2 000 voix dans sa circonscription. Un tel système risque d'affaiblir dangereusement la légitimité du régime politique aux yeux des électeurs. Afin de mettre un terme à cette curiosité juridique, je propose tout simplement de supprimer les listes nationales pour que les vainqueurs soient désignés uniquement sur la base des résultats obtenus au niveau des circonscriptions électorales.

Le parti des Verts, dont la création ne remonte qu'à la fin de l'année 2006, remporte 6 sièges au Parlement. Comment expliquez-vous ce succès ?



A vrai dire, je pensais qu'ils en remporteraient le double, dans la mesure où l'on pouvait prévoir que la moitié des électeurs, déçus par Res Publica, seraient tentés de voter pour un nouveau parti plutôt que pour des partis dont ils connaissaient les défauts. Seulement un quart a fait ce choix.

Quel est, à votre avis, le grand perdant de ces élections ? S'agit-il du Parti du centre, dirigé par le charismatique Edgar Savisaar ou de l'Union du peuple estonien, tous deux membres de la coalition gouvernementale sortante ?



Ni l'un ni l'autre. Le grand perdant est Res Publica. En tant que partenaire secondaire de l'Union pour la Patrie, Res Publica ne compte peut-être pas 10 sièges, contre 28 en 2003. De son côté, l'Union du Peuple a perdu seulement 9 de ses 15 sièges, mais il est clair qu'avec seulement 6 sièges c'est un parti en déclin, alors que le parti du Centre, qui a accru son nombre de sièges, peut se permettre d'attendre son tour pour accéder au gouvernement, lorsque le Parti de la reforme en aura assez de collaborer avec le cartel Union pour la patrie-Res Publica.

Vous avez été l'un des fondateurs du parti Res Publica, ainsi que son premier président. Quel est votre regard sur l'évolution de ce parti ? La fusion avec l'Union pour la patrie était-elle, de votre point de vue, nécessaire et utile ?



En 2003, Res Publica a fait trop de promesses qui lui ont certes permis de remporter les élections, mais qu'il n'a pas pu tenir une fois au pouvoir. Elu en 2003 sur un programme centriste, le parti a viré à droite, tandis que le Parti de la réforme faisait l'itinéraire inverse en devenant plus centriste. La fusion avec l'Union pour la Patrie a été le seul moyen d'échapper à la ruine. Mais ce qui pouvait être utile pour les dirigeants de Res Publica, l'était beaucoup moins pour l'Union pour la Patrie. Fût-elle restée seule en 2007, l'Union pour la Patrie aurait certainement obtenu à peu près le même nombre de sièges, car les voix que Res Publica a amenées à l'Union pour la patrie ont été neutralisées par celles qui ont quitté l'Union pour la Patrie en direction du Parti de la réforme, en signe de protestation contre l'alliance avec Res Publica.

Êtes-vous surpris du mauvais résultat obtenu par les partis pro-russes ? Le vif mécontentement de la minorité russophone, lors de la campagne électorale, provoqué par la décision du Premier ministre, Andrus Ansip, de démanteler la statue du "libérateur soviétique" érigée à Tallinn en 1947 n'aurait-il pas dû jouer en leur faveur ?



Non, la seule fois où ces partis ont été capables de s'unir fut en 1996. Les électeurs russophones estiment sans doute que le Parti du centre peut mieux défendre leurs intérêts que des partis ethniques, trop désorganisés.

Contrairement à ce qu'indiquaient les enquêtes d'opinion, le taux de participation a été plus important que celui des élections législatives de 2003 (près de 62%, soit 4 points de plus). Comment expliquez-vous cette hausse de la participation ?



Sur ce point, j'imaginais que la participation se situerait autour des 50 %, parce que les gens se plaisent à dire qu'ils se méfient de tous les hommes politiques. Mais de la même façon que j'avais prévu que la situation économique ferait pencher les électeurs vers la droite, j'aurais dû me douter que cela les inciterait également à aller voter. Alors que le fait d'aller voter est un de ces divertissements que les citoyens les plus pauvres laissent souvent passer.

Il reste tout de même qu'un nombre élevé d'électeurs s'abstiennent d'accomplir leur devoir de citoyen. Que proposez-vous comme solution à ce problème ?



Je n'y vois aucun inconvénient tant que 60 % d'électeurs votent. Ceux qui s'abstiennent ne font, en quelque sorte, qu'accepter le jugement de ceux qui votent.

L'Estonie est maintenant connue mondialement pour être le premier État à avoir permis à ses électeurs de voter par Internet lors d'élections législatives. Que pensez-vous du vote électronique à distance tel qu'il a été organisé en Estonie ? Comment se fait-il que l'Estonie soit pionnière en la matière ?



Il y a longtemps que, dans les pays occidentaux, les salaires sont payés par virement bancaire. Cela n'a pas été le cas en Estonie. En 1993, mon salaire à l'université de Tartu m'était encore remis en petites coupures par la secrétaire du département qui les comptait devant moi sur la table. En 1994, on nous a demandé de donner notre numéro de compte bancaire et le salaire a été viré électroniquement. Cela montre à quel point le changement a été brusque en Estonie. Le régime soviétique a supprimé les machines à écrire car on pouvait les utiliser pour le samizdat! Donc, pour écrire, on est passé du jour au lendemain du stylo à l'ordinateur. C'est un peu "l'avantage du sous-développement". On n'est pas tenté de garder ses machines à écrire lorsqu'on n'en a pas! C'est pourquoi l'Estonie est devenue pionnière en matière électronique. Pour ma part, j'ai des instincts conservateurs et je crains qu'on ne soit devenu trop dépendant de l'électricité et des télécommunications. Il en va de même pour l'Internet et le vote électronique à distance.

Pour former le gouvernement, le Parti de la réforme est entré en pourparlers avec l'Union pour la patrie-Res Publica, les sociaux démocrates et les Verts. Ces derniers ayant quitté la table des négociations, seules les trois premières formations sont finalement parvenues à un accord sur un programme gouvernemental. Quelles sont les chances de réussite de ce nouveau gouvernement ?



Plus il y a de partis, plus il y a de risques de conflits. Avec 3 partis, l'expérience, tant mondiale qu'estonienne, laisserait présager que la coalition ne durerait guère plus de 2 ans. Le Parti de la réforme, fort de son expérience, réussira probablement à rejeter la responsabilité de tous les échecs sur ses partenaires et à s'attribuer tout le crédit des bons résultats. Les sociaux-démocrates souffriront à coup sûr lors des prochaines élections pour s'être joints à une coalition de droite. Une fois de plus, ils ont abandonné l'image d'un parti de gauche pour se placer au centre de l'échiquier politique. Mais, après 6 ans "dans le désert", il était plus difficile pour eux de refuser de faire partie de la coalition gouvernementale. C'était une question de survie. Quant aux Verts, ils ont bien fait de ne pas participer à ce gouvernement. En raison de leur manque d'expérience parlementaire, le Parti de la réforme n'aurait certainement pas eu de mal à leur faire endosser la responsabilité des mesures impopulaires prises par le gouvernement.

Le refus du Parti de la réforme de s'allier avec le Parti du centre va-t-il entraîner un durcissement du clivage droite/gauche ?



Non. Car je crois que, vers 2009, le Parti de la réforme proposera au Parti du Centre de former une nouvelle coalition. L'Union pour la patrie-Res Publica et même, ce qui serait assez amusant, les sociaux-démocrates, laisseraient alors l'image d'une droite inflexible tandis que le Parti de la réforme capitaliserait l'image d'une droite pragmatique.
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
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L'invité
Rein Taagepera
Professeur émérite de science politique à l'université de Tartu et à l'université de Californie à Irvine, membre de l'Assemblée constituante d'Estonie en 1991 et co-fondateur du Parti Res Publica dont il a été le Président de 2001 à 2002, spécialiste reconnu des systèmes électoraux.
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