Avenir et perspectives
Louis Caudron
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Louis Caudron
Ancien sous-directeur au ministère français de la Coopération
Poutine, Trump et Netanyahou ont mis à mal le système de relations internationales que nous connaissions depuis des décennies. La guerre d’agression de Poutine en Ukraine, les revendications de Trump sur le Groenland ou le Canada, l’utilisation des droits de douane comme moyen de pression, l’enlèvement de Maduro au Vénézuéla, les bombardements de populations civiles à Gaza ou en Iran ne respectent plus le droit international en vigueur depuis 1945. Pour Poutine, Trump ou Netanyahou, l’utilisation de la force est légitime pour atteindre leurs objectifs. C’est un changement majeur qui impacte tous les pays du monde et qui doit nous amener à analyser ses conséquences et à anticiper les évolutions possibles.
La rivalité entre la Chine et les Etats-Unis restera certainement une constante des relations internationales
La Chine veut être la première puissance mondiale en 2049, ce que les États-Unis n’acceptent pas, mais ils ne pourront probablement pas l’empêcher. La croissance économique est principalement fondée sur l’innovation et, dans ce domaine, la Chine avance plus vite. Elle forme chaque année 1,5 million d’ingénieurs et emploie 2,4 millions de chercheurs. Les États- Unis, eux, forment 200 000 ingénieurs par an et emploient 1,7 million de chercheurs. En 2010, la Chine a dépassé les États-Unis en nombre de brevets déposés chaque année. La Chine, qui a inventé entre autres la boussole, la poudre, le papier, a une grande capacité d’innovation. D’ores et déjà, elle impose ses capacités industrielles dans de nombreux domaines, des voitures électriques aux énergies renouvelables.
Lors de son deuxième mandat, Donald Trump a affaibli la compétitivité des États-Unis en diminuant les crédits affectés à la recherche et en excluant certains chercheurs pour des raisons politiques. En lançant la guerre en Iran, il a aussi provoqué le blocage du détroit d’Ormuz, ce qui a renforcé l’intérêt de la production d’énergie hydraulique, éolienne ou solaire au détriment des énergies fossiles. C’est favorable à la Chine, championne du monde des énergies renouvelables. Enfin l’imprévisibilité, les mensonges et les erreurs de Trump ont terni l’image des Etats-Unis et fait apparaître la Chine comme… un pôle de stabilité !
La Chine a aussi un handicap : son déclin démographique, mais qui ne produira ses effets que dans dix ou vingt ans. En outre, on ne peut pas exclure qu’après avoir été capable de baisser rapidement son taux de natalité avec la politique de l’enfant unique, elle trouve le moyen de le redresser.
La puissance économique n’est durable que si elle s’appuie sur une puissance militaire
Les Etats-Unis l’ont compris depuis longtemps et leurs dépenses militaires représentent la moitié de toutes les dépenses militaires du monde. Donald Trump a porté le budget militaire à près de 1000 milliards $ et il vise 1500 milliards $. La Chine a triplé son budget militaire depuis une dizaine d’années et elle dépasse maintenant 300 milliards $. Elle construit tous les quatre ans l’équivalent de toute la marine française. Elle est devenue inattaquable.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a fait comprendre à l’Europe que la paix n’est pas acquise pour toujours et qu’il était illusoire de compter sur les Etats-Unis pour sa défense. Elle a commencé à se réarmer, mais, en attendant, elle ne peut pas se passer des Etats-Unis. La résistance de l’Ukraine à l’invasion russe lui donne quelques années pour devenir une puissance militaire que la Russie n’osera plus attaquer. Mais elle reste dépendante des grandes entreprises américaines du numérique (Amazon, Apple, Alphabet, Microsoft, Nvidia) et des réseaux satellitaires américains, ce qui limite sa capacité de résistance aux injonctions américaines. Elle va devoir investir des centaines de milliards pour créer ses propres entreprises du numérique et de l’intelligence artificielle et, peut-être, faire une alliance avec des entreprises chinoises.
Une puissance militaire forte est nécessaire, mais elle peut être mise en échec par plus petit qu’elle
Les guerres en Ukraine et en Iran ont montré l’importance des drones, des robots et de l’intelligence artificielle. L’Ukraine, trois fois moins peuplée que la Russie, a plus que résisté à l’armée rouge en développant de nouvelles technologies pour fabriquer des drones ou pour les intercepter. Avec ses drones sous-marins, elle a réussi à bloquer la flotte russe en mer Noire à Sébastopol. Des robots terrestres ukrainiens vont chercher les blessés sur la ligne de front. Dans le golfe Persique, les Américains n’ont pas réussi à empêcher les Iraniens d’envoyer des drones sur les Emirats ou sur les bateaux traversant le détroit d’Ormuz. Le nombre de chars, de canons ou d’avions est maintenant moins important que la capacité de fabrication d’engins dotés de l’intelligence artificielle capables d’aller frapper n’importe où le territoire ennemi. La supériorité aérienne ne permet pas de vaincre un ennemi qui s’enterre.
Première puissance militaire du monde, les Etats-Unis n’ont pas tiré de leçons de leurs échecs
Depuis 1950, ils ont échoué à imposer leur ordre en Corée, au Vietnam, en Somalie, en Irak ou en Afghanistan. Trump, qui s’était fait élire sur la promesse de ne plus faire de guerres extérieures, a reproduit la même erreur en Iran. Le résultat est assez catastrophique.
L’Iran a montré qu’avec quelques drones, on pouvait bloquer le passage dans un détroit et déstabiliser l’économie mondiale. Il y a beaucoup de détroits importants dans le monde et il est probable qu’à l’avenir des pays riverains se souviendront de cet exemple. Le commerce maritime va devoir intégrer ce facteur d’incertitude.
Le gouvernement iranien, responsable de la mort de dizaines de milliers de manifestants en janvier 2026, que Netanyahou et Trump voulaient faire tomber en quelques jours avec des frappes aériennes massives, a montré sa résilience. Il a obligé les États-Unis à négocier un accord. Israël va devoir accepter de ne pas pouvoir supprimer la menace existentielle que l’Iran fait peser sur sa survie. Les pays arabes du golfe constatent que les bases militaires américaines ne les protègent pas contre toutes les attaques de drones ou de missiles et font même d’eux des cibles. Ils vont certainement diversifier leurs relations internationales, par exemple en se rapprochant de la Chine et de l’Europe et construire de nouveaux oléoducs pour diminuer leur dépendance au détroit d’Ormuz. En majorité sunnites, ils seront cependant obligés de trouver un accord avec l’Iran chiite, car les deux parties ont besoin d’utiliser ce détroit.
Donald Trump a décrédibilisé la parole des Etats-Unis et détérioré ses relations avec ses alliés
En revendiquant jusqu’à récemment le Groenland, en critiquant l’OTAN, en insultant ses alliés européens, le président américain a fait comprendre à l’Europe qu’il n’était plus un allié fiable. En arrêtant brutalement l’aide publique au développement, il a perdu beaucoup de soutiens en Afrique. Avec ses droits de douane variables en fonction de son humeur, il s’est mis à dos beaucoup de pays, notamment des pays comme le Brésil, l’Inde et le Canada.
La Russie de Poutine, qui n’a pas accepté la fin de l’URSS, essaie de reprendre le terrain perdu. Si elle n’arrive pas à vaincre l’Ukraine et si les pays européens arrivent à se réarmer dans les quatre ou cinq ans à venir, la Russie devra renoncer à ses visées sur les pays Baltes, la Pologne ou la Moldavie. Elle n’aura d’autre solution que de devenir un vassal de la Chine.
Depuis 1996, Israël a choisi de s’imposer par la force à ses voisins. C’est une impasse. Les 10 millions d’Israéliens, dont 20 % sont arabes, voisinent avec 160 millions d’arabes et 90 millions d’Iraniens. Chaque fois qu’Israël tue un ennemi, il crée une nouvelle génération d’enfants qui voudront venger leurs pères. Il ne peut s’imposer à ses voisins que parce qu’il bénéficie du soutien militaire des États-Unis, mais ce soutien ne durera pas toujours, car les Etats-Unis n’ont plus beaucoup d’intérêts dans cette région. L’alternative à la guerre sans fin serait qu’Israël accepte enfin la solution à deux États et organise le recul de la colonisation en Cisjordanie. Cela lui permettrait de se rapprocher des pays arabes qui ont intérêt à coopérer avec Israël dans le cadre de leur confrontation avec l’Iran.
L’Afrique reste le continent de tous les dangers. Sa population est passée de 284 millions d’habitants en 1960 à 1,55 milliard actuellement et elle atteindra 2,5 milliards d’habitants en 2050. Elle n’arrive pas à se nourrir et concentre la majorité des pauvres du monde. Les guerres dans l’est du Congo ont fait en trente ans plus de six millions de morts, un record mondial. Au Sahel, au Soudan, en Afrique australe, les conflits entre agriculteurs et éleveurs vont faire de plus en plus de morts à cause de la diminution des pâturages et de l’augmentation de la population. L’Afrique est incapable de fournir des emplois aux vingt millions de jeunes mal formés qui arrivent chaque année sur le marché du travail. La moitié de la population africaine, qui n’a pas accès à l’électricité, ne pourra pas bénéficier des avantages de l’intelligence artificielle. L’Afrique détient beaucoup de ressources minérales mais représente moins de 3% du commerce international. La communauté internationale n’a jamais réussi à empêcher les conflits en Afrique et ils vont probablement perdurer en laissant le reste du monde dans une certaine indifférence.
L’Inde a le potentiel pour devenir la deuxième ou la troisième puissance mondiale. Sa population est jeune et en croissance et ses ingénieurs sont renommés. Elle investit beaucoup dans les secteurs d’avenir, semi-conducteurs, intelligence artificielle, énergies renouvelables, industrie spatiale. Elle gère habilement ses relations avec la Chine, les Etats-Unis et la Russie. Son avenir dépendra de sa capacité à surmonter ses divisions sociales et religieuses.
Le réchauffement climatique va impacter différemment la géographie du monde. Une grande partie de l’Afrique et surtout la zone méditerranéenne vont souffrir de plus en plus de la sécheresse. Tous les pays du monde vont être obligés de s’adapter à des épisodes climatiques exceptionnels (inondations, tempêtes, canicules, sécheresse). Les pays nordiques, essentiellement le Canada et la Russie, vont gagner des millions d’hectares de terres cultivables et un accès facilité à leurs ressources minérales. Dans l’Arctique, les passages maritimes le long des côtes russes ou canadiennes vont devenir praticables presque toute l’année. A l’inverse, le canal de Panama risque de manquer d’eau pour alimenter ses énormes écluses.
Les récents développement de l’IA impactent tout le fonctionnement de l’économie mondiale. L’intelligence artificielle va amener la suppression de beaucoup d’emplois et il n’est pas évident à ce jour qu’elle suscitera la création de beaucoup d’emplois dans d’autres domaines. La capacité d’utilisation de l’intelligence artificielle est devenue un facteur essentiel de développement.
L’ONU et le droit international ont perdu leur crédibilité. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité ont transgressé la charte de l’ONU. En 2003, les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont envahi l’Irak sans mandat de l’ONU. En 2011, le Royaume-Uni et la France n’ont pas respecté le mandat de l’ONU, qui se limitait à la protection des populations de Benghazi, et ont contribué à la chute de Kadhafi et de la Libye. En 2014, la Russie s’est emparée par la force de la Crimée. En 2016, la Chine a refusé l’arbitrage international qui attribuait aux Philippines des îles de la mer de Chine. Le Conseil de sécurité n’arrive pas à sanctionner Israël qui ne respecte pas les décisions de l’ONU depuis 1948. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et le mépris affiché par Donald Trump pour le droit international ont marqué une étape supplémentaire dans la primauté de la force sur le droit et illustré l’impuissance de ce qu’on appelle la communauté internationale.
Les valeurs démocratiques ont reculé dans le monde et l’universalité des droits de l’Homme est contestée. Beaucoup de pays considèrent que les droits de la collectivité doivent s’imposer par rapport aux droits des individus. La Chine travaille à une nouvelle définition des droits de l’Homme, où chaque pays a le droit de définir son propre modèle. Les États-Unis, qui étaient considérés comme un modèle de démocratie, donnent le mauvais exemple, avec un Président qui conteste la validité de l’élection de Joe Biden, qui a gracié les émeutiers qui ont envahi le Capitole en janvier 2021, qui insulte grossièrement ses prédécesseurs et ses adversaires et qui utilise le droit pour servir ses intérêts personnels.
***
Tous ces bouleversements nous amènent vers un nouveau monde dont il est difficile de prévoir le fonctionnement.
Si on est pessimiste, on peut considérer que le droit international continuera à être méprisé et que les pays les plus puissants essaieront d’imposer leur volonté par la force. Dans ce cas, les États pourraient perdre une grande partie de leur importance au profit d’empires. Depuis l’empire romain, l’histoire nous a donné de nombreux exemples de cette situation, avec des conquérants comme Gengis Khan ou Napoléon ou plus récemment comme Hitler ou Staline. Il est possible, et même probable, que l’orgueilleux Trump se rêve en empereur du monde.
Si on est optimiste, on constatera que l’emploi de la force militaire par Poutine, Trump et Netanyahou ne leur a pas permis de réussir dans leur entreprise. Cela redonne du poids au modèle démocratique respectueux du droit, représenté par l’Union européenne. En employant la force, Poutine, Trump et Netanyahou ont perturbé le fonctionnement de l’économie mondiale et lésé les intérêts de nombreux pays. Les relations commerciales entre tous les pays du monde nécessitent de la stabilité. Il est probable que la Chine, peut-être les BRICS, vont essayer de revenir à un monde plus stable. Cela pourrait conduire à une réforme de l’ONU, dont on parle depuis longtemps, mais qui pourrait revenir d’actualité. Le système des relations internationales mis en place en 1945 après la Seconde Guerre mondiale, largement dominé par les Etats-Unis, ne pourra pas être rétabli. L’Union européenne ne peut pas se fâcher avec les Etats-Unis, mais elle a certainement intérêt à travailler à la définition d’un nouveau système de relations internationales qui donnerait beaucoup plus de poids aux puissances montantes comme la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie, etc. Un monde multipolaire, où chacun défend ses intérêts, mais n’essaie pas d’imposer son idéologie, reste possible.
Directeur de la publication : Pascale Joannin
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