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Synthèse n°14

Penser et orienter la société :
Les Think Tanks dans le débat public aux Etats-Unis

Penser et orienter la société :
Les Think Tanks dans le débat public aux Etats-Unis
10/09/2001

Aux Etats-Unis, le débat public est nourri par les études réalisées au sein des Think Tanks.



On peut définir les Think Tanks (" es réservoirs de pensée") comme des institutions privées non partisanes sans but lucratif, indépendantes des administrations, des universités et des intérêts économiques, dont l'objectif est de nourrir les débats publics et de promouvoir le développement économique et social de la Nation, en réalisant et en diffusant des études auprès du grand public, des média, des dirigeants d'entreprise et surtout des responsables politiques.

Les principaux think tanks



Nés lors des grandes confrontations d'idées qui secouèrent l'Amérique tout à long du XXe siècle (intervention dans la Première guerre mondiale, Dépression/New Deal dans les années trente, Guerre froide, Guerre du Vietnam, « révolution conservatrice » de Reagan) les Think Tanks se présentent comme des établissements « non-partisans », n'appartenant ni au Parti Républicain, ni au Parti Démocrate, mais qui sont loin d'être a-politiques.

- la Brookings Institution, fondée en 1916, disposait en 1999 d'un budget de 26 millions de dollars, employait environ 150 chercheurs, répartis en trois départements (études économiques, analyse des politiques et des institutions publiques, affaires étrangères) et une dizaine de petits centres de recherche organisés autour de projets particuliers.

- le Conference Board, fondé en 1916, disposait en 1999 d'un budget de 45 millions de dollars.

- la RAND, fondée en 1948 à Santa Monica, est actuellement le plus grand des Think Tanks, puisqu'elle disposait en 1999 de 1.100 employés et d'un budget de 154 millions de dollars.

- le Cato Institute, fondé en 1977 à Washington, qui disposait en 1999 de 75 employés, de 55 chercheurs associés et d'un budget de 13 millions de dollars

- l'Institute for International Economics, fondée en 1981, emploie une cinquantaine de personnes à Washington, dont la moitié de chercheurs, et dispose d'un budget d'environ 5 millions de dollars.

Les travaux des Think Tanks présentent en général deux caractéristiques originales.




Des travaux pluridisciplinaires : Les Think Tanks combinent les apports de l'économie, de la sociologie et des sciences politiques et administratives dans l'étude des grands thèmes de débat public (la politique étrangère et de défense, la sécurité intérieure, les inégalités, la protection sociale et l'éducation)


Des travaux intellectuellement accessibles et concrets destinés aux décideurs publics et privés, largement diffusés dans les média et dans le grand public.

Les Think Tanks s'efforcent de présenter leurs travaux de manière simple, concise et conclusive. Les lettres d'actualité et les revues des Think Tanks sont ainsi écrites de manière à ce que les responsables publics et la plupart des citoyens puissent aisément les comprendre.

Leurs articles partent d'exemples concrets et sont écrits dans un langage relativement simple s'appuyant sur des images fortes.

Par ailleurs, les Think Tanks s'attachent à présenter leurs travaux de manière synthétique, en partant du principe que les principaux responsables politiques, les journalistes et les dirigeants d'entreprise sont relativement peu disponibles. Dès qu'ils dépassent quelques pages, leurs travaux font ainsi l'objet de résumés opérationnels adaptés au "temps" des décideurs.

En outre, ces travaux sont souvent déclinés sous diverses formes, depuis l'ouvrage scientifique de référence, jusqu'à la lettre d'opinion dans un grand journal. Adapté à la demande, les Think Tanks sont extrêmement réactifs : leurs chercheurs peuvent publier des analyses sur un développement de l'actualité ou sur une proposition de loi dans les délais qui sont souvent ceux de la décision publique (quelques jours ou quelques semaines). Par là même, ils jouent un rôle de contre-expertise critique dans les débats publics.

L'organisation des Thinks Tanks est relativement complexe.



En premier lieu, l'orientation et l'administration générale du Think Tank sont généralement du ressort d'un conseil d'administration ou d'un Board of Trustees aussi pléthorique que prestigieux. La direction exécutive de l'institution est alors exercée par un conseil restreint, parfois composé des donateurs les plus généreux.

Afin d'accroître leur notoriété scientifique et intellectuelle, certains Think Tanks rassemblent ainsi au sein d'un conseil d'administration élargi des responsables administratifs, des dirigeants politiques ou des chefs d'entreprise connus.

Enfin, la quasi-totalité des Think Tanks dispose également d'un conseil scientifique, le plus souvent confondu avec le comité éditorial des revues de l'institution.

Le recrutement des Think Tanks




Les critères de recrutement des Think Tanks diffèrent de ceux des centres de recherche universitaires.

En effet, à l'exception de la RAND (dont 46 % des chercheurs ont un doctorat), les experts des Think Tanks ont moins souvent des diplômes universitaires de niveau doctorat (Ph.D.).

Par exemple, moins de 20 % des chercheurs du Center on Budget and Policy Priorities disposent d'un Ph.D : la plupart sont titulaires d'un Master Degree ou d'un Bachelor Degree en sociologie, en sciences politiques, en politiques publiques ou en droit.

En fait, toutes choses égales par ailleurs, les Think Tanks préfèrent recruter des personnes un peu moins bien diplômées mais disposant d'une expérience professionnelle préalable, notamment dans les milieux du Congrès ou de l'administration : la plupart des experts des Think Tanks sont ainsi d'anciens fonctionnaires ou d'anciens membres des cabinets.

Les Think Tanks les plus prestigieux attirent d'ailleurs des experts de très haut niveau.

Compte tenu de leur recrutement particulièrement diversifié (universitaires, fonctionnaires, avocats, cadres d'entreprise, permanents d'association), les Think Tanks contribuent d'ailleurs à cette occasion à l'ouverture de la haute fonction publique américaine et au brassage des cultures associative, politique, administrative et entrepreneuriale.

Les motivations des experts des Think Tanks sont diverses : faculté d'influencer les décisions publiques, d'étudier des sujets d'actualité, un environnement de travail stimulant, prestige d'une institution renommée, diversité intellectuelle des chercheurs, des perspectives de carrière tant interne qu'externe, notamment grâce aux nombreux contacts des experts de l'institut avec des chercheurs et des dirigeants d'autres institutions. Enfin une rémunération et des avantages sociaux compétitifs par rapport à ceux de l'administration sont aussi des atouts importants.

la communication : une question de vie ou de mort pour les Think Tanks



La mission officielle des Think Tanks est d'alimenter le débat public et de convaincre les décideurs publics et privés. Pour ce faire, les Think Tanks doivent diffuser leurs travaux le plus largement possible. La communication constitue donc un objectif mais aussi une nécessité vitale pour les Think Tanks qui influe directement sur leur capacité à lever des fonds. Cette capacité à communiquer est mesurée par le nombre de citations dans la presse, d'apparitions à la télévision ou d'auditions par les commissions et sous-commissions du Congrès.

Cette politique de communication s'appuie sur des produits diversifiés et des services de communication et de promotion étoffés.

Des produits diversifiés

- des livres : le Cato Institute a vendu plus de 300.000 exemplaires de son ouvrage relatif à la réforme de l'assurance maladie Patient Power ("le pouvoir aux patients") et publie en moyenne une dizaine d'ouvrages par an ;

- des revues ;

- des documents de travail (Working papers), c'est à dire des versions préliminaires d'articles scientifiques diffusés afin de susciter un débat ;

- des lettres d'information ;

- des supports de communication grand public, comme des textes de conférences ou des brochures d'information.

En outre, les Think Tanks encouragent et aident matériellement leurs chercheurs à publier des articles d'opinions ou des éditoriaux dans les grands journaux. Ces articles n'engagent en principe que les seuls chercheurs concernés. Cependant, les Think Tanks leur donnent souvent eux-mêmes un large écho.

Enfin, tous les Think Tanks disposent de leur propre site internet qui sont extrêmement attractifs avec de nombreuses photos, des animations, et un contenu très riche (publications gratuites et immédiatement accessibles, vidéos de quelques minutes où leurs chercheurs exposent certains de leurs travaux, forums de discussion en direct avec les chercheurs).

Les activités événementielles constituent en outre une source majeure de revenus. Par exemple, les droits d'inscription aux colloques, conférences, déjeuners et dîners ont rapporté en 1999 près de 22,8 millions de dollars au Conference Board, soit plus que les adhésions (14 millions de dollars), et près de 51 % de son budget.

Des services de communication et de promotion étoffés

Les Think Tanks se distinguent par ailleurs des centres de recherche universitaires par l'importance de leurs services support. En effet, l'objectif prioritaire des Think Tanks n'est souvent pas tant de réaliser des travaux scientifiques que de les diffuser et de communiquer tous azimuts pour convaincre les responsables publics et l'opinion publique, et pour bénéficier de nouveaux financements. En outre, à l'exception partielle de quelques institutions comme la RAND, qui bénéficient de crédits publics relativement stables, les Think Tanks sont constamment en quête de ressources financières et allouent une fraction importante de leurs ressources, tant humaines que financières, à la recherche de nouveaux financements, à la diffusion et à la communication.



A titre d'exemple, un modeste Think Tank comme l'Economic Policy Institute (moins d'une cinquantaine de collaborateurs, stagiaires inclus, dont 11 chercheurs), disposait en 1999, en sus des personnes chargées de l'administration générale, de la gestion et de la documentation, de trois employés chargés des publications, d'une assistante chargée des conférences, d'un "directeur de la communication" assisté de deux attachés de presse, ainsi que d'un "directeur du développement" assisté de trois collaborateurs.

Le financement des Think Tanks



Les ressources des Think Tanks sont relativement diversifiées puisqu'elles proviennent, dans des proportions extrêmement variables d'une institution à l'autre :

- de subventions de recherche en provenance des administrations publiques, de fondations publiques (comme la National Science Foundation) ou d'organisations internationales. Notons que la plupart de ces subventions ne sont pas, en principe, des subventions de fonctionnement, mais des bourses de recherche attribuées sur la base d'appels à projet de recherche concurrentiels.

- plus rarement, de contrats publics, par exemple pour l'évaluation de politiques publiques ou pour la production de statistiques publiques.

- des revenus d'une fondation dédiée : la plupart des Think Tanks furent en effet adossés à une fondation lors de leur création. Les réserves financières de certains Think Tanks peuvent d'ailleurs atteindre des montants considérables : au 30 juin 2000, la Brookings Institution disposait ainsi d'un capital de 276 millions de dollars;

- des contributions d'autres fondations philanthropiques (créées par des entreprises ou par des personnes privées). Par exemple, la RAND a reçu en 1999 plus de 50.000 dollars de chacune des fondations Ford, Alcoa, ATT, Exxon, Hearst, Merck et Starr ;

- des contributions d'organisations professionnelles ou syndicales. L'Economic Policy Institute est ainsi largement subventionné par une trentaine d'organisations syndicales ;

- des ressources tirées des adhésions. En 1999, le Conference Board reçut ainsi près de 14 millions de dollars sous la forme d'adhésions, ces contributions donnant toutefois lieu en principe à contrepartie ;

- des ressources tirées de la vente des publications. Même si les ouvrages des Think Tanks sont des succès de librairie, leurs activités éditoriales ne sont toutefois pas rentables. Par exemple, les publications de la Brookings Institution lui coûtent une fois et demie plus qu'elles ne lui rapportent directement ;

- des ressources tirées des colloques, de la publicité et de la vente de produits dérivés ;


- enfin des dons d'entreprises. La Brookings reçut ainsi en 1999 des contributions de près de 150 entreprises. De même, la RAND reçut en 1999 des dons d'un montant unitaire de plus de 25.000 dollars de la part d'une quarantaine d'entreprises, dont les principaux avionneurs militaires, comme Boeing et Lockheed, ainsi que d'entreprises russes ;

- des dons de particuliers. Comme celles des personnes physiques, les contributions aux Think Tanks sans but lucratif au sens du code général des impôts américain sont déductibles du revenu imposable, dans la limite de la différence entre le montant de ces contributions et la valeur marchande des services reçus en contrepartie (publications, invitations, etc.), cette valeur devant être établie par l'organisation bénéficiaire.

Par exemple, une personne physique qui effectue un don d'une valeur de 500 dollars, et qui bénéficie en contrepartie d'abonnements d'une valeur marchande de 150 dollars et d'un dîner annuel d'une valeur estimée à 50 dollars par l'association organisatrice, pourrait déclarer 300 dollars comme don aux oeuvres.

Ce mécénat n'est en rien anecdotique. Par exemple, les seuls 250 membres du conseil de la Brookings lui versent chaque année près de 4 millions de dollars, soit un peu moins d'un sixième de son budget total. On peut souligner que 150 de ces 250 donateurs le sont à titre exclusivement personnel (et non professionnel).

Ainsi, la plupart des Think Tanks s'emploient à faciliter les dons par tous les moyens possibles (site internet à paiement sécurisé, mailing de relance…)

Par ailleurs, le versement de contributions financières aux Think Tanks donne ainsi droit à des prestations étroitement proportionnées au montant de la contribution. – de la cassette vidéo à la consultation personnelle d'un spécialiste de l'institution.



Au total, cette institution typiquement américaine mériterait de se développer en Europe et plus particulièrement en France.

Source : Joël Bourdin, Sénateur de l'Eure, "L'information économique aux Etats-Unis" , rapport d'information numéro 326 (2000-2001).
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
Versions disponibles
L'auteur
Gaël Moullec
Chargé des Etudes et du Développement.
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