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Synthèse n°37

L'Ukraine et ses régions

L'Ukraine et ses régions
25/03/2002

Comme beaucoup d'autres États issus de l'ex-Union soviétique, l'Ukraine est engagée dans un processus de construction de son identité, tout en ayant à gérer les problèmes économiques et politiques liés à la transition démocratique et au passage à l'économie de marché.

Après dix ans d'indépendance, l'Ukraine n'a pas connu de soulèvements régionaux, ou de conflits opposant un groupe majoritaire à un groupe minoritaire, en dépit des craintes exprimées par certains analystes au lendemain de l'éclatement de l'URSS. Toutefois suite aux revendications de certaines régions en vue de diminuer les disparités économiques ou la perception des différences culturelles et linguistiques, on peut se demander si ce calme apparent va perdurer, ce qui pourrait alors menacer la stabilité du pays.

La question est donc de savoir si ces différentes régions ont tendance à s'homogénéiser au regard des choix politiques, participant de fait à la construction d'une véritable communauté politique ukrainienne, ou bien si, au contraire, ces clivages régionaux persistent.

Autrement dit, le phénomène de régionalisation observable en Ukraine s'étend-il, ou si au contraire, tend-il à disparaître au profit d'un autre modèle ?

Un des avantages de cette absence de base nationale en Ukraine pour les partis et les candidats est que les identités régionales existantes n'ont pas nourri de mouvements nationalistes, capables de donner naissance à des phénomènes de séparatismes régionaux. Des études ukrainiennes ont au contraire montré que les Ukrainiens ont une conception ouverte de la citoyenneté pour tous les habitants du pays, qu'ils parlent le russe ou l'ukrainien. Une conception exclusive de la citoyenneté (accordée uniquement à ceux qui se déclarent Ukrainien) est attestée uniquement dans certains oblasts de l'ouest de l'Ukraine, mais au niveau national, 84 % des résidents admettent, plus ou moins fortement, une conception inclusive de la citoyenneté pour tous les résidents du pays.

Les sondages d'opinion ont montré que les Ukrainiens placent la situation économique de leur pays au premier rang des problèmes à résoudre depuis l'indépendance, et préfèrent accorder moins de temps aux débats nationalistes qui font référence à l'éphémère indépendance ukrainienne ou aux mouvements séparatistes continuels des périodes tsariste et communiste. La Galicie et la Crimée, sont, en partie seulement, des exceptions à cette tendance.

Les études précédentes menées sur la régionalisation en Ukraine ne prennent pas toujours en compte les notions d'échelle et d'espace. L'analyse de ce phénomène à partir des 26 oblasts masquent les clivages existant au sein même des oblasts, en amalgamant l'échelle régionale et locale dans l'étude des différences régionales. Il faut en réalité décomposer le facteur régional en échelles géographiques et également à partir d'éléments culturels, linguistiques, économiques, historiques ou ethniques.

Région et Langue



L'étude du problème régional en Ukraine a souvent été mêlée aux questions ethniques et linguistiques. Comme dans d'autres pays d'Europe centrale, il existe de fortes minorités dans certaines régions.

Les Russes (au sens ethnique du terme) sont traditionnellement considérés comme constituant 22 % de la population ukrainienne totale. Cet angle d'analyse qui présente une dichotomie entre un groupe majoritaire et un groupe minoritaire ne reflète pas avec exactitude le lien existant entre les groupes ethniques et les groupes linguistiques qui constituent le peuple ukrainien.

Tout d'abord, la plupart des Ukrainiens (ethniques) parlent le russe avant toute autre langue, et de ce fait la société ukrainienne ne doit pas être vue comme étant bi-polarisée entre les Russes et les Ukrainiens. On retiendra plutôt trois grands groupes : les Russes russophones (environ 20 %), les Ukrainiens ukrainophones (environ 45 %) et les Ukrainiens russophones (environ 30 %). Cette asymétrie entre la langue et la nationalité explique le faible sentiment national parmi les Ukrainiens russophones, qui se sentent plus Ukrainiens au niveau politique, mais davantage russes culturellement parlant.

L'Ouest du pays comporte une petite minorité russe avec une forte prépondérance d'Ukrainiens ukrainophones, le centre (y compris Kiev) présente une large majorité d'Ukrainiens ukrainophones, mais également une population mixte parlant aussi bien le russe que l'ukrainien ; le Sud une forte majorité ukrainienne avec une majorité russe (plus de 60 %) en Crimée et là aussi un mélange des langues, et enfin dans l'Est on trouve les deux nationalités mais avec une prépondérance pour la langue russe. En 1989, le dernier recensement soviétique des capitales régionales donne 76.6 % d'Ukrainiens ukrainophones à Lvov, 60 % à Kiev, 29.6 à Odessa, 18.3 à Donetsk. Pour les mêmes villes, les Ukrainiens russophones s'élèvent à 16.1 % à Lvov, 15.4 à Kiev, 19.3 à Odessa et 21.1 à Donetsk.

Bien que beaucoup de Russes prétendent parler l'ukrainien couramment, en pratique, tous choisissent le russe comme langue domestique.

Les politiques officielles sur la langue depuis 1991 visant à promouvoir l'ukrainien comme langue nationale ont eu un certains succès sur les populations russes de Lvov et de Kiev, particulièrement dans les établissements scolaires et les administrations, mais ont rencontré des résistances à Odessa et à Donetsk. Le taux élevé de mariages inter-ethniques entre Russes et Ukrainiens et la présence d'enfants dans ces familles, principalement à l'Est et au centre du pays, nous interdit d'établir une équation entre région et nationalité.

Ainsi, une grande partie de la population ukrainienne dans son ensemble se réfère non pas à une seule, mais à plusieurs identités, une identité géographique locale liée au lieu, une identité culturelle et linguistique et une identité « nationale » faisant référence à l'État ukrainien.

L'Ukraine est officiellement engagée dans un processus de construction de son identité nationale, qui repose sur une conception civique de la nation et non sur une base ethnique, et qui définit des intérêts nationaux acceptables par tous dans le but d'unir tous les habitants de cette nation ukrainienne en construction. Alors que les politiques officielles sur la langue ont inquiété les populations des villes à majorité russe, elles ont commencé à s'appliquer doucement mais sûrement dans les sphères éducatives et gouvernementales. D'autre part, l'absence de lois contraignantes empêchant les minorités d'accéder à certains postes a réduit les craintes de ces minorités quant à la nature de l'État ukrainien post 1991. Les Russes ont majoritairement choisi de garder leur langue à Donetsk et Odessa, tandis qu'à Kiev, ils ont joué la carte de l'intégration. A Lvov, la situation familiale a joué: les Russes de familles mixtes ont choisi l'intégration, alors que les Russes de familles purement russes ont préférer continuer à utiliser le russe, certainement par peur de perdre une partie importante de leur culture. Mais il faut garder à l'esprit que les Ukrainiens préfèrent les Russes plus que toute autre nationalité.

L'absence de terrain propice à l'émergence de poussées nationalistes à Kiev n'a pas pour autant entraîné de répercussion sur les régions qui ont des minorités, comme ce fut le cas en Moldavie après l'indépendance en 1991.

Les régions ukrainiennes et les choix politiques



Comme nous l'avons vu précédemment, au lieu de séparer l'Ukraine en deux le long du Dniepr, il est plus pertinent de considérer quatre « macro-territoires » l'Est, l'Ouest, le centre et le Sud ou même cinq, en détachant la Crimée.

Les choix politiques de ces territoires sont à mettre en relation avec les options de politique extérieure du pays. Globalement, de manière simplificatrice, on peut distinguer la tendance « slave », qui maintient des relations avec la Russie, et la tendance « européenne » - renforcement des liens économiques et politiques avec l'Europe et les Etats-Unis -. Les communistes et les sympathisants de gauche qui font encore référence à l'Union soviétique ou souhaitent au moins une confédération slave avec la Russie et la Biélorussie, se trouvent principalement dans l'Est, le Sud et la Crimée. Ceux qui préfèrent l'option européenne se situent au centre de l'échiquier politique, et sont des ardents défenseurs de la souveraineté ukrainienne, notamment de l'indépendance du pays vis-à-vis de la Russie, bien qu'ils acceptent raisonnablement que l'Ukraine ait de bonnes relations avec la Russie. On retrouve cette dernière tendance dans le centre (qui comprend la capitale) et l'Ouest du pays. Une étude, menée sur 1000 personnes faisant partie de l'élite politique et ukrainienne de Lvov et de Donetsk, conclut que « cette intégration internationale asymétrique » affaiblit l'État et sape l'unité nationale de l'Ukraine.

L'histoire peut expliquer ces différences d'opinion. Les héritages des différents empires auxquels l'Ukraine a appartenu, russe, austro-hongrois et turc, ont donné naissance à une mosaïque régionale complexe. L'empreinte de ces héritages est encore visible dans les cartes électorales de l'Ukraine. Les frontières actuelles de l'Ukraine datent de 1945, et la région de la Galicie était un territoire polonais jusqu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

L'Ouest du pays met en avant son héritage européen afin d'attirer les crédits et les touristes occidentaux.

Au niveau économique, c'est l'Est qui est le plus industrialisé par rapport au reste du pays, et en général, les revenus y sont plus élevés et la population est plus urbanisée. L'urbanisation et l'industrialisation de la partie orientale du pays sont deux héritages de la période soviétique.

Ce dégradé politique d'Ouest en Est se retrouve également au niveau des participations à des clubs ou à des organisations diverses, qui sont mieux représentés à l'Ouest. Nous pouvons en conclure que les Ukrainiens de l'Ouest sont davantage optimistes et confiants quant à la viabilité de l'État ukrainien et de leur société.

Afin d'empêcher une intégration plus grande avec la Russie, les nationalistes de l'Ouest veulent une structure territoriale et administrative unitaire, alors que les élites du Donbass souhaitent une structure fédérale, qui accorderait plus d'autonomie à leur région, en somme l'opportunité d'intensifier la coopération transfrontalière avec les régions russes voisines.

Encore une fois, l'Ukraine n'a pas vu émerger de groupes ou de partis représentant les oblasts « russes », ce qui prouve que l'identité du pays - en cours de construction - ne se fait pas sur des bases ethniques ou linguistiques. On observe plutôt une compétition au niveau local et national entre les cadres de l'élite politique et économique, principalement ceux de Donetsk et de Dniepropetrovsk, ce qui a caractérisé la vie politique de l'Est de l'Ukraine.

En réalité, la baisse du niveau de vie depuis 1991 a uni les Ukrainiens au-delà des différences ethniques, linguistiques et régionales.

Il existe cependant des différences selon les régions et les groupes ethniques ou linguistiques. Les habitants de l'Ouest de l'Ukraine, particulièrement ceux des trois oblasts de Ivano-Frankovsk, Ternopol et Lvov, approuvent davantage les privatisations effectuées que les résidents des autres régions, notamment ceux du Donbass. Cela s'explique par le fait que la privatisation des grosses entreprises industrielles (mines de charbon, aciéries) a eu des répercussions sociales et économiques plus désastreuses, que celle des petites entreprises, souvent agricoles, de l'Ouest.

Ainsi dans le Donbass, les communautés de mineurs qui ont subi très durement le passage à l'économie de marché, ressentent ces privatisations comme une trahison de l'État ukrainien. Les personnes interrogées dans cette région regardent l'Union soviétique avec une certaine nostalgie. Cela se ressent fortement dans leur identité : ils se considèrent comme étant des citoyens de l'URSS défunte.

La carte électorale de l'Ukraine fait donc apparaître une opposition entre l'Est et l'Ouest. Mais la question est de savoir si, dans une étude qui inclut d'autres facteurs (classes sociales, religion, populations urbaines/rurales, etc.…), et qui ne prend pas en compte « la question russe », cette opposition entre l'Est et l'Ouest se maintiendrait.

En Ukraine, une véritable communauté politique ukrainienne ne s'est pas encore formée. Bien qu'il y ait des preuves évidentes que le facteur régional tend à diminuer au regard de certains problèmes, comme le choix d'une économie capitaliste ou d'un modèle économique héritée et inspiré du système communiste, ce facteur régional demeure fort pour toutes les questions qui ont trait à la « question russe ».
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
Versions disponibles
L'auteur
Camille Roux
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