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Synthèses
L'Union Européenne dans le monde
Synthèse n°42

L'espace dans la stratégie de défense des Etats-Unis

L'espace dans la stratégie de défense des Etats-Unis
29/04/2002

Cette synthèse tente d'éclairer dans le débat américain récurrent depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale sur le rôle que peut jouer le spatial dans la stratégie de défense des Etats-Unis, plus particulièrement l'apport des armes "spatiales" dans la panoplie à l'usage des responsables militaires pour faire face aux menaces.

Elle a le mérite de classifier ce que l'on entend par armes "spatiales", d'indiquer le contexte juridique international et les limites qu'il implique dans le choix de développer (ou non) et d'utiliser de tels moyens, et d'évaluer quels sont les pays en dehors des Etats-Unis, qui seraient susceptibles d'utiliser l'espace dans le cadre d'un conflit.

Il convient donc de prendre en compte le contexte actuel, encore très imprégné des attentats de New York et de Washington, marqué par la relative stabilisation des opérations en Afghanistan mais avec la toile de fond du conflit au Proche Orient qui s'exacerbe, la poursuite intensive des investigations sur les réseaux terroristes et le changement drastique intervenu dans la perception des menaces au sein des organes de défense américains.

Le débat sur l'utilisation des armes spatiales est largement entamé et rares sont aujourd'hui les responsables américains qui se posent encore des questions sur l'apport du spatial en matière de défense et notamment dans la lutte contre le terrorisme...

1) L'espace militarisé, matière à débat ou fait accompli?



Les décideurs américains sont entièrement mobilisés par une situation de guerre particulière, où pour la première fois dans l'histoire des Etats-Unis -si on veut bien faire exception de la Guerre de Sécession et de l'attaque de Pearl Harbor- le sanctuaire national a été atteint gravement, remettant en cause toutes les politiques antérieures suivies pour assurer la sécurité du pays et réveillant l'isolationnisme latent de ses dirigeants.

La priorité donnée au spatial militaire au détriment relatif du spatial civil se traduit par une prise en compte et une reconnaissance officielle des possibilités offertes par les systèmes spatiaux en tant que partie intégrante de la stratégie de défense. Le concept de "space dominance" a pris le pas sur celui d'"air dominance" considérée comme acquise par les responsables américains. La tentation du repli et du protectionnisme a toujours été une des constantes des Etats-Unis en période de crise, et le sentiment d'être les seuls à défendre un corps de valeurs libérales est celui qui prédomine largement à l'heure actuelle dans l'Administration américaine et au sein du complexe militaro-industriel. La notion de "Homeland Security" sert désormais d'alibi légitime au Pentagone pour réviser de fond en comble sa stratégie spatiale, qui se traduit par le concept de "National Security Space" ou "Space Technology Requirements for Warfighting and Homeland Defense".

L'espace depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale est devenu un enjeu stratégique, et, de l'apogée de la Guerre froide à l'effondrement du bloc soviétique, a offert un champ d'expérimentations militaires très large. Les satellites d'observation de la Terre, les satellites de Télécommunications, le système GPS dont le rôle vient de s'avérer crucial durant les opérations en Afghanistan pour la navigation des B52, qui affichent une cinquantaine d'années d'usage au service de l'armée américaine, les satellites météorologiques, peuvent tous être considérés comme des armes "spatiales". L'amélioration technologique constante des charges utiles -en particulier dans le domaine de la reconnaissance où le satellite a peu à peu supplanté les systèmes aéroportés avec des précisions d'observation inférieures à 50 cm- a été une des priorités du Pentagone en terme d'investissements depuis la fin des années cinquante. Les recherches entreprises par la DARPA en matière de nanotechnologies ou le processus de miniaturisation d'un grand nombre de composants et d'équipements spatiaux entrepris dans la plupart des programmes développés par l'industrie sont également devenus une ardente obligation, ce en dépit des investissements financiers lourds induits par ce type d'investigations, sans retour commercial immédiat, qui ne peuvent s'épanouir que dans le cadre d'une volonté et d'une politique industrielle définie par la puissance publique…

Aujourd'hui, l'espace est un secteur très compétitif, dans lequel les entreprises européennes et américaines s'affrontent pour conquérir les marchés mondiaux. Les investissements nécessaires pour démarrer les programmes sont très lourds, l'apport des financements publics est indispensable. Force est de constater que c'est aux Etats-Unis qu'ils sont les plus élevés, la Russie ayant considérablement restreint ses budgets militaires, et l'Europe étant incapable de soutenir les mêmes efforts et de se fédérer dans le domaine du spatial militaire. Le programme HELIOS est très symptomatique dans cette perspective.

Les armes "spatiales" peuvent être classifiées en quatre grandes catégories :

- directed-energy weapons, dans lesquelles on peut ranger les dispositifs de brouillage électronique des transmissions et des télécommunications et les armes à lasers ;

- kinetic-energy weapons against surface targets, comprenant les dispositifs d'interception et de destruction des missiles dans leur phase de navigation ;

- kinetic-energy weapons against surface targets, visant à partir de l'espace des cibles au sol ou en surface, vaisseaux, silos à missiles, abris anti-aériens, etc…;

- space-based conventional weapons against surface targets, systèmes pouvant utiliser des technologies déjà éprouvées, telles que des têtes nucléaires lancées à partir de l'espace...

Ces systèmes présentent des avantages indéniables comme l'accès aisé aux cibles et la rapidité de mise en œuvre, de l'ordre de quelques minutes à quelques heures, contrairement aux moyens conventionnels qui ne peuvent être déployés qu'au bout d'un certain temps d'acheminement aérien ou maritime, voire terrestre. Le terrain d'opérations afghan ou le Kosovo sont l'exemple frappant de champs de conflit très éloignés de la base arrière. Les armes "spatiales" sont également moins vulnérables à l'attaque que les systèmes conventionnels.

Les inconvénients sont de plusieurs ordres. D'une part ces armes "spatiales" sont statiques d'une certaine manière et leurs orbites peuvent être observées, analysées et prédites. Tous les systèmes fondés sur le laser nécessitent la mise en orbite de satellites de très grande taille, donc mobilisant des lanceurs à capacité d'emport très lourds, et par là même très onéreux. Pour être efficaces, les armes "spatiales" doivent être déployées en grand nombre afin d'être assurées de frapper les bonnes cibles au bon endroit. La SDI, ou "guerre des étoiles", et son avatar, la "Missile Defense" préconisées par les administrations républicaines depuis le mandat de Ronald Reagan jusqu'à celui de George W. Bush, sont des programmes d'une envergure budgétaire et technologique comparables à ceux mis en œuvre quand les Etats-Unis sont entrés dans le conflit mondial à la suite de l'attaque de Pearl Harbor. Ils impliquent le contrôle étroit d'une base industrielle américaine revigorée grâce à des budgets en hausse constante et au delà, l'adhésion de la société dans son ensemble.

Or il existe des limitations d'ordre légal, les obligations auxquelles les Etats-Unis ont souscrites, ainsi que la plupart des puissances spatiales au plus fort de la guerre froide et notamment du conflit vietnamien, principalement le Traité de 1967 sur l'Utilisation de l'Espace, qui porte le sceau de l'Organisation des Nations Unies, auquel on se réfère en droit international sous sa dénomination complète de "1967 Treaty on Principles Governing the Activities of States in the Exploration and Use of Outer Space including the Moon and Other Celestial Bodies". Cet accord ainsi que les clauses du traité ABM -Anti-Ballistic Missile Treaty- et tous les textes négociés principalement par les Etats-Unis et l'Union Soviétique, dans le but de maintenir un équilibre relatif dans l'échelle de conflit, interdisent l'utilisation d'armes de destruction massive à partir de l'espace.

Dans l'interprétation donnée à ces traités par les Etats-Unis- que ces interdits tombent à partir du moment où de tels moyens seraient mis en œuvre dans le cas de légitime défense… La décision du Japon de se doter d'une constellation de quatres satellites d'observation militaire à composante optique et radar, dont les deux premiers exemplaires devraient être lancés fin 2003 répond au survol du territoire nippon par un missile balistique nord-coréen dans le courant de l'été 1999, engin non repéré par les systèmes de surveillance américains censés protéger l'archipel en vertu des conventions de défense signés entre les Etats-Unis et leur allié extrême-oriental. C'est l'illustration parfaite d'une situation dans laquelle la menace rend légitime le non respect d'un des principes de base de l'activité spatiale au Japon, l'utilisation de l'espace à des fins purement pacifiques...

2)Utiliser les armes "spatiales", pourquoi, comment et face à quel type de menaces?



Les évènements tragiques survenus aux Etats-Unis le 11 septembre 2001 ont levé toutes les réserves de principe sur l'utilisation de l'espace à des fins militaires. Déjà le conflit du Kosovo avait démontré tout le profit que les forces alliées pouvaient tirer d'une utilisation bien comprise des systèmes spatiaux. Les opérations en Afghanistan et les conflits à venir, vraisemblablement d'ici la fin 2002, une action d'envergure contre le régime de Saddam Hussein, justifieront la nécessité d'une interopérabilité entre armes "conventionnelles" et armes "spatiales". Dans la décision récente prise par Donald Rumsfeld, Secrétaire d'Etat à la Défense de créer un "Homeland Defense Command", il est clair que l'utilisation des moyens spatiaux fait partie de la panoplie utilisée par ceux qui auront en charge cette nouvelle unité de commandement destinée à défendre le territoire américain. La Missile Defense Agency, après des controverses longues au Congrès et au Sénat, s'apprête à injecter des fonds supplémentaires dans le programme SBIRS-Low, constellation de satellites dotés de senseurs destinés à observer et suivre les missiles balistiques dans toutes les phases de leur course, en bref assurer une surveillance de l'espace pour préparer la riposte et la destruction de tout engins offensifs ennemis.

Le rapport de la RAND Corporation est en ce sens dépassé. Les armes "spatiales" seront utilisées en combinaison avec les forces conventionnelles pour assurer la défense des Etats-Unis. GPS IIR améliorera l'architecture existante, et il est évident que les autorités américaines, après l'échec de leur tentative de faire avorter le système GALILEO, seront très sourcilleuses quant au risque de brouillage et de recoupement des deux systèmes, exigeront d'une manière ou d'une autre un contrôle de l'accès au signal et dénieront son utilisation par des pays sensibles…

"Under what circumstances might the United States acquire space weapons ?". Le rapport de la RAND énumère quatre situations :

1)se défendre contre une menace contre la sécurité nationale, en provenance d'un ennemi insensible aux moyens de défense conventionnels ;

2)répondre à l'acquisition par un autre pays d'armes "spatiales" ;

3)acquérir des armes "spatiales" en coordination avec un ou un groupe de pays pour contrôler leur accès à ces armes, ce qui pourrait être le cas au sein de l'OTAN ;

4)assurer aux Etats-Unis la maîtrise de l'espace, protéger ses intérêts et ceux de ses alliés.

On le voit, Al Qaida peut aisément entrer dans la catégorie de menace définie dans l'alinéa 1. Si on veut bien mettre à part l'Europe et la Russie, la Chine, l'Inde, le Pakistan, la Corée du Nord, sans doute l'Iran et l'Irak sont tous des pays capables de lancer des missiles et de développer des armes "spatiales", et l'assertion de l'alinéa 2 n'est plus de mise. Le formidable effet d'entrainement technologique induit par le développement de ces armes et les recherches qu'elles impliquent doivent aussi être prises en considération. La "space dominance" s'impose aux responsables américains comme élément de la stratégie de défense des Etats-Unis, et dans une moindre mesure de leurs alliés.

L'espace fait désormais partie intégrante de la panoplie du combattant américain et l'utilisation des moyens spatiaux, et le développement d'armes "spatiales" sont de fait intégrés dans la stratégie de défense des Etats-Unis.

Quelles conclusions en tirer ? Regretter la militarisation de l'espace et l'interprétation abusive des traités existants, voire leur violation, ou bien réfléchir sur les conséquences à moyen et long terme que le considérable effort budgétaire entrepris outre-atlantique va entrainer par défaut sur nos économies et l'adéquation de nos systèmes de défense dans le contexte international ? L'Europe doit-elle se résigner à voir se creuser un écart technologique infranchissable ou doit-elle tout faire pour rester dans la course ?
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
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