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Politique et démocratie
Synthèse n°83

Irlande du Nord : Un accord historique, une mise en oeuvre problématique

Irlande du Nord : Un accord historique, une mise en oeuvre problématique
24/03/2003

Introduction



L'Irlande du Nord est-elle en mesure de s'acheminer vers la normalité politique et une paix sociale durable ? Si l'on en juge d'après l'accord historique, signé à l'arraché le 10 avril 1998 et marquant un dénouement heureux à trente années d'un conflit qui a fait près de 4000 victimes, la réponse est positive. Les négociations, malgré les nombreux obstacles qui pouvaient paraître insurmontables, tant le fossé s'était creusé entre républicains et unionistes, avaient fini par aboutir et l' Accord du Vendredi Saint avait été salué avec le même enthousiasme par les deux camps.

Ainsi Gerry Adams, chef du parti du Sinn Fein avait déclaré : « Aujourd'hui, nous avons ouvert la voie à l'avenir. Demain, nous commencerons à construire l'avenir. L'avenir c'est la liberté ». David Trimble, leader du parti unioniste de l'Ulster, expliquait, quant à lui, que l'accord avait « jeté les bases d'une démocratie saine et dynamique après trois décennies marquées par la stagnation et l'impuissance ».

L'accord fut mis en application le 2 décembre 1999 lorsque le gouvernement britannique délégua une partie de ses pouvoirs à un gouvernement semi-autonome en vertu du processus de dévolution déjà mis en place en Ecosse et au pays de Galles.

Toutefois, près de cinq ans après la signature de cet accord, les difficultés entre partenaires politiques persistent au point que les institutions nord irlandaises, qui n'ont pu fonctionner que par intermittences, aient été suspendues à nouveau, le 14 octobre 2002. La province, composée des six des neuf comtés de l'Ulster -Antrim, Armagh, Derry, Down, Fermanagh et Tyrone-  [1] est ainsi retombée pour la quatrième fois depuis 1999 sous la tutelle britannique, ce qui prouve que ses représentants ne parviennent pas à œuvrer ensemble dans un climat de confiance mutuelle.

Avant d'évoquer les blocages qui empêchent la province d'Ulster de s'auto administrer et les raisons qui empêchent la mise en place effective de toutes les modalités de l'Accord du Vendredi Saint, il importe d'expliquer le contexte politique, économique et social qui a favorisé l'antagonisme entre les deux camps, la genèse du processus de paix et son aboutissement historique.

De la partition aux "Troubles"



Depuis 1922 l'île d'Irlande, qui compte quatre provinces - Ulster, Leinster, Munster et Connaught- et 32 comtés, est coupée en deux par une frontière appelée "partition" : au sud, la République indépendante des 26 comtés –3,6 millions d'habitants- où cohabitent de façon harmonieuse une très large majorité de catholiques et une toute petite minorité protestante de moins de 3%, et de l'autre côté de la frontière, la petite enclave de l'Ulster, ou Irlande du Nord -1,5 million d'habitants- où se trouvent une majorité de protestants et une forte minorité de catholiques. Les rapports numériques des deux communautés religieuses varient considérablement entre le nord et le reste de l'île [2] et c'est bien pour cette raison que les autorités britanniques décidèrent en 1921 la partition de l'île, après avoir offert le choix aux six comtés du nord de ne pas opter pour l'indépendance avec le reste de l'Irlande et de rester unis à la métropole. L'Irlande se voit dotée de deux parlements, l' un à Dublin et l'autre à Belfast (Parlement de Stormont).

Mais cette partition, qui répondait aux souhaits de la majorité protestante du nord, allait devenir un casus belli, car elle ne serait jamais acceptée par les nationalistes catholiques. La lutte pour l'indépendance de l'Irlande, qui avait débouché sur la création de l'Etat libre d'Irlande du Sud, allait, après une période de calme relatif, céder la place à un affrontement en Ulster entre catholiques nationalistes, opposés à la partition et favorables à la réunification de l'Irlande, et protestants unionistes, c'est-à-dire partisans du maintien de leur province dans le Royaume-Uni et résolument hostiles à toute forme de rapprochement avec l'Irlande indépendante.

Dotés d'une assez large autonomie, les protestants ulstériens pratiquèrent à l'égard des catholiques, qu'ils considéraient comme des traîtres potentiels, une politique de discrimination flagrante dans le domaine de l'emploi et du logement. Le mode d'élection du parlement de Stormont à la proportionnelle fut très vite remplacé par un système à la majorité simple pour assurer une forte majorité d'élus protestants. Un mur de méfiance, d'incompréhension et de haine s'érige peu à peu entre les deux communautés qui vivent des existences complètement séparées. Les contacts intercommunautaires sont très rares car tout est mis en place pour les éviter. Le cloisonnement de la vie publique et privée se retrouve presque dans tous les domaines à de rares exceptions. L'antagonisme des deux communautés est également alimenté par des préjugés d'origine confessionnelle. [3]

A la fin des années 1960, la discrimination à l'encontre des catholiques d'Ulster, qui souffrent d'être traités comme des citoyens de seconde catégorie, va donner naissance au mouvement pour les droits civiques d'Irlande du Nord ou NICRA, inspiré du mouvement des noirs aux Etats Unis. Le 5 octobre 1968, la police (Royal Ulster Constabulary) intervient avec brutalité lors d'une manifestation pacifique organisée par la NICRA. C'est le début de ce qu'on a appelé les Troubles. Dès lors le conflit va entrer dans sa phase aiguë et prendre des aspects sociaux et économiques, autant que politiques. En août 1969, le gouvernement travailliste d'Harold Wilson, après avoir longuement hésité, décide d'envoyer des troupes en Irlande du Nord. Le 30 janvier 1972, appelé "dimanche sanglant" (Bloody Sunday), une marche pacifique de la NICRA contre les emprisonnements arbitraires est dispersée dans le sang avec l'entrée en action d'un régiment de parachutistes britanniques qui fait treize victimes. Dans ce contexte d'instabilité croissante, le Parlement de Stormont est dissous en 1972 et la province est alors administrée directement par Londres.

Au cours des premières décennies qui suivirent le partage de l'île, l'IRA [4] (Armée Républicaine Irlandaise), qui était devenue le symbole de libération nationale et de défense des catholiques opprimés, avait mené différentes campagnes sporadiques contre la partition mais sans grand succès. Au début des années 1970, l'IRA provisoire, qui a besoin d'argent pour mener son combat, organise des rackets, des attaques de banques et de convois postaux et des enlèvements avec demandes de rançon. Des associations d'aide sont créées en particulier la NORAID [5] (Northern Irish Aid Committee) ou Comité d'Aide aux Irlandais du Nord, fondée en 1969 par trois anciens dirigeants de l'IRA. Bien que ses dirigeants démentent qu'il existe aucun lien politique entre le Sinn Fein  [6]et l'IRA, des rapports étroits s'établissent entre les deux organisations et beaucoup de membres vont de l'une à l'autre. Au cours des années 1980, les actes terroristes se multiplient en Irlande du Nord et le conflit, qui s'étend à l'Angleterre, cause des dégâts considérables [7] humains et matériels.

Cette violence nationaliste ne fait que déchaîner une contre-violence de la part des paramilitaires protestants [8] à l'encontre de la communauté catholique irlandaise. Les actes de violence sectaires, les émeutes, les agressions, les enlèvements et meurtres deviennent monnaie courante et l'Irlande du Nord sombre dans la terreur. Chaque été, au moment de la saison des marches orangistes qui traversent des zones d'habitation catholiques, des maisons incendiées forcent des milliers de familles à fuir leur quartier ou leur village. A la fin des années 1990, le peuple de l'Ulster est un peuple endeuillé et meurtri par des décennies de guerre civile.


D'une logique de guerre à une logique de paix



L'idée d'une solution politique au conflit comme substitut à la lutte armée va germer peu à peu dans les esprits même les plus irréductibles. Mais il faudra près de vingt ans pour que les principaux acteurs du conflit comprennent que la solution négociée était inéluctable et que le processus de paix aboutisse à un accord multipartite. Une nouvelle logique de réconciliation avait été au cœur de l'accord de Sunningdale, signé en 1973, qui instaurait une assemblée et un exécutif mixte unioniste-nationaliste. Mais ce gouvernement nord-irlandais était tombé au bout de cinq mois, n'ayant pu résister à une grève générale des ouvriers protestants et au blocage des unionistes. Le dialogue s'était renoué également entre Londres et Dublin et avait débouché en 1985 sur l'Accord de Hillsborough. Cet accord signé par les deux Premiers ministres britannique et irlandais, Margaret Thatcher et Garret Fitzgerald, donnait pour la première fois un droit de regard à Dublin sur les affaires nord-irlandaises tout en reconnaissant les aspirations des protestants unionistes. Il était aussi stipulé que rien ne se ferait en Irlande du Nord sans le consentement du peuple nord-irlandais, mais que si une majorité d'Irlandais souhaitaient une Irlande unie, les gouvernements britannique et irlandais introduiraient une législation à cet effet. Toutefois, aucune solution concrète n'avait été proposée. Au cours des années 1990, la nouvelle logique de rapprochement allait se renforcer avec un processus de paix, aussi fragile que complexe, qui se mit progressivement en place avec, le 15 décembre 1993, la Déclaration Conjointe (Downing Street Declaration) des deux Premiers ministres britannique et irlandais John Major et Albert Reynolds suivie du Document Cadre (Joint Framework Document) publié le 22 février 1995. Cette déclaration témoignait de la volonté du Royaume-Uni d'encourager un accord entre tous les Irlandais en même temps qu'elle offrait une perspective de discussions avec le Sinn Fein à condition que l'IRA mette fin à sa campagne de violence. Mais cette Déclaration fut rejetée par le Sinn Fein qui allait toutefois proclamer un premier cessez le feu en 1994.

De Sunningdale à l'Accord anglo-irlandais, de l'accord anglo-irlandais à la Déclaration de Downing Street on butait toujours sur la même obstination, le même entêtement des unionistes tout comme celui des nationalistes du Sinn Fein qui, par ses liens avec l'IRA, continuait à être exclu de toutes discussions et le conflit paraissait sans issue. Toutefois, en 1988, un rapprochement timide s'était amorcé entre les Républicains radicaux du Sinn Fein et les républicains modérés du parti travailliste social-démocrate (Social Democratic and Labour Party), conduits par John Hume, pacifiste convaincu, à la fois homme de conviction et de terrain. A partir de 1993, les conversations entre John Hume et Gerry Adams, dirigeant du Sinn Fein, commencèrent à porter leurs fruits. Le plus grand mérite de John Hume fut d'avoir compris qu'il fallait sortir le Sinn Fein de son isolement, et d'avoir réussi à instaurer une sorte d'alliance "pan nationaliste". Il a joué un rôle considérable en amenant peu à peu les chefs du Sinn Fein à renoncer à la lutte armée. Des conversations secrètes eurent également lieu entre les dirigeants britanniques et l'IRA qui se montrait de plus en plus disposée à renoncer au terrorisme. Mais le Forum pour la paix et la Réconciliation qui s'ouvrit à Dublin en 1994 fut boycotté par les partis unionistes qui le dénoncèrent comme un prélude à une éventuelle réunification.

En février 1995, dans un document cadre, le gouvernement irlandais s'engageait à retirer sa revendication à légiférer sur l'Irlande du Nord, geste important en direction des unionistes. Le document comprenait également des propositions sur l'instauration d'institutions transfrontalières et de programmes économiques appelés à faire coopérer les 2 Irlandes.

Les cessez le feu républicain et loyaliste(31 août 1994 - 9 février 1996) semblaient indiquer que les belligérants acceptaient les termes de la déclaration officielle [9] et, en décembre 1995, un panel international était constitué sous la présidence du sénateur américain George Mitchell, l'un des conseillers personnels du Président Clinton qui allait jouer le rôle de médiateur [10]. Mais les pourparlers ne progressaient pas car le gouvernement britannique avait inscrit le désarmement comme condition préalable à toute négociation [11]. Son intransigeance allait déboucher sur un événement au coût psychologique encore plus lourd que son coût humain et matériel : l'attentat de Canary Wharf à Londres en février 1996 et qui marquait la fin du cessez le feu nationaliste.

Il faudra attendre la victoire écrasante des travaillistes aux élections législatives britanniques de mai 1997 pour que le processus de paix reparte sur ses rails et que le nouveau Premier ministre Tony Blair, afin de sortir le processus de l'impasse décide de mettre la question du désarmement de côté et d'inclure le Sinn Fein, jusqu'alors exclu pour ses liens officieux avec l'IRA, dans les négociations de paix. Cette concession joua un rôle déterminant en conduisant l'IRA à déclarer un nouveau cessez le feu le 19 juillet 1997 et les négociations purent débuter.

Un certain nombre d'éléments contribuèrent à faire progresser la solution politique: la progression d'un Républicanisme modéré, une lassitude du conflit, une opinion publique de plus en plus hostile à la violence, une profonde évolution économique et sociale de la République d'Irlande, l'engagement résolu des responsables politiques anglais, irlandais et américains qui ont tout mis en œuvre pour la réussite du processus de paix. Mais si l'accord du Vendredi Saint a été conclu c'est bien parce que deux conditions étaient réunies : une paix relative due au cessez le feu et la participation de presque toutes les parties impliquées dans le conflit.


L'Accord du Vendredi Saint



Cet accord s'articule autour de trois volets. Le premier volet interne à l'Irlande du Nord concerne la mise en place d'institutions démocratiques, un exécutif et une assemblée de 108 membres élus à la proportionnelle et vise à instaurer un partage des pouvoirs entre nationalistes et unionistes. Le gouvernement semi-autonome, composé de dix ministres, est responsable de l'administration de la province dans tous les domaines sauf la justice, la police, la défense et les affaires étrangères qui restent confiées aux autorités britanniques. Le Premier ministre d'Irlande du Nord (First Minister), en l'occurrence David Trimble, chef du parti unioniste de l'Ulster qui compte 26 élus, est issu des rangs du premier parti de l'assemblée. Son adjoint, (deputy first Minister) actuellement Mark Durkan, est à la tête du parti nationaliste modéré, le SDLP (Social Democratic and Labour Party) qui compte 24 élus et forme ainsi la deuxième force politique à la Chambre. Les deux autres partis représentés au gouvernement sont le Sinn Fein et le Democratic Unionist Party, parti unioniste dit "réjectioniste" car résolument opposé aux accords d'avril 1998 [12].

L'Accord du Vendredi Saint a également mis en place un axe institutionnel nord-sud avec la création d'un Conseil ministériel transfrontalier, « pour rassembler les responsabilités exécutives de l'Irlande et du gouvernement irlandais pour développer la consultation, la coopération et l'action sur l'île d'Irlande » qui comprend des membres de la nouvelle assemblée sous la conduite du Premier ministre et du vice Premier ministre nord-irlandais ainsi que des membres du gouvernement d'Irlande du Sud sous la conduite du Premier ministre irlandais ou Taoiseach. Il a pour tache de coordonner des actions économiques et sociales des deux parties de l'île sur des questions d'intérêt mutuel [13]. Il est par ailleurs réaffirmé que l'Irlande du Nord fait partie du Royaume Uni, ce qui a conduit Dublin à réviser sa constitution en modifiant les articles 2 et 3 qui posaient des revendications territoriales sur l'Irlande du Nord.

Le troisième volet représente l'aspect le plus novateur avec la création du Conseil des Iles et de la Conférence Intergouvernementale irlando-britannique constituée des « représentants des gouvernements britannique et irlandais et des institutions déléguées d'Irlande du Nord, de l'Ecosse et du pays de Galles ». Cet axe est-ouest intègre les mesures d' autonomie pour l'Irlande du Nord dans une perspective plus vaste de changement constitutionnel multi-directionnel par la décentralisation des pouvoirs de Londres au profit de toutes les nations périphériques comme l'Ecosse et le pays de Galles [14]. Cette dimension ne pouvait que rallier les unionistes séduits par l'idée d'une nouvelle union autour du principe d'unité dans la diversité.

L'accord qui confirme que la souveraineté de l'Irlande du nord, britannique ou irlandaise dépend du consentement de la majorité de la population nord irlandaise, prévoyait également « le dépôt de toutes les armes paramilitaires dans les deux ans suivant l'approbation de l'accord dans sa totalité » Il fut soumis à referendum aux deux parties de l'île le 22 mai 1998 [15] et fut approuvé à 94,39% par les Irlandais du Sud et à 71,12% par les Irlandais du Nord.


Un climat d'incertitude malgré des progrès notables



Le rapprochement des deux camps s'est fait au prix de concessions mutuelles et des mesures essentielles ont été prises qui marquent un progrès incontestable. L'Irlande a modifié les articles 2 et 3 de sa constitution qui revendiquaient la totalité du territoire de l'Irlande [16].

L'IRA a commencé à désarmer et, sur la recommandation du rapport Patten, la nouvelle police biconfessionnelle s'est mise en place. La police nord-irlandaise, le PSNI (Police Service of Northern Ireland) a remplacé la RUC (Royal Ulster Constabulary), qui datait de l'époque de la partition, et s'est dotée d'un nouvel uniforme et d'un nouvel insigne avec la croix de Saint Patrick. Le cessez-le-feu observé depuis 1997 reste en vigueur. Les paramilitaires des deux camps ont été libérés comme le préconisait l'Accord, et cela malgré l'hostilité des familles des victimes. En juillet 2002, l'IRA encore accusée de multiplier des actes à l'encontre du processus de paix et du cessez-le-feu mise en place en 1997, a présenté pour la première fois en trente ans de conflit « ses sincères excuses et condoléances aux familles des victimes".

Toutefois il reste beaucoup de progrès à faire dans bien des domaines où les accords de paix n'ont pas été mis en œuvre de façon effective et durable. La tension reste présente et le mur de méfiance entre les deux communautés est loin d'avoir disparu par suite du manque d'avancées sur la question du désarmement. Chaque camp rejette la responsabilité de l'impasse politique sur l'autre et l'accuse de ne pas honorer ses obligations. De nombreuses difficultés persistent liées aux pressions des éléments les plus durs au sein des deux camps. Si le camp nationaliste est scindé en deux formations qui ont, toutes deux, adhéré aux accords de paix : le Sinn Fein longtemps considéré comme la branche politique de l'IRA et le Social and Democratic Labour party, opposé à la violence et partisan d'une issue politique à la crise ; le camp unioniste s'est fragmenté en plusieurs entités plus ou moins concurrentes qui ne se sont pas toutes ralliées au processus de paix et n'ont pas signé l'Accord. Nombre d'unionistes jugent que les concessions de leurs représentants sont excessives, compte tenu de la lenteur de l'IRA à désarmer.

La fragilisation de l'unionisme a eu des conséquences électorales indiscutables et d'autant plus grandes que les catholiques, qui au lendemain de la partition constituaient un tiers de la population, sont à présent en passe de représenter 45% et la moitié de leur communauté ont moins de quine ans [17]. La perspective d'obtenir à moyen terme une égalité en termes numériques est perçue comme une menace par la population protestante, qui craint de voir remettre en question le rattachement au Royaume-Uni garanti par l'Accord si d'aventure une majorité se prononçait contre le statu quo. D'autres signes laissent supposer que les unionistes sont en passe de perdre leur ascendant en Irlande du Nord tels que l'élection à la mairie de Belfast d'un membre du Sinn Fein, Alex Maskey, deux fois incarcéré sans jugement pour activité au sein de l'IRA au cours des années 1970. Si les attentats sont devenus rares et les incidents imputables à des groupes d'irrédentistes [18], ils font toujours peser une menace sur la société nord-irlandaise. L'économie de la province a cruellement souffert du conflit et ne peut se développer tant qu'un véritable climat de confiance indispensable aux investissements tant nationaux qu'étrangers fera défaut.

Le problème du dépôt des armes a toujours été utilisé comme une monnaie d'échange par les unionistes. Cette question cruciale, qui n'a pas encore été résolue, a expliqué les multiples blocages, ultimatums, délais d'application et continue à compromettre le fonctionnement des institutions. Faute de désarmement de l'IRA, le processus de paix fut gelé le 14 juillet 1999 et pour tenter de sauver l'accord, George Mitchell fut rappelé, de septembre à décembre 1999, afin de diriger de nouvelles négociations et sortir la province de l'impasse politique. Il réussit à persuader David Trimble, Premier ministre d'Irlande du Nord, d'abandonner sa démarche inconditionnelle "gouvernement contre désarmement" et d'accepter le Sinn Fein au sein du gouvernement à la condition que l'IRA entame son processus de dépôt des armes le jour où Westminster déléguerait ses pouvoirs à l'Assemblée d'Irlande du Nord. Ce compromis, fondé sur la réciprocité, fut mis en œuvre le 2 décembre 1999 et l'IRA nomma alors un représentant chargé de la question du désarmement. Mais en acceptant le Sinn Fein au sein du gouvernement, le parti unioniste de l'Ulster fixa une nouvelle échéance au 12 février 2000 pour le début du désarmement. L'échéance arrivée, force était de constater que rien n'avait été réalisé dans ce sens, et sur la menace de démission du Premier ministre, Londres prit les devants et suspendit les institutions nord-irlandaises, ce qui mit le processus de paix une fois de plus en attente.

Après l'enquête de la police sur un éventuel réseau d'espionnage de l'IRA au sein du gouvernement nord-irlandais, quatre militants du Sinn Fein, soupçonnés d'appartenir à l'IRA, furent arrêtés en octobre 2002 pour possession d'informations utilisables par des terroristes et les institutions semi-autonomes, au sein desquelles les dirigeants catholiques et protestants de la province tentaient laborieusement de cohabiter depuis plus de quatre ans, ont été suspendues sine die le lundi 14 octobre 2002 à minuit. L'Irlande du Nord, n'a plus ni parlement, ni gouvernement propres et John Reid, secrétaire d'Etat à l'Irlande du Nord est en quelque sorte le nouveau tuteur de la province. En rompant tout contact avec la commission internationale chargée de superviser le désarmement des milices, l'Armée républicaine irlandaise (IRA) a de surcroît infligé un coup sévère au processus de paix nord-irlandais déjà mal en point [19].

Le Premier ministre britannique, ainsi que les dirigeants unionistes, demandent instamment à l'IRA de mettre un terme « de façon définitive » à ses activités et de montrer clairement qu'elle renonce à la violence. Pour reprendre les rênes du gouvernement avec pour partenaire le Sinn Fein l'ancien Premier ministre nord irlandais, David Trimble, exige également un désarmement "visible" et "complet" de l'IRA et la fin de toutes ses activités paramilitaires. Il n'est plus question pour le chef du gouvernement de se contenter de promesses. "Cette fois nous voulons des actes, ensuite seulement nous rendrons notre jugement" a t-il déclaré devant la presse le 3 mars dernier. Mais l'IRA, qui se dit prête à faire un geste important, continue de refuser fermement de s'auto-dissoudre et de se laisser dicter une décision. Son démantèlement serait inacceptable aux yeux des anciens militants qui l'assimileraient à une reddition.

Ce qu'on a appelé un mini-sommet pour la paix a donné lieu en mars 2003 [20] à des heures de négociations intensives entre David Trimble, chef du parti unioniste de l'Ulster, les dirigeants catholiques républicains du Sinn Fein, Gerry Adams et Martin McGuinness, ainsi que le catholique modéré du SDLP, Mark Durkan. S'il n'est pas question de renégocier l'accord comme le répète Tony Blair, il s'agit de tout faire pour le mettre en œuvre en précisant certains points. Un plan d'application des accords d'avril 1998 a été présenté conjointement par les deux Premiers ministres irlandais et britannique et prévoit notamment le désarmement complet des groupes paramilitaires [21]. L'enjeu est de rétablir l'échéance électorale de mai 2003. Pour permettre aux différents partis de soumettre le document à l'approbation de leur base, Tony Blair, pour qui il n'est pas question de renégocier l'accord, a reporté d'un mois (du 1er au 29 mai) les élections à la nouvelle assemblée de Belfast.

Les républicains ne rejettent pas l'idée d'une neutralisation complète de l'arsenal de l'IRA [22]mais réclament, en contrepartie, un démantèlement des installations militaires britanniques en Ulster, un retrait des soldats [23], une réforme en profondeur de la police et de la justice, l'impunité pour une quarantaine de fugitifs de l'IRA soupçonnés de crimes, ainsi que des garanties que les unionistes ne provoqueront pas une nouvelle paralysie de l'Assemblée de Stormont. Une des difficultés majeures concerne la question des sanctions applicables à un parti dont les alliés paramilitaires violeraient le cessez le feu.


Conclusion



La pérennité de la paix en Irlande du Nord n'est pas garantie et l'édifice politique mis en place par l'Accord révèle une grande fragilité entretenue par la méfiance, le contentieux historique difficile à gommer, la faiblesse persistante des contacts entre les deux communautés qui ne peuvent disparaître du jour au lendemain malgré le nouveau cadre politique progressivement mis en place par l'Accord et malgré les efforts financiers du Royaume-Uni et de l'Union Européenne pour venir en aide à une économie sinistrée. On craint toujours un sursaut de violence dans la province, en particulier lors de la période d'été marquée par les défilés orangistes.

On ne saurait donc parler de règlement définitif du conflit et on est loin d'un consensus quant à l'avenir politique de la province. Même si de nombreuses difficultés persistent, il ne faut pas néanmoins sous estimer l'importance de l'Accord du Vendredi Saint qui, comme Tony Blair l'a réaffirmé à Belfast le 19 octobre 2002, représente la meilleure chance de retour à la paix en Irlande du Nord depuis 85 ans.


Calendrier des événements depuis l'accord du Vendredi Saint le 10 avril 1998

Septembre 1997 : création de la Commission Internationale Indépendante pour le Désarmement présidée par le Général de Chastelain

10 avril 1998 : signature de l'Accord du Vendredi Saint qui prévoit le partage du pouvoir entre protestants et catholiques au sein d'institutions semi-autonomes, dont une assemblée, un gouvernement et des organes de coopération avec la République d'Irlande ainsi qu'avec les autres « régions » du Royaume-Uni. Engagement de l'IRA à désarmer avant février 1999, la formation de l'exécutif devant survenir avant mars 1999.

23 mai 1998 : ratification de l'accord par voie de referendum à 71% des voix en Irlande du Nord et à 94% des voix en République d'Irlande

Juin 1998 : élection des 108 députés à l'Assemblée régionale

15 août 1998 : attentat d'Omagh, le plus meurtrier de l'histoire du conflit signé par l'IRA véritable (Real IRA) , groupe dissident de l'IRA qui n'a pas renoncé à la lutte armée.

Octobre 1998 : prix Nobel de la Paix décerné à John Hume, chef du parti républicain modéré et David Trimble, chef du parti unioniste de l'Ulster

Février 1999 : processus de paix dans l'impasse suite au constat que l'IRA, contrairement à son engagement, n'a pas commencé à désarmer (mot d'ordre des unionistes : « no guns, no government ! »).

Septembre-novembre 1999 : révision de l'Accord du Vendredi Saint sous l'autorité du sénateur George Mitchell

Novembre 1999 : Compromis Mitchell : consentement de l'IRA à nommer un représentant chargé des pourparlers avec le Général de Chastelain en échange de la mise en place de l'exécutif sans désarmement préalable de l'IRA.

Décembre 1999 : fin de l'administration de la province par les autorités londoniennes. Première rencontre des responsables du gouvernement nord-irlandais. Menace de David Trimble de démissionner en cas de refus de l'IRA de désarmer d'ici février 2000. L'IRA nomme un représentant pour établir le contact avec la commission indépendante

Février 2000 : l'IRA annonce sa décision de ne plus coopérer avec la commission du désarmement.

11 février 2000 : Le Secrétaire à l'Irlande du Nord Peter Mandelson suspend les institutions pour trois mois. La province retombe sous la tutelle de Londres.

Mai 2000 : les institutions sont rétablies et les unionistes acceptent de gouverner avec le Sinn Fein après l'engagement de l'IRA à autoriser des inspecteurs internationaux à vérifier ses arsenaux.

Octobre 2001 : l'IRA met hors d'usage une quantité importante d'armes, de munitions et d'explosifs en présence des inspecteurs internationaux

1er juillet 2001 : David Trimble démissionne de son poste de Premier ministre

1er août 2001 : après les pourparlers de Weston Park (Angleterre) Londres et Dublin publient des propositions destinées à sauver l'accord de paix. Mais les unionistes de David Trimble campent sur leurs positions et refusent de retourner au gouvernement

10 août et 21 septembre 2001 : Londres suspend par deux fois pour 24 heures les institutions nord-irlandaises pour gagner du temps pour la négociation

23 octobre 2001: l'IRA entame son désarmement

24 octobre : Londres commence à démanteler ses installations militaires

4 novembre 2001 : le Service de police d'Irlande du Nord (PSNI) remplace le RUC (Royal Ulster Constabulary)

6 novembre 2001 : réélection de David Trimble comme Premier ministre d'Irlande du nord

Avril 2002 : l'IRA poursuit le processus de désarmement

Octobre 2002 : Après l'inculpation de quatre militants du Sinn Fein « pour possession d'informations utilisables par des terroristes » les responsables unionistes démissionnent de l'exécutif. Le secrétaire d'Etat à l'Irlande du Nord John Reid suspend les institutions sine die tandis que l'IRA interrompt tout contact avec la commission pour le désarmement

Mars 2003 : tentative de remettre sur pied les institutions par les deux Premiers ministres britannique et irlandais, document cadre destiné à garantir la mise en place effective de l'accord du Vendredi Saint. Elections de la Nouvelle Assemblée de Stormont repoussées d'un mois (du 1er mai au 29 mai).
[1] En 1922, au moment de la partition de l'île, le souci d'assurer une majorité protestante avait conduit à limiter la portion du territoire incluse dans le Royaume-Uni à six comtés au lieu des neuf que comptait l'Ulster géographique.
[2] A partir du XVIème siècle, la Réforme protestante allait servir de prétexte à Henri VIII et à sa fille Elisabeth 1ère pour étendre leur règne en Irlande et renforcer leur pouvoir sur les deux îles en le centralisant à Londres. Une colonie de peuplement fut implantée en Irlande pour éviter que l'Irlande ne soit utilisée comme un tremplin par une puissance étrangère hostile et plus précisément la grande puissance catholique qu'est l'Espagne. La faible distance entre les côtes écossaise et irlandaise allait permettre des transferts massifs de population et explique la forte présence des protestants en Ulster. En effet, si l'île entière a été conquise progressivement par les Anglais, c'est au nord qu'un peuplement systématique fut mis en œuvre au XVIIe siècle, désigné sous le nom de "plantation de l'Ulster".

[3] Le protestantisme de l'Ulster, de type calviniste plus intransigeant, aux valeurs puritaines, a répandu une tonalité plus sombre, plus austère que dans le Sud, où la majorité des protestants de confession anglicane sont restés relativement à l'abri de tout fanatisme.

[4]Apparue pendant le soulèvement de Pâques 1916, l'IRA devient officielle en 1919 et puise son inspiration dans cette insurrection. En décembre 1969 cette organisation paramilitaire catholique se scinde en deux : l'IRA officielle d'orientation marxiste, qui, dès mai 1972, abandonne l'action terroriste au profit de la politique, et l'IRA provisoire qui décide de continuer la lutte armée et va se constituer au fil des ans un redoutable arsenal.

[5] Entre 1971 et 1973 les sommes récoltées par la NORAID aux Etats-Unis, où vivent actuellement 42 millions d'Irlandais d'origine américaine, sont considérables.

[6] Le Sinn Fein qui signifie « nous seuls » en gaélique fondé en 1900 par Arthur Griffith, un des pères fondateurs de l'Etat libre, est le plus ancien parti politique en Irlande (nord et sud confondus). Durant les années de conflit en Ulster, il se radicalise de plus en plus et prône la lutte armée pour l'indépendance et pour une République de 32 comtés.

[7] En 1983 une bombe explose au grand magasin Harrod's à Londres faisant 5 morts et 80 blessés. La même année Margaret Thatcher échappe miraculeusement à un attentat au Congrès annuel du Parti conservateur à Brighton.

[8] Dans le camp protestant les paramilitaires loyalistes se répartissent entre les membres de l'UVF, Force des Volontaires de l'Ulster, le Commmando de la Main Rouge (RHC) et la Force des Volontaires Loyalistes (LVF).

[9] En 1994 les Etats Unis décidaient d'accorder un visa à Gerry Adams qui y recevait un accueil triomphant. La visite du Président Clinton à Dublin et Belfast en 1995, qualifiée d'historique, relança le processus de paix.

[10] La Maison Blanche a été fortement incitée à rentrer dans le processus de façon active par l'importante communauté irlando-américaine. Londres et Dublin ont du mal à admettre cette présence américaine mais ne tardent pas à constater l'influence qu'elle peut exercer sur les Républicains.
[11] Il faut souligner que le Premier ministre John Major n'a pas les coudées franches. Avec une très faible majorité aux Communes, il ne peut gouverner sans l'appui des unionistes

[12] A la fin de l'année 1999, les élus, six dans chacune des 18 circonscriptions nord-irlandaises ont pris place au parlement de Stormont, dans la banlieue de Belfast, où les protestants unionistes avaient gouverné seuls l'Irlande du Nord de 1921 à 1972.

[13] C'est ce deuxième volet qui a posé le plus de problèmes dans les négociations. Chacun des deux camps a été amené à faire d'importantes concessions. Les nationalistes ont dû renoncer à l'idée d'une réunification immédiate tandis que les unionistes ont dû admettre un rapprochement avec l'Irlande du Sud par le biais de cette superstructure politico-administrative.

[14] L'Ecosse et le pays de Galles se sont vues dotées en décembre 1997 respectivement d'un Parlement et d'une assemblée et également d'un exécutif à la suite de référendums où Ecossais et Gallois ont été appelés à se prononcer en faveur de cette dévolution.

[15] Il faut signaler que c'était la première fois qu'une consultation de toute l'île était organisée depuis 1918.

[16] Jusqu'à l'accord de 1998 la constitution irlandaise de 1937 ne reconnaissait pas la partition. Selon l'article 2 de la constitution irlandaise de 1937, le territoire national comprenait toute l'Irlande tandis que l'article 3 stipulait qu'en attendant la réintégration du territoire national, les lois ne s'appliqueraient qu'à la zone constituée par l'Etat Libre. Lors du référendum du 22 mai 1998, les Irlandais se sont prononcés favorables au dix-neuvième amendement, relatif au traité du Vendredi Saint, et qui abandonne toute prétention territoriale sur le nord de l'île.

[17] D'après le dernier recensement datant de 1991, les catholiques représentaient 42% de la population de l'Irlande du Nord.

[18] Parmi les organisations paramilitaires républicaines, outre l'IRA dite « provisoire », on dénombre également trois autres groupes, résolument opposés au processus de paix : l'IRA dans la continuité (CIRA), l'Armée Nationale de Libération Irlandaise (INLA), l'IRA véritable ainsi qu'un groupuscule encore sans dénomination dans la mouvance des dissidents constitué en un comité des 32.

[19] Le nouveau secrétaire britannique à l'Irlande du Nord, Paul Murphy, a qualifié cette décision de « regrettable et décevante », mais « pas surprenante ».

[20] Un nouveau sommet est prévu début avril.

[21] Il s'agit de mettre hors d'usage d'immenses stocks de munitions, fusils, mortiers, missiles et explosifs.

[22] En réponse au souhait de David Trimble de voir la destruction d'armes filmée, l'IRA proposerait la présence de représentants des deux églises, catholique et protestante, à titre d'observateurs.

[23] Le plan de démilitarisation de la province, qui comprendrait également la destruction de toutes les tours de contrôle, concerne 19 000 soldats britanniques actuellement basés en Irlande du Nord.
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
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L'auteur
Marie-Claire Considère-Charon
Professeur à l'Université de Franche Comté.
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