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Synthèse n°114

Le tropisme électoral bulgare

Le tropisme électoral bulgare
01/12/2003
En Bulgarie, le tropisme électoral, qui a mis en place, il y a deux ans, le gouvernement dirigé par l'ex roi, Siméon Saxe-Coburg soutenu par un jeune mouvement politique disposant de la moitié des sièges au Parlement, a fait preuve de son caractère éphémère.

Les résultats des élections municipales d'octobre 2003 témoignent indubitablement du renversement radical de la confiance populaire. Le soutien des électeurs au principal parti de Gouvernement est passé de 43% aux élections parlementaires de 2001 à 10% aujourd'hui.

Bien que derrière ces chiffres se cachent des problèmes internes à ce parti hétérogène, renaissant des électeurs bulgares témoigne de la phase cruciale où se trouve cette jeune démocratie.

Durant les turbulentes années 1990 le pays fut le seul parmi ces voisins balkaniques à maintenir des relations généralement stables et paisibles entre les populations majoritaires et les ethnies turque (9-10%) et rom (8-10%). Ces dernières années, néanmoins, la Bulgarie comme les autres régimes politiques en Europe du Sud-Est souffrent du spectre d'une crise de légitimité ; la méfiance populaire envers les élites transparaît dans une forte abstention mettant en lumière la nécessité d'un renouveau du politique.

La crise de légitimité en Europe du Sud-Est



La croissance progressive de l'abstention accompagne presque toutes les démocraties post-socialistes. Suite à une très forte participation électorale immédiatement après la chute du communisme, les années suivantes, placées sous le signe de réformes impopulaires et parfois de scandales ont logiquement fait naître une attitude plus cynique à l'égard des élites politiques.

Cette situation ressemble à celle des démocraties occidentales, où une partie importante de l'électorat s'abstient régulièrement. Pourtant, cette similarité apparente n'est vraie que pour les pays - comme ceux en voie d'adhésion à l'UE en 2004 - où les réformes ont pratiquement stabilisé le contexte socio-économique, et où une société civile active contrebalance le manque de légitimité politique l'empêchant de se transformer en une véritable crise de pouvoir.

De plus, dans ces pays, l'évolution et la différentiation de l'environnement socio-économique ont permis le dépassement de l'opposition communisme/anti-communisme qui caractérisait autrefois les divisions partisanes.

A l'inverse, en Europe du Sud-Est les difficultés socio-économiques persistantes et l'absence d'une société civile active accroissent la possibilité de voir le manque de légitimité politique se métamorphoser en une crise profonde du système.

A cela s'ajoute la persistance de divisions partisanes qui s'expriment par l'invective et détourne de la participation politique la majorité de la population - inquiète des problèmes concrets de subsistance qu'elle rencontre.

Les développements électoraux récents en Serbie en sont la preuve. En trois essais, durant la dernière année, le pays a été incapable de désigner un Président du fait d'une trop forte abstention [1]. En outre, dans un contexte où la société civile est quasi-absente et où l'appareil politique est inévitablement le seul agent omnipotent de changement, le prolongement des difficultés socio-économiques et le déficit de légitimité des élites politiques peuvent nuire aux relations interethniques [2].

Le contexte politique bulgare



Dans un contexte régional de forte abstention, la Bulgarie ne fait pas exception (voir Tableaux 1 et 2). En regard de cette zone, la réalité socio-économique du pays n'est pas très différente. Bien que la Bulgarie ait été épargnée par les conflits civils, la dissolution turbulente de la Yougoslavie a contribué à faire naître des tendances négatives dans l'économie bulgare en termes de faibles investissements et de retard dans les réformes.

Dans un contexte d'activisme civil traditionnellement faible, l'élite politique est perçue comme seule responsable de la réalité post-socialiste qui, pour la population, se traduit progressivement par une forte désillusion.

Par conséquent, la permanence des élites politiques depuis les années 1990 et leur division bipolaire autour de l'axe communisme/anti-communisme engendrent une désapprobation de la part d'un électorat incapable de trouver dans la vieille rhétorique idéologique les réponses aux questions réelles et concrètes qu'elle se pose sur l'emploi, l'éducation, l'assistance sociale, la santé.

Le sentiment de déception est particulièrement pertinent chez les jeunes pour qui le recours idéologique à la peur ou à l'illusion du communisme a peu de sens, car il n'a jamais été un élément constitutif de leur identité.

En outre, une déception comparable caractérise la génération de leurs parents dont la jeunesse a coïncidé avec la crise des économies socialistes, et dont la vie adulte a été broyée par les crises post-socialistes de transformation.

Le désenchantement graduel des Bulgares se traduit par une crise politique menaçant les élites politiques dont le soutien électoral se réduit progressivement à un électorat minimal, composé majoritairement d'électeurs âgés.

La particularité de la transformation post-socialiste en Bulgarie



Contrairement à plusieurs autres pays post-socialistes, l'élite communiste bulgare a pu préserver un contrôle relatif de la transition immédiate d'un système mono-partisan vers une démocratie plurielle. En outre, les groupes contestataires, faiblement organisés et hétérogènes nés dans la seconde moitié des années 1980, ainsi que les relations historiques et culturelles étroites entre la Bulgarie et l'Union soviétique, ont ajouté une certaine ambiguïté à la problématique idéologique de la Transition.

Pour les Bulgares, le passé et le présent n'ont jamais été tout noir ou tout blanc.

En Bulgarie, cet ancien satellite soviétique la relation ambiguë avec le passé socialiste se traduit dans une perception opaque du présent post-socialiste.

Par exemple, cette opacité, ou mieux cette complexité des liens passé-présent, rend difficile pour le Parti socialiste bulgare (PSB) le divorce d'avec son image communiste et la nécessaire réforme d'une gauche communiste vers une gauche social-démocrate.

En dépit de plusieurs essais de changement de génération, le PSB s'est trouve bloqué entre son héritage communiste et ses aspirations social-démocrates.

L'Union des forces démocratiques (SDS), qui avec les socialistes se partage l'espace politique depuis les années 1990, est également déstabilisée par ses faiblesses organisationnelles témoignant d'une construction fragile oscillant entre les aspirations anti-communistes, centristes et chrétienne-démocrates.

Dans un tel contexte, où la seule confrontation politique claire reste l'axe communisme/anti-communisme, les réformes socio-économiques ont suivi une logique contradictoire de « stop-and-go » faisant émerger corruption et économie souterraine.

Pour sa part, le Mouvement pour des Droits et des Libertés (DPS), largement composé de Bulgares d'origine turque a, dès le début des années 1990, réussi à maintenir sa position de troisième force parlementaire et est devenu le représentant incontournable de la minorité turque. Le DPS a évolué vers un rôle de partenaire de coalition à la fois pour la gauche et la droite du fait de sa neutralité relative face à l'axe communisme/anticommunisme.

En outre, s'installant de fait au Centre de la scène politique, ce parti nuit à la naissance d'un mouvement réellement centriste et participe ainsi au renforcement de la bipolarisation partisane.

Cependant, en même temps que le système politique bulgare reproduit ses caractéristiques bipolaires, il aboutit également à aliéner un électorat, qui réagit en se distanciant radicalement du modèle dual [3] et en s'abstenant.

L'effet du Tsar



La surprise électorale des élections parlementaires en 2001 est un phénomène, dont la logique, bien que difficile à anticiper, est relativement facile à expliquer rétrospectivement.

Dans le jeu d'échec, la figure du roi est investie d'un symbolisme unique en fonction non de ses capacités ou de ses performances mais de caractéristiques innées, abstraites.

Pour le Mouvement national Siméon II (NMSS), la transition inévitable de l'image abstraite aux réalités concrètes l'a rendu banal aux yeux des électeurs du fait de ses performances moyennes et perçues comme insatisfaisantes.

De surcroît, les luttes internes incessantes ont fait apparaître des points de vue inconciliables, au sein de cette union hétérogène, de nouveaux venus en politique.

Constat du désarroi idéologique et organisationnel de ce parti, tout comme de sa faible implantation locale, les dirigeants du NMSS n'ont pas défini leur participation aux élections municipales de 2003 en termes d'aspirations positives ; mais seulement en terme de contribution à la diversité du choix électoral.

Les élections municipales de l'automne 2003



Au lendemain des élections municipales, les analystes ont parlé du retour d'un vote traditionnel. En fait, vu la forte abstention - autour de 40% il paraît plus adéquat de parler de disparition de l'effet Tsar.

Le malaise profond, qui caractérise les élites politiques depuis quelques années, voilé par l'arrivée de Siméon de Saxe-Coburg en 2001, s'est de nouveau pleinement manifesté lors de ces dernières élections.

L'Union des forces démocratiques (SDS) a pu constater qu'elle reste toujours le plus grand parti de droite. Toutefois, elle est parvenue à ce résultat grâce à un nombre d'électeurs comparable à celui de la défaite écrasante en 2001 lorsque son soutien électoral avait chuté de 52% (1997) à 18%. [4] L'union de ce parti avec les groupuscules de droite s'est révélée essentiel lors du second tour.

Cependant, une telle union a nécessité un difficile rapprochement avec d'anciens cadres autrefois condamnés, ce qui sape d'autant le discours officiel défini depuis 2001 et basé sur le renouvellement du parti et l'introduction de nouveaux principes de lutte contre la corruption.

Quant au Parti socialiste (BSP), qui était entré dans ces élections avec l'ambition de légitimer ses aspirations à gouverner le pays dans un avenir proche, il en est sorti avec des aspirations bien moins importantes. N'ayant pu rassembler un nombre de votes significativement supérieur aux résultats modestes en 2001, le PSB a du se rendre compte que malgré sa plus forte performance électorale et une meilleure consolidation partisane que la droite, il lui reste des problèmes à résoudre (son hétérogénéité interne et sa forte décentralisation locale) dans une très courte période avant les prochaines élections parlementaires en 2005.

Contrairement à ses homologues politiques, le Mouvement pour des Droits et des Libertés (DPS) a fait un sérieux pas en avant, en augmentant de 65% le nombre de ses conseillers municipaux par rapport aux dernières élections municipales de 1999, et en gagnant ainsi 22% des mairies. Ce succès est le résultat d'une politique soigneusement menée au niveau local et contrôlée par une structure partisane nationale très centralisée, voire autoritaire.

En dépit des affirmations de ses dirigeants ce parti reste perçu par les populations non turques comme le représentant de cette minorité. De plus, la rhétorique d'intégration qu'il véhicule laisse sur le bord de la route la communauté Rom, forte de 8 à 10 % de la population et comparable en nombre à la minorité turque.

Conclusion



Les problèmes organisationnels alarmants au sein des élites politiques se traduisent par un fort abstentionnisme et évoquent un malaise profond du système politique. Malaise qui dépasse largement le niveau organisationnel et provient d'une rhétorique politique épuisée et en fort décalage avec les attentes de la population.

Alors que la crise de légitimité de l'appareil politique s'était exprimée en 2001 au travers d'un vote illusoire pour un "Tsar", l'apathie électorale est cette fois le témoignage de ce décalage entre hommes politiques et citoyens.

Et, si tous comptes faits, le système politique bulgare n'avait pas atteint la maturité nécessaire pour répondre aux besoins de la population ?



Annexes



Tableau 1
Participation aux élections parlementaires dans les pays de l'Europe du Sud-Est, 1990-2002
Sources : * OSCE; ** CeSID, www.cesid.org



Tableau 2
Participation aux élections présidentielles dans les pays de l'Europe du Sud-Est, 1990-2002

Note : Le Président albanais est élu par le Parlement.
Sources : * OSCE; ** CeSID, www.cesid.org
* Scrutins invalidés, participation inférieure au minimum requis par la loi.



Tableau 3
Divisions électorales sur l'axe gauche/droite en 1991 et en 2001

Source : Kolarova, R., "Transformatsiite na balgarskata partiina sistema (1991-2001)", in Reason n°2, 2002, PACE
[1] Le code électoral serbe nécessite une participation supérieure à 50 % pour valider l'élection présidentielle.

[2] Petev, Ivaylo. "Abstention et conflit inter-ethnique en Europe du Sud-Est," in D. Reynié (dir.), Les Européens en 2003. Odile Jacob : 2003, pp. 249-273.

[3] Voir tableau 3

[4] Au premier tour des élections municipales moins de 800 000 électeurs sur un électorat potentiel de plus de six millions d'électeurs ont voté pour les candidats du SDS, un nombre comparable à celui des élections parlementaires en 2001.
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
Versions disponibles
L'auteur
Ivaylo Petev
Ecole doctorale de Sciences-Po.
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