Analyse

Elections législatives dans un contexte de forte inquiétude et de tension avec la Russie

Élections en Europe

Corinne Deloy

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8 septembre 2014
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Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

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Comme le prévoit la loi électorale, les Lettons se rendront aux urnes le 1er samedi du mois d'octobre prochain, soit le 4, pour renouveler les 100 élus de la Saeima (parlement). 1 156 candidats, dont 380 femmes, issus de 13 partis politiques ont été enregistrés pour ce scrutin..

La campagne électorale a véritablement débuté le 27 novembre 2013 lors de la démission du Premier ministre Valdis Dombrovskis (Unité, V) consécutive à l'effondrement du toit d'un supermarché de la chaîne Maxima à Zolitude, quartier de Riga, qui avait fait 54 morts et 39 blessés 6 jours plus tôt. Le gouvernement avait déclaré 3 jours de deuil national après ce drame, le pire qu'ait connu la Lettonie. Le maire de Riga, Nils Usakovs (Centre de l'harmonie, SC), avait dénoncé la décision prise par le gouvernement en 2009 de dissoudre le Bureau de l'inspection des constructions d'Etat et de privatiser le système de certification des construction ainsi que l'octroi de la responsabilité de surveillance des constructions à l'administration locale - dépourvue des ressources nécessaires pour exécuter cette tâche - comme les raisons majeures de ce drame.

Un pays tout juste sorti d'une grave crise économique

Laimdota Straujuma (V) a remplacé Valdis Dombrovskis à la tête du gouvernement le 22 janvier dernier. La coalition gouvernementale qu'elle dirige rassemble son parti Unité ; le Parti de la réforme (R), dirigé par Vjaceslavs Dombrovskis ; l'Alliance nationale de Gaidis Berzins et Raivis Dzintars et l'Union des verts et des paysans (ZZS) de Raimonds Vejonis.

La Lettonie a une croissance de 4,6%. Même s'il est en baisse, son taux de chômage reste élevé (8,6%) et les salaires faibles. Riga a adopté la monnaie unique le 1er janvier. L'euro devrait aider les entreprises, augmenter les investissements et contribuer au relèvement de la note de la dette souveraine. Il a cependant été difficile pour les Lettons de renoncer au lats, monnaie nationale réintroduite en 1993, considérée comme un signe de renaissance nationale et constitutive de l'identité du pays.

Au cours des dernières années, les Lettons ont fait de nombreux sacrifices pour aider leur pays à sortir de la crise économique de 2008-2009, le PIB avait chuté de 17,7%. Fin 2008, l'économie lettone était revenue à son niveau de 2005. Le pays n'avait été sauvé de la faillite en décembre 2008 que par les prêts de 5,27 milliards de lats (7,05 milliards €) que lui avaient accordé le FMI (1,3 milliard €) et l'Union européenne (3,1 milliards €). Le pays a reçu 1,4 milliard $ des pays nordiques, 400 millions € de la Banque mondiale et 500 millions € de la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD).

Le Premier ministre Valdis Dombrovskis avait alors mis en œuvre une politique de rigueur sans précédent, la plus sévère d'Europe : il a effectué de sévères coupes budgétaires, diminué de 10% les pensions de retraite et réduit les aides sociales, le nombre des fonctionnaires (12 700 de moins en octobre 2009 par rapport à la fin de l'année 2008) et leurs rémunérations (- 35%). Six mois après son arrivée au pouvoir, il a également augmenté les taxes : + 3 points pour l'impôt sur le revenu et + 3 points pour la TVA. Ces mesures ont été très douloureuses pour une grande partie de la population.

2014, année du Centre de l'harmonie ?

Le Centre de l'harmonie a été formé par l'alliance du Parti socialiste (LSP) et du Parti social-démocrate (TSP). Fondé en 2005, il est présidé par le maire de Riga Nils Usakovs. Alors que les partis russophones ont longtemps été marginalisés dans le pays, il a progressé ces dernières années en raison de la (relative) diminution de la polarisation de l'électorat. Il a récupéré les voix de partis russophones de gauche plus radicaux. Il se présente dorénavant comme un parti de centre gauche prêt à coopérer avec tous les autres partis! Il a obtenu une victoire lors des élections municipales du 7 juin 2009 lorsqu'il a remporté la marie de Riga. Nils Usakovs a été réélu lors du scrutin du 1er juin 2013. Cependant, aucun homme politique russophone n'a jamais participé à un gouvernement depuis le retour de la Lettonie à l'indépendance en 1991. On rappellera que le pays comprend 2/3 de Lettons et une communauté russophone de 600 000 personnes, soit 1/3 de la population.

La crise économique a renforcé le parti qui a finalement bénéficié de son exclusion du pouvoir. En effet, n'ayant jamais été aux responsabilités, il s'estime exempt de reproches et peut se positionner comme un parti de changement. Il attire les électeurs désillusionnés. Pour la première fois, le Centre de l'harmonie se présentera seul aux élections législatives, c'est-à-dire sans son partenaire socialiste.

Lors des dernières élections européennes de mai, avec 13,04% des suffrages et 1 élu, il a été largement devancé par Unité, qui a recueilli 46,19% des voix et remporté 4 sièges et par l'Union pour la patrie et la liberté (TB/LNNK), qui a obtenu 14,25% et 1 député.

Les événements en Ukraine ont probablement renforcé les partis de gouvernement: les manœuvres militaires russes inquiètent et la menace venue de Moscou est ressentie plus fortement qu'ailleurs.

Nils Usakovs est le candidat du Centre de l'harmonie au poste de Premier ministre. Une vingtaine de membres du parti partenaire du Centre de l'harmonie à Riga, Fiers de servir Riga (Gods kalpot Rigai, GKR), créé sur les ruines de alliance Premier de Lettonie-Voie lettone (LPP-LC) et dirigé par le vice-maire Andris Ameriks, se présentent sur les listes du parti.

Les autres partis en lice

Le parti au pouvoir depuis 2009, Unité, se présente comme un parti pragmatique et économiquement compétent. Il fait campagne sur son bilan depuis 5 ans à la tête de l'Etat, et notamment sur les capacités dont il a fait preuve pour améliorer la situation économique du pays. Valdis Dombrovskis a exercé les fonctions de Premier ministre entre mars 2009 et janvier 2014, ce qui représente le plus long mandat de l'histoire de la Lettonie. Il a été désigné pour devenir commissaire européen dans la Commission présidée Jean-Claude Juncker.

Unité(V) a signé un accord avec 6 partis régionaux pour les élections. Le parti présente 115 candidats, dont 6 ministres et 24 parlementaires sortants. La Premier ministre sortante Laimdota Straujuma conduira la liste dans la circonscription de Vidzeme ; la présidente du parlement Solvita Aboltina dans celle de Kurzeme ; le ministre des Affaires étrangères Edgars Rinkevics à Riga ; Janis Reirs dans le district de Zemgale et le ministre des Transports Anrijs Matiss dans celui de Latgale.

L'Union des Verts et des paysans (ZZS), membre du gouvernement sortant, regroupe l'Union des paysans lettons, le Parti vert, Pour la Lettonie et Ventspils dirigée par Aivars Lembergs, le Parti de Liepaja et le Parti livani. Elle présente 115 candidats. Le ministre de l'Agriculture Janis Duklavs conduit la liste à Vidzeme ; le dirigeant du parti Augusts Brigmanis à Zemgale ; le ministre de la Défense Raimonds Vejonis à Latgale.

Einars Repse, ancien Premier ministre (2002-2004) et fondateur de Nouvelle ère (Jaunais Laiks, JL), désormais membre d'Unité, a créé fin 2013 un nouveau parti, Pour le développement de la Lettonie (Latvijas attistibai). " Nous avons identifié 3 priorités : le système de santé, l'éducation et l'économie. Ce sont des domaines qui n'ont pas été bien gérés par le gouvernement sortant soit par manque de volonté politique, soit par manque de personnes capables d'agir véritablement " a déclaré Einars Repse. qui sera tête de liste à Vidzeme. Juris Puce, secrétaire général du parti, le sera à Riga, il est également le candidat du parti au poste de Premier ministre.

De tout cœur pour la Lettonie (No sirds Latvijai) a été créé en janvier dernier par Inguna Sudraba, qui a fait de la lutte contre la corruption le cœur de son combat politique, un positionnement qui attire de nombreux électeurs et notamment ceux de l'ancien Parti de la réforme (R) de l'ancien président de la République (2007-2011) Valdis Zatlers. Selon les enquêtes d'opinion, De tout cœur pour la Lettonie devrait être le seul parti parmi tous ceux créés récemment à franchir le seuil de 5% des suffrages exprimés obligatoire pour entrer au Parlement. " Inguna Sudraba s'est bâtie une réputation de défenseur de la justice et il y a une forte demande des électeurs sur ce thème " a déclaré Janis Ikstens, professeur de science politique à l'université de Lettonie. Inguna Sudraba conduira la liste à Riga. Pour la Lettonie de tout cœur présente 105 candidats.

Le parti Unis pour la Lettonie (Vienoti Latvijai), fondé par l'ancien vice-Premier ministre (2002-2004) et ancien ministre des Transports (2004-2009), Ainars Slesers, s'est donné pour objectif d'obtenir 15% des suffrages. Ainars Slesers, qui se présente à Riga a réuni des personnalités chevronnées pour conduire ses listes ; l'ancien Premier ministre (2007-2009) Ivars Godmanis à Vidzeme ; l'ancien. Premier ministre (2004-2007) Aigars Kalvitis à Zemgale ; l'ancien ministre des Affaires étrangères (1990-1992) Janis Jurkans à Latgale ; l'ex-dirigeant de l'Union pour la patrie et la liberté (TB/LNNK) Janis Straumeà Kurzeme. Ainars Slesers a précisé que celle de ces cinq personnalités qui recevra le plus grand nombre de suffrages deviendra le candidat du parti au poste de Premier ministre.

Le système politique letton

Les 100 membres de la Saeima sont, depuis 1998, élus pour 4 ans au scrutin proportionnel selon la méthode de Sainte-Lagüe. Les électeurs se prononcent pour une liste mais peuvent inscrire un + ou un - près du nom des candidats(es) de leur choix au sein de cette liste pour les promouvoir ou pour les exclure. Un parti politique doit recueillir au moins 5% des suffrages exprimés pour être représenté au Parlement.

La Lettonie est divisée en 5 districts électoraux : Riga (qui est également la circonscription dans laquelle votent les Lettons de l'étranger), Vidzeme, Latgale, Zemgale et Kurzeme. Le nombre de sièges à pourvoir dans chaque circonscription (qui va de 13 à 29) est fixé par la Commission centrale électorale 4 mois avant le vote en fonction des effectifs du registre de la population. Les candidats doivent obligatoirement être âgés d'au moins 21 ans. Les anciens agents de l'URSS, de la République socialiste soviétique de Lettonie ou des services de sécurité, de renseignement ou de contre-espionnage sont inéligibles aux élections législatives ; les personnes ayant travaillé comme techniciens dans les anciens services de sécurité soviétiques peuvent, depuis 2009, se présenter au scrutin. Les candidatures multiples sont interdites.

La Lettonie est le seul pays de l'Union européenne à ne pas disposer de législation sur les subventions accordées aux partis politiques. Par conséquent, la forte dépendance envers les oligarques, voire envers les financements venus de l'étranger, constitue l'un des principaux problèmes du pays. Les chefs d'entreprise ont été rapidement intégrés dans les mouvements et partis politiques qui se sont créés au moment de la chute du communisme et de l'accession à l'indépendance en 1991. Ils sont toujours représentés dans les institutions empêchant à la fois le système politique de s'autonomiser (les partis ne sont pas considérés comme des institutions publiques) et entravant l'émergence d'une véritable société civile lettone.

5 partis politiques sont représentés dans l'actuelle Saiema:

– le Centre de l'harmonie (SC), principal parti d'opposition de gauche dirigé par Nils Usakovs, possède 31sièges ;

– le Parti de la réforme (R), membre du gouvernement sortant créé par l'ancien président de la République (2007-2011) Valdis Zatlers le 23 juillet 2011 et dirigé par Vjaceslavs Dombrovskis. Il avait remporté 22 sièges lors du dernier scrutin législatif mais a connu 6 défections au cours de la législature et n'en possède plus que 16 ;

– Unité (Vienotiba, V), de la Premier ministre sortante Laimdota Straujuma conduit par la président du parlement Solvita Aboltina, possède 20 sièges ;

– l'Alliance nationale réunit l'Union pour la patrie et la liberté (TB/LNNK), dirigée par Gaidis Berzins, et Tous pour la Lettonie (VL), conduit par Ratvis Dzintars. Membre du gouvernement sortant, elle compte 14 députés ;

– l'Union des Verts et des paysans (ZZS), membre du gouvernement sortant, présidée par Raimonds Vejonis, possède 13 sièges.

Source: Commission électorale centrale de Lettonie (http://www.velesanas2011.cvk.lv)

Selon la dernière enquête d'opinion réalisée par l'institut Latvijas Fakti et publiée le 5 septembre, le Centre de l'harmonie arriverait en tête du scrutin avec 21,1% des suffrages. Il serait suivi d'Unité, qui recueillerait 17,3% des voix. L'Union des Verts et des paysans obtiendrait 8,2% et l'Alliance nationale, 5,8%.

Aucun autre parti ne franchirait le seuil de 5% obligatoire. De tout cœur pour la Lettonie n'obtiendrait que 4,6% des voix. Un quart des électeurs (22,3%) se déclarent encore indécis.

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