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En Biélorussie, le pouvoir remporte les élections législatives et Alexandre Ioukachenko obtient le droit de briguer un nouveau mandat présidentiel dans un scrutin très controversé

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Corinne Deloy,  

Fondation Robert Schuman

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17 octobre 2004
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Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

Robert Schuman Fondation

Fondation Robert Schuman

Les autorités biélorusses ont annoncé, dès dimanche soir, la victoire du « oui » au référendum organisé par le Président de la République, Alexandre Loukachenko, afin de pouvoir briguer un nouveau mandat à la tête du pays. Les trois quarts des électeurs (77,3%) se sont prononcés en faveur de l'adoption d'un amendement à la Constitution levant la limitation du nombre de réélection à la Présidence de la République pour une seule et même personne. Alexandre Loukachenko pourra donc désormais briguer autant de mandats présidentiels qu'il le souhaitera. Selon la Commission électorale, le taux de participation s'est élevé à 90%. Signalons qu'en Biélorussie comme en Russie voisine, la participation aux élections autorise l'achat à prix réduits de produits alimentaires. De la bière était également en dégustation gratuite dans certains bureaux de vote.

Pour ce scrutin, plus de 17% des électeurs ont voté par anticipation, les six mille bureaux de vote du pays ayant été ouverts dès mardi 12 octobre. Un tiers des électeurs (30%) avaient voté de cette manière lors des précédentes élections législatives des 15 et 29 octobre 2000. Le système de vote anticipé a souvent été accusé de favoriser les fraudes électorales, les urnes étant laissées chaque nuit sans surveillance. De nombreuses personnes (étudiants, professeurs et fonctionnaires) ont déclaré avoir fait l'objet de pressions pour aller voter de façon anticipée. Un système très controversé d'urnes mobiles a également été mis en place pour permettre aux personnes ne pouvant pas se déplacer de voter.

Les formations d'opposition regroupées dans la Coalition des « Cinq plus » ont appelé à une manifestation le 18 octobre sur la place d'Octobre de la capitale Minsk. Deux mille personnes, parmi lesquelles de très nombreux jeunes, se sont rassemblées derrière une grande banderole où un « niet » en lettres rouges était inscrit alors que les manifestants scandaient « Loukachenko démission » et « La Biélorussie est vivante ». Les forces de police ont procédé à une vingtaine d'interpellations. Quelques centaines de personnes se sont ensuite dirigées vers le siège du KGB en criant « KGB, rend nous les disparus ». Une délégation de manifestants a été autorisée à entrer dans le bâtiment pour rencontrer des responsables. Environ cinq cents personnes avaient également manifesté dimanche 10 octobre à Minsk pour la première fois depuis l'annonce par Alexandre Loukachenko le 7 septembre dernier de l'organisation du référendum. « Pas de troisième mandat », « La Biélorussie oui, Loukachenko non » pouvait-on lire sur les banderoles des manifestants. Trois d'entre eux avaient été interpellés par les forces de police avant d'être relâchés.

Si la communauté internationale n'avait pas réagi dimanche soir aux résultats du scrutin biélorusse, les ambassadeurs des Etats-Unis, de la France, du Royaume-Uni, d'Italie, de Pologne et de Lituanie ont cependant assisté dans la soirée à une réunion de l'opposition au siège du Front populaire. « On nous a donné une illustration exemplaire d'un étranglement de la société civile par un régime totalitaire et autoritaire » a, pour sa part, déclaré l'ancien Président de la République tchèque, Vaclav Havel, ajoutant que la Biélorussie constituait le dernier pays d'Europe où régnait « un vrai régime dictatorial ». De son côté, la Russie voisine s'est félicitée, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, du bon déroulement du référendum et des élections législatives indiquant que ses observateurs n'avaient relevé aucune irrégularité et saluant le « haut degré de civisme des électeurs».

Les deux cent soixante dix observateurs internationaux de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) chargés de la surveillance du scrutin ont, quant à eux, dénoncé de nombreuses irrégularités. « Les élections en Biélorussie sont loin des exigences de l'OSCE pour des élections démocratiques. Les autorités biélorusses ont échoué à assurer les conditions fondamentales nécessaires pour que la volonté populaire serve de fondement à l'autorité du gouvernement et les libertés d'expression, d'association et de rassemblement ont été particulièrement mises à mal », a affirmé la vice-présidente de l'Assemblée parlementaire de l'organisation européenne, Tone Tingsgaard. De son côté, Audrey Glover, chef de la mission des observateurs permanents, a souligné le manque de transparence dans le décompte des voix. Ainsi, de nombreuses personnes ont été autorisées à voter sans présenter aucun papier d'identité ; de même, des urnes ont été jugées incorrectement fermées et certains observateurs n'ont pas été autorisés à entrer dans les bureaux de vote ou ont été tenus à l'écart du dépouillement.

Le jour du scrutin, la télévision d'Etat a diffusé, en violation de la loi électorale, les résultats d'un sondage sorti des urnes réalisé par l'institut Ecoom, inconnu avant cette date, qui donnait le « oui » largement gagnant au référendum. La télévision d'Etat a également diffusé toute la journée des spots publicitaires en faveur d'Alexandre Loukachenko, en dépit de l'interdiction de la loi de faire campagne le jour du scrutin. Enfin, dimanche soir, le journaliste de la première chaîne russe et ancien correspondant de son pays en Biélorussie, Pavel Cheremet, auteur d'une biographie critique d'Alexandre Loukachenko, a été arrêté par la police. Celle-ci a affirmé qu'une affaire criminelle avait été ouverte contre lui pour une offense administrative mineure en vertu de l'article 56 du Code pénal. Pavel Cheremet serait accusé d'avoir participé à une bagarre.

Comme il l'avait fait tout au long de la campagne électorale, Alexandre Loukachenko a rejeté les critiques de la communauté internationale enjoignant même les Etats-Unis à « s'asseoir et de la boucler ». « Je pense que vous avez des problèmes analogues chez vous, occupez-vous donc de vos problèmes » a-t-il scandé à l'adresse des pays occidentaux déposant son bulletin dans l'urne.

Le premier tour des élections législatives a été éclipsé par le référendum et les résultats officiels ne sont pas encore connus. Cependant, la Commission électorale a annoncé que cent huit des cent dix sièges de la Chambre des représentants, la Chambre basse, avaient été remportés par les candidats favorables à Alexandre Loukachenko. Celui-ci avait affirmé en début de semaine que les forces pro-gouvernementales s'assureraient l'ensemble des cent dix sièges de la Chambre des représentants. L'opposition disposait de quatre représentants dans l'ancienne Chambre.

« Si le peuple dit oui, je travaillerai avec plus d'ardeur et j'aurai plus d'assurance dans mes initiatives » déclarait la semaine dernière Alexandre Loukachenko, qui n'avait pas hésité à augmenter, quelques jours avant le scrutin, le montant des retraites de 30% et à promettre aux fonctionnaires une hausse de leur salaire de 50%. Dans un pays au secteur privé quasi-inexistant et où l'Etat contrôle les cent quatre vingt plus grandes entreprises, la population, dont, selon les Nations Unies, 41% vit sous le seuil de pauvreté, devra donc encore attendre pour pouvoir vivre dans un régime démocratique et de voir les réformes dont le pays a besoin se mettre en place.

Dans un climat de peur peu propice à la tenue d'un scrutin démocratique, les Biélorusses n'ont guère eu d'autre choix que de dire « oui » à Batka (Père en biélorusse) comme aime à se faire appeler Alexandre Loukachenko. Ces élections ne contribueront pas à sortir la Biélorussie de son isolement et à améliorer la réputation de son Président, seul Chef d'Etat à être interdit de séjour dans l'Union européenne et aux Etats-Unis, une mesure qui, avant lui, n'avait frappé que l'ancien Président de la Yougoslavie, Slobodan Milosevic.

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