Analyse

Election présidentielle en Ukraine 17 janvier 2010

Actualité

Corinne Deloy,  

Fondation Robert Schuman

-

21 décembre 2009
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Deloy Corinne

Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

Robert Schuman Fondation

Fondation Robert Schuman

Mathilde Goanec et Camille Magnard

5 après la Révolution orange, qui avait suscité tant d'espoirs, les Ukrainiens votent pour élire leur président, le 17 janvier prochain. La plupart des principaux prétendants de 2004 sont à nouveau candidats en 2010, même si le rapport des forces s'est largement inversé. Cette élection se déroulera sous le contrôle de centaines d'observateurs internationaux, et des accusations de fraudes électorales ont été proférées avant même le vote par les principaux candidats à l'encontre de leurs concurrents.

Viktor Iouchtchenko, le champion pro-occidental devenu paria

Avec moins de 5% de promesses de vote selon les derniers sondages, le Président sortant paye au prix fort les désillusions provoquées par les "années orange". Au cours de son mandat, Viktor Iouchtchenko aura réussi à irriter ses partenaires européens, à décevoir l'opinion publique ukrainienne tout en échouant à réformer le pays et à lutter contre la corruption. Surtout, il n'a eu de cesse d'agacer la Russie et la moitié russophone de la population ukrainienne, en menant des politiques nationalistes jugées hostiles à Moscou, notamment sur le plan mémoriel et en poursuivant activement un rapprochement avec l'OTAN, qui ne semble pas soutenu par une majorité au sein de la population.

Viktor Ianoukovitch, grand favori

C'est lui qui mène la danse. Grand perdant de 2004, Viktor Ianoukovitch apparaît dans les sondages comme le favori de l'élection du 17 janvier prochain. Sa large carrure, son brushing parfait et sonregard déterminé concurrencent sur les panneaux d'affichage sa grande rivale Ioulia Timochenko. Trop vite assimilé au simple rôle de "candidat pro-russe" en 2004, Viktor Ianoukovitch mène une campagne "profil bas" en gommant les aspérités de son ancienne image. Le chef du Parti des Régions s'attache désormais à aller au-delà de son électorat traditionnel en insistant moins sur les thèmes qui lui sont chers, la défense de la langue russe et le rapprochement avec Moscou. Il peut capitaliser sur l'absence de réformes des années passées (dont il est en partie responsable, ayant accédé au poste de Premier ministre sous Viktor Iouchtchenko en 2006) et le chaos politique dans lequel se trouve actuellement l'Ukraine. Nombre d'observateurs le disent cependant manipulé et sous contrôle étroit à la fois de ses sponsors, des principaux oligarques de la région industrielle du Donbass, et des membres du Parti des régions.

Ioulia Timochenko, l'émancipation

Celle qui s'identifie dans sa campagne à l'Ukraine (avec son slogan omniprésent "Elle travaille, elle va gagner, elle, c'est l'Ukraine!") et ses affiches mêlant motifs traditionnels ukrainiens et imagerie soviétique, Ioulia Timochenko aborde cette élection dans l'inconfortable fauteuil de chef du gouvernement. Elle rejette la responsabilité du piètre bilan orange sur son ancien allié devenu rival, Viktor Iouchtchenko, et aime à se présenter comme celle qui tient debout face aux attaques conjointes des camps Viktor Iouchtchenko et Viktor Ianoukovitch. En seconde place dans les sondages, Ioulia Timochenko cherche à rassembler un électorat élargi recrutant aussi bien chez les russophones que chez les ukrainophones déçus par Viktor Iouchtchenko. Sur le plan international également, son positionnement se veut de compromis, prônant des relations apaisées avec le voisin russe, notamment sur le dossier gazier. Elle n'apparaît donc pas en rupture avec son rival Viktor Ianoukovitch sur la question qui était au centre de la campagne en 2004, celle des relations avec la Russie et de la nécessité d'une émancipation vers l'Ouest. Tous deux incarnent plutôt l'après-révolution orange, la recherche d'un compromis aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur des frontières ukrainiennes.

Les autres candidats

Derrière ces trois figures tutélaires de la politique ukrainienne se bousculent Arseni Yatseniuk, ex-ministre de l'économie, des affaires étrangères et ex-speaker du Parlement, et Sergeï Tigipko, puissant homme d'affaires, et ancien chef de la banque nationale ukrainienne. Relativement jeunes et peu discrédités par leurs précédentes fonctions politiques, se présentant comme des "professionnels" contre "les politiques", ces deux-là se disputent le rôle d'outsider, même s'ils ont pour l'instant peu de chance de ravir réellement le poste de Président en janvier. Viennent ensuite plusieurs figures connues de la scène politique, Petro Symonenko, chef du parti communiste, Alexandre Moroz, du parti socialiste, Volodymyr Litvin, actuel speaker du Parlement, ou le jeune Oleg Tiahnibok, du parti ultranationaliste Svoboda, qui a remporté cette année quelques victoires remarquées au niveau local. Sans oublier le plus farfelu d'entre eux, Vasil Protyvsikh, littéralement "contre tous" en ukrainien. Ce personnage bien nommé, de son vrai nom Humeniuk, a opportunément changé d'identité le 2 octobre dernier, avant de s'engager dans la course à la présidence... Au total, 18 candidats se sont enregistrés auprès de la Commission centrale électorale, à laquelle ils ont du verser 2,5 millions de hryvnia (218 000 €) à titre de frais d'inscription.

Les enjeux du scrutin

Le futur président devra gérer un pays littéralement au bord de la faillite, car l'Ukraine est depuis des mois en crise financière et politique. Selon le Fonds monétaire international, l'économie ukrainienne serait en grave récession avec un recul annuel de 15% de son PIB alors même que le taux d'inflation s'élève à 16%. Et ce malgré les 7 milliards de crédit déjà versés par le FMI depuis un an. A bout de souffle, le gouvernement a même supplié début décembre l'institution financière de lui verser plus d'un milliard € supplémentaire, nécessaires pour garantir le paiement des retraites et des salaires des fonctionnaires, sans oublier sa très lourde facture gazière. En vain. Le FMI, et l'Union européenne, grands argentiers de l'Ukraine, ne veulent plus verser un seul kopek en l'absence de réformes. Le vote du budget 2010, maintes fois repoussé, sera d'ailleurs voté après les élections, a annoncé mi-décembre le Premier ministre Ioulia Timochenko.

Sur le plan social, le bilan n'est guère reluisant : le salaire minimum plafonne à 53 € (malgré le vote d'une loi très controversée sur le relèvement des minima sociaux cet automne, pour l'instant non appliquée), alors que le salaire moyen s'élève autour de 170 €. La classe moyenne naissante est la plus touchée par la crise, victime des nombreux crédits contractés en monnaie étrangère, impossible à rembourser en hrivnia. Nombre d'entreprises ont licencié ou réduit le temps de travail et ne comptent pas s'arrêter là, notamment dans l'industrie métallurgique, la chimie, la construction et les entreprises de services. Les produits d'importations, très nombreux, ont vu leurs prix multipliés par deux et le marché de l'immobilier, florissant jusqu'aux débuts de la crise, n'en finit pas de perdre de la valeur.

Pas ou peu de réformes, blocage quasi-permanent du Parlement, le pays est depuis 2006 en panne sur le plan politique. Les Ukrainiens ont déjà connu deux élections législatives en 4 ans et ne sont pas passés loin des troisièmes l'an dernier, après la dissolution du Parlement par le Président, finalement suspendue. Le changement institutionnel qui a suivi la Révolution orange, rognant sur le pouvoir du Président, s'avère terriblement bancal et inopérant. Pour nombre d'experts, le changement de Constitution et la redéfinition des pouvoirs doit d'ailleurs être l'une des priorités du prochain président.

La corruption reste omniprésente, notamment dans le système judiciaire, et le pays se classe même tristement à la première place parmi les États de la CEI pour son taux de corruption selon le rapport de l'ONG Transparency International de 2009. Des enjeux qui collent aux attentes de la population, comme l'indique cette étude réalisée fin novembre par l'institut sociologique de Kiev dans tout le pays : les personnes interrogées demandent au futur président de prioritairement créer des emplois, réduire l'inflation et la corruption, d'améliorer les services de santé et de redonner une certaine stabilité à l'Ukraine.

Une campagne électorale sans passion

Contrairement à 2004, les Ukrainiens ne semblent pas attendre grand chose de cette nouvelle élection présidentielle et suivent d'un œil dépassionné la campagne en cours. Bien loin de l'exubérance de la révolution orange, les candidats mènent eux aussi campagne sans ferveur et peinent à mobiliser les foules, les promesses non tenues ayant tué chez beaucoup l'espoir d'une amélioration des conditions de vie. Dépourvue de clivage idéologique fort et de programmes politiques précis et distincts, la course à la présidence 2010 se joue essentiellement sur l'image des candidats, par le biais d'une impressionnante débauche publicitaire, que ce soit dans la rue ou dans les médias. Les experts ukrainiens estiment que les principaux prétendants auront dépensé près de 100 millions € en frais de communication, des sommes qui rendraient jaloux de nombreux dirigeants européens. La plupart des prétendants sérieux, Viktor Ianoukovitch, Ioulia Timochenko, Viktor Iouchtchenko et Arseni Yatseniuk refusent pour l'instant de participer aux débats télévisés prévus sur la première chaîne nationale. Seuls les scandales semblent être à même de réveiller une campagne à l'eau tiède : affaire de pédophilie impliquant des députés, mises à jour des comptes des candidats, dénonciation fracassante de l'instrumentalisation de l'épidémie de grippe A... A tel point que divers journalistes pointaient, dès cet automne, une campagne "dure" et "sale", où les manœuvres de coulisses auraient pris le pas sur la politique.

Un revirement idéologique ?

L'autre différence flagrante avec les précédentes élections est l'effacement quasi total du clivage pro-occidental contre pro-russe, qui avait marqué la Révolution orange. Les principaux candidats évitent désormais soigneusement de critiquer trop ouvertement Moscou, conscients du retournement d'opinion d'une partie des électeurs ukrainiens mais aussi de la communauté internationale au sujet de la Russie. Viktor Ianoukovitch parle "d'effacer le négatif de ces dernières années pour reprendre de bonnes relations avec la Russie", alors qu'Ioulia Timochenko reçoit régulièrement les félicitations du Kremlin pour sa conduite du pays, notamment sur les questions gazières. Le Premier ministre semble tirer les leçons de 5 années de relations tendues avec Moscou, qui reste un partenaire économique et politique régional auquel l'Ukraine ne peut tourner le dos. Son repositionnement semble aussi empreint de réalisme et d'opportunisme électoral, l'élection présidentielle ne pouvant être gagnée qu'en rassemblant au-delà des clivages Est-Ouest trop simplistes de la Révolution orange. Le réalignement vers l'Est des principaux candidats coïncide également avec une sorte de lassitude vis-à-vis du partenaire européen, qui refuse catégoriquement de donner à l'Ukraine les gages qu'elle attend concernant une possible adhésion.

Selon un sondage TNS réalisé à la mi-décembre, un tiers des électeurs auraient décidé de voter pour Viktor Ianoukovitch. Ioulia Timochenko est derrière le favori de 10 points et aucun autre candidat ne dépasse ensuite la barre des 5%. A noter une faible remontée de Viktor Iouchtchenko, entré plus tard que les autres en campagne, vraisemblablement par manque de moyens. Toujours selon ce même sondage, 20% des électeurs n'ont pas encore décidé quel serait leur candidat ou n'iront pas voter. Les politologues prévoient que le vote devrait se jouer dans l'Ukraine centrale (région du Dniepr), plus indécise, et dans le report des voix des Ukrainiens de l'Ouest tentés par le nationalisme mais en rupture avec leur candidat de 2004, Viktor Iouchtchenko.

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