Observatoire des Élections en Europe

Open panel Open panel
Observatoire des Élections en Europe
Italie - Législatives

Les forces de gauche remportent d'extrême justesse les élections législatives et sénatoriales italiennes dans un scrutin marqué par une grande confusion et la division du pays

Les forces de gauche remportent d'extrême justesse les élections législatives et sénatoriales italiennes dans un scrutin marqué par une grande confusion et la division du pays

12/04/2006 - Résultats

La confusion a régné durant de longues heures avant que ne puissent être déclarés les résultats définitifs et le nom des vainqueurs des élections législatives et sénatoriales qui se sont déroulées les 9 et 10 avril. Assurée de la majorité à la Chambre des députés dès mardi matin, ce n'est que dans l'après-midi que la coalition des forces de gauche, l'Unione, a pu aussi célébrer sa victoire au Sénat après le dépouillement des votes des Italiens de l'étranger.

Si les forces de gauche arrivent en tête aux élections législatives, elles ne possèdent que 25224 voix d'avance sur un total de 38 024 668 bulletins valides, soit 0,06% du total des suffrages exprimés. L'Unione recueille 49,80% des suffrages et remporte 340 sièges (à la Chambre des députés, la coalition arrivée en tête obtient un « prix de majorité » lui accordant automatiquement 340 des 630 siéges). La coalition des forces de droite, la Casa della Liberta, emmenée par le Président du Conseil sortant, Silvio Berlusconi obtient 49,73% des voix et 277 sièges. Tout en reculant de 1,7 point par rapport aux précédentes élections législatives du 13 mai 2001, Forza Italia (FI), la formation du Président du Conseil sortant, demeure cependant le premier parti d'Italie avec 27,70% des suffrages et 137 sièges. L'Alliance nationale (AN) et la Ligue du Nord (LN) progressent à la Chambre des députés, respectivement de 0,33 et 0,68 point. A gauche, l'Ulivo, qui rassemble des Démocrates de gauche (DS) et La Margherita, reste stable, tandis que Refondation communiste (RC) enregistre une hausse de 0,84 point.

Au Sénat, la Casa della Liberta recueille 49,9% des suffrages et remporte 156 sièges. 217 817 voix séparent les deux coalitions en faveur des forces de droite, l'Unione obtenant 49,2% des suffrages mais 158 sièges. Au Sénat, la majorité nationale est constituée de l'addition des majorités régionales qui ne correspond donc pas forcément au plus grand nombre de voix recueillies au niveau national. La prime à la majorité y est garantie de manière à assurer au moins 55% des sièges à la coalition arrivant en tête dans une région. En outre, le nombre d'électeurs diffère entre le scrutin législatif et le scrutin sénatorial si les plus de dix-huit ans peuvent désigner les députés, il faut avoir vingt-cinq ans pour élire les sénateurs. Le Sénat et la Chambre des députés possédant, en Italie, un pouvoir équivalent, une majorité dans les deux Chambres était donc requise pour être en mesure de gouverner.



Les forces de droite réalisent leurs meilleurs résultats en Sicile et en Vénétie, s'imposant également dans le Piémont, la Lombardie, le Latium, la Campanie, les Pouilles et le Frioul Vénétie Julienne. La coalition de l'Unione obtient une large victoire en Toscane, dans le Basilicate et devance la Casa della Liberta en Sardaigne, en Calabre, dans le Trentin-Haut-Adige, le Molise, les Abruzzes, les Marches, la Ligurie et l'Emilie Romagne, région natale de Romano Prodi.

La participation s'est élevée à 83,6%, soit 2,2 points de plus que lors des dernières élections législatives et sénatoriales du 13 mai 2001. Les Italiens résidant à l'étranger, appelés pour la première fois à voter pour un scrutin parlementaire national, se sont moyennement mobilisés. 42,07%, soit 1 135 617 personnes, ont accompli leur devoir de citoyen dans les consulats des Etats où ils résident. C'est en Amérique du sud que la participation a été la plus élevée (51,81%), contre 38,44% en Europe, 37,3% en Amérique du Nord et 44,12% dans les trois autres continents (Afrique-Asie-Océanie).



La soirée électorale a été pleine de rebondissements et l'ensemble des fêtes prévues ont été annulées. Lundi après-midi, après la fermeture des bureaux de vote, les sympathisants des forces de gauche se réjouissaient alors que les « sondages sortie des urnes » les donnaient vainqueurs avant que l'écart entre les deux coalitions ne se réduise au fil des heures jusqu'à ce que les proches des forces de droite ne reprennent confiance et croient, de nouveau, en la victoire. Une chose est sûre : Silvio Berlusconi a réussi son pari de faire de ces élections un référendum sur sa propre personne. La victoire des forces de gauche n'empêche donc pas de considérer ce scrutin comme un semi-échec pour le leader des forces de l'opposition Romano Prodi qui dominait son rival de huit points dans toutes les enquêtes d'opinion il y a encore cinq mois. A la veille du scrutin, Silvio Berlusconi s'était dit convaincu de l'emporter si la participation était supérieure à 80%. Le Président du Conseil, que toutes les enquêtes d'opinion donnaient perdant depuis deux ans, a mené une campagne offensive, dure, populiste mais qui a su rassembler ses électeurs et convaincre les moins politisés et les moins instruits des Italiens de lui renouveler sa confiance. « Lorsqu'il tape sur les grands patrons, lorsqu'il insulte les électeurs de gauche en les traitant de « couillons », Silvio Berlusconi flatte le sentiment anti-politique de beaucoup d'électeurs » souligne le professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, Marc Lazar qui ajoute que « l'on a tendance à beaucoup caricaturer Silvio Berlusconi comme on pouvait le faire avec George Bush ». De son côté, Jean-Paul Fitoussi, président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), déclare que « Silvio Berlusconi ne mérite ni excès d'honneur ni excès d'indignité. Son bilan est souvent caricaturé. Comme l'Italie d'ailleurs ».



Agé de soixante-neuf ans, Silvio Berlusconi incarne aux yeux de nombreux Italiens le dirigeant audacieux à qui tout réussit. Première fortune de la Péninsule (estimée à neuf milliards d'euro par le magazine Forbes), son empire financier, la holding Fininvest, regroupe des activités dans les médias -celui que l'on appelle « Sua Emittenza » contrôle 90% des chaînes de télévision italiennes-, l'immobilier, les assurances, l'édition, le cinéma et le football -Silvio Berlusconi est, depuis 1986, propriétaire du club de football du Milan AC. Plusieurs fois mis en cause, notamment pour fraude et corruption, le Président du Conseil sortant n'a jamais été traduit en justice, bénéficiant de relaxes et de prescriptions. Fondateur du parti Forza Italia en 1993, Président du Conseil durant sept mois l'année suivante, il doit démissionner à la suite d'un conflit avec la Ligue du Nord dirigée par Umberto Bossi. Il y a douze ans déjà, nombreux sont ceux qui affirmaient alors que cet échec signait la fin de la carrière politique du « Cavaliere », autre surnom de Silvio Berlusconi.

Le Président du Conseil s'appuie sur une coalition a priori plus solide que celle de son adversaire de gauche, quoique non exempte de divisions et de crises internes comme on a pu le constater durant les cinq années passées. La Casa della Liberta regroupe, entre autres, Forza Italia, l'Alliance nationale (AN), formation dirigée par le ministre des Affaires étrangères, Gianfranco Fini, la Ligue du Nord (LN), parti créé par Umberto Bossi, et l'Union des démocrates du centre (UDC), formation dirigée par Lorenzo Cesa. Si Silvio Berlusconi peut s'enorgueillir d'avoir été de 2001 à 2006 le premier Président du Conseil à gouverner durant les cinq ans prévus par la législature, il a cependant dû faire face à de nombreuses crises ainsi qu'à la démission de plusieurs de ses ministres. Il se décrit cependant comme le seul à être en mesure « de tenir tous les membres de la coalition unis » et déclarait « Nous n'avons pas à nous mettre d'accord, nous sommes d'accord ». Son dernier coup d'éclat de la campagne électorale a été de déclarer la veille du scrutin qu'il avait « trop d'estime pour l'intelligence des Italiens pour penser qu'il y a autant de couillons (coglioni) capables de voter contre leurs intérêts ».



« Nous sommes satisfaits de l'issue de ce vote, mais préoccupés en raison de la situation délicate et difficile que nous avons maintenant, et conscients de nos propres responsabilités » a déclaré le leader des Démocrates de gauche, Piero Fassino dès l'annonce des résultats définitifs. De son côté, Romano Prodi, après s'être félicité de la victoire, a affirmé « Nous avons la majorité absolue à la Chambre des députés et au Sénat. Nous n'avons aucun problème de légitimité ou de force. Nous aurons un gouvernement qui sera fort politiquement et techniquement, un gouvernement pour tous les Italiens et accueilli favorablement par les marchés financiers et la communauté internationale » et appelé à « tourner la page du berlusconisme ». Le leader de l'opposition a affirmé qu'il allait « se mettre immédiatement au travail pour réunifier le pays, remettre l'Italie en marche et au service de tous les citoyens ».



Le leader de l'Unione, Romano Prodi, devrait donc retrouver le Palais Chigi (siège du Chef du gouvernement) et les fonctions de Président du Conseil, un poste qu'il a déjà occupé durant deux ans, de 1996 à 1998, avant que ses alliés de Refondation communiste ne provoquent sa chute. Cet économiste, âgé de soixante-six ans et catholique pratiquant, est l'antithèse de Silvio Berlusconi. « Je suis comme un moteur diesel : je fais mon chemin » dit-il de lui-même. « Le sérieux paye » déclarait-il encore à la veille du scrutin, confiant dans sa victoire. Diplômé de l'université catholique de Milan et de la London School of Economics, il a enseigné la science politique de 1971 à 1999 à l'université de Bologne et à Harvard. En 1978, il fût, pendant un an, ministre de l'Industrie dans le gouvernement chrétien-démocrate de Giulio Andreotti. En 1982, il prend la direction de la plus importante holding publique, l'Institut pour la reconstruction italienne (IRI), qu'il contribue à redresser avant d'entrer en politique en 1992. A la tête de la coalition de l'Ulivo, Romano Prodi remporte les élections législatives et sénatoriales de 1996 devançant déjà Silvio Berlusconi. Lors de son premier mandat de Président du Conseil (1996-1998), il contribue au redressement des finances publiques et permet à l'Italie d'entrer dans l'Union économique et monétaire. Nommé ensuite Président de la Commission européenne (1999-2004), il a contribué à l'introduction de la monnaie unique en 2002 et à l'élargissement de l'Union européenne en mai 2004.

« Il Professore », comme on l'appelle, avait été intronisé à la tête de l'opposition le 16 octobre 2005 lors d'élections primaires qui avaient été organisées dans toute la Péninsule. Ouvertes à tous les citoyens inscrits sur les listes électorales ainsi qu'aux étrangers résidant et travaillant en Italie depuis plus de trois ans, ces élections primaires avaient rassemblé 4 311 139 personnes. Romano Prodi en était sorti grand vainqueur, recueillant 74,1% des suffrages. A la tête d'une coalition l'Unione, il rassemble quatorze mouvements politiques allant du centre à l'extrême gauche, dont, entre autres, les Démocrates de gauche (DS), La Margherita, formation dirigée par Francesco Rutelli, Refondation communiste (RC), parti dirigé par Fausto Bertinotti, Les Verts (Verdi), formation dirigée par Alfonso Pecoraro Scanio, les Sociaux-démocrates (SDI), parti dirigé par Enrico Boselli, le Parti des communistes (PdCI), parti dirigé par Oliviero Diliberto, Italie des valeurs-Liste di Pietro (IV-LDP), parti fondé par Antonio di Pietro, ancien commissaire de police devenu juge, à l'origine, en 1992, de l'opération Mani pulite, le Mouvement des républicains européens et l'Union des démocrates pour l'Europe (Udeur).

A la tête du gouvernement, Romano Prodi devrait appliquer le programme élaboré avec ses partenaires de la coalition de gauche qui prévoit une relance de la croissance et l'assainissement des finances publiques avec un retour dans les critères définis par le pacte de stabilité et de croissance dans les cinq ans à venir. Les partis de gauche se sont engagés à diminuer de cinq points les charges sociales des entreprises d'ici un an, à augmenter les taxes sur les revenus du capital (plus values et revenus d'actions) et à réintroduire les droits de succession supprimés en 2001 par Silvio Berlusconi. Selon Francesco Giavazzi, économiste à l'université Bocconi de Milan, le coût du programme de l'Unione se situe entre 1,4% et 1,7% du PIB (20 à 24 milliards d'euro). Romano Prodi a également mis en avant sa volonté de lutter contre la précarité du travail et, au niveau international, à la fin de « l'alignement inconditionnel de l'Italie » sur les Etats-Unis au profit d'un plus grand engagement européen. Il s'est engagé à demander au Parlement le rappel des soldats italiens engagés en Irak, selon un calendrier de désengagement élaboré en commun avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

Romano Prodi, qui prêche la rigueur, devra cependant convaincre les Italiens du besoin de réformes structurelles profondes. « Si le message est bien expliqué et si c'est un message d'équité, les Italiens l'accepteront » a t-il répété durant la campagne électorale. En outre, le futur Président du Conseil devrait toutefois être très vite confronté à ses premières difficultés étant donné la faible majorité dont il dispose et les divisions entre les partis formant sa coalition. Interrogé sur la fiabilité de ses partenaires, Romano Prodi répond : « Ils ont signé un programme de gouvernement et ce sont des gentilshommes ». « Le seul réel ciment de cette alliance se résume à « tout sauf Berlusconi » » déclare Paolo Franchi, éditorialiste du Corriere della Sera. Ce qui risque de se révéler insuffisant. Renato Mannheimer, professeur à l'université de Milan, a d'ores et déjà souligné que le résultat, plus faible que prévu, des Démocrates de gauche, principale formation de l'Unione, laissait augurer des divisions au sein de la coalition victorieuse. En outre, comme l'observe James Walston, directeur du département des relations internationales à l'Université de Rome, il semblerait qu'au sein de la coalition emmenée par Romano Prodi, les mouvements les plus à gauche soient ceux qui ont réalisé les meilleurs résultats. « Il va être difficile de gouverner et de trouver le chemin des réformes structurelles » analyse Paolo Pizzoli, analyste de la banque ING, estimant que « l'absence de marge de manœuvre au sein de la coalition des forces de gauche complique la tâche ».



Les deux nouvelles Chambres élues ne se réuniront pas avant le 28 avril et disposeront d'environ une semaine pour désigner leur président respectif et constituer les groupes parlementaires.

La première tâche du Parlement sera, avant même d'accorder sa confiance au nouveau Président du Conseil, d'élire le successeur de Carlo Azeglio Ciampi à la Présidence de la République, ce qui doit être fait avant le 13 mai. Le mandat de ce dernier prenant fin en effet le 18 mai, l'Assemblée parlementaire - réunissant la Chambre des députés, le Sénat et les représentants des régions - disposera donc de deux semaines pour élire le nouveau Chef de l'Etat. Très respectueux des institutions, Carlo Azeglio Ciampi, a d'ores et déjà déclaré qu'il préférait laisser à son successeur le choix de nommer le prochain président du Conseil.



Une partie des Italiens seront, de nouveau, appelés aux urnes les 28 et 29 mai prochains. La Sicile et huit provinces renouvelleront leurs exécutifs et les habitants de 1267 communes éliront leurs conseils municipaux.

A la tête du gouvernement, Romano Prodi devra probablement déployer des trésors d'énergie et d'imagination pour trouver les moyens de gouverner un pays divisé à égalité entre gauche et droite qu'il s'agit de faire sortir d'une situation politique instable et confuse.
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
Les auteurs
Corinne Deloy
Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman
Fondation Robert Schuman
Autres étapes