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Nando Pagnoncelli
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Nando Pagnoncelli
Président d’Ipsos Italie, membre du Conseil d'administration de la Fondation Robert Schuman
Cette analyse d’Ipsos, à partir des données de la vague de printemps 2026 de l’Eurobaromètre, dresse le portrait d’une Europe qui, face à des chocs prolongés – pandémie, guerre en Ukraine, instabilité au Moyen-Orient, hausse des prix – est vue comme un ancrage. La confiance moyenne dans l’Union européenne est en hausse et l’adhésion à l’euro demeure à son plus haut niveau de ces dernières années. Mais le tableau n’est pas linéaire : coexistent une demande accrue d’Europe sur la sécurité, l’énergie, la santé et la migration, et la perception persistante d’une Union bureaucratique, qui gaspille l’argent et peine à contrôler ses frontières. C’est une relation « chaud-froid » : on la veut plus forte là où c’est nécessaire ; on la critique lorsqu’elle ne satisfait pas des attentes immédiates ou lorsque ses décisions paraissent lointaines.
1 - Confiance en hausse, mais polarisée selon les pays : le cas de la France
Le constat de fond est clair : la confiance des Européens dans l’Union augmente. En moyenne, ceux qui ont « plutôt confiance » dépassent ceux qui n’ont « plutôt pas confiance », indiquant un solde positif par rapport aux semestres précédents. Toutefois, le détail par pays révèle une Europe à plusieurs vitesses. Là où les contextes politico-économiques sont relativement stables et où l’Union européenne est perçue comme un bouclier (géopolitique, énergétique, réglementaire), la confiance l’emporte nettement. Ailleurs, domine le récit public de l’Europe comme « contrainte » ou « bureaucratie ».
Dans ce cadre, la France frappe les esprits : un pays fondateur du projet européen qui, dans les derniers relevés, affiche des niveaux de confiance inférieurs à la moyenne européenne. C’est significatif, car cela dément l’idée que le scepticisme serait l’apanage des seuls pays « périphériques » ou « méditerranéens » en difficulté : ici pèse un enchevêtrement de facteurs – attentes élevées envers l’Union, tensions sociales internes, polarisation politique – qui alimente le sentiment d’une « Europe exigeante mais peu présente ». Le message politique peut avoir de graves conséquences : si une grande démocratie fondatrice peine à se reconnaître dans la « valeur ajoutée » de l’Union, l’ensemble du récit européen souffre d’un problème de proximité et de perception des résultats.
2 - Citoyenneté européenne : le « oui, mais pas franchement »
Sur la question identitaire, le tableau est cohérent avec cette ambivalence. La part de ceux qui se sentent citoyens de l’Union demeure large, mais ceux qui déclarent « oui, je me sens tout à fait citoyen européen » sont minoritaires presque partout, tandis que dominent ceux qui répondent « oui, en bonne partie ». Le lien affectif avec l’Union est plus souvent « assez », plus rarement « beaucoup ». Et lorsqu’on demande si « sa voix est entendue en Europe », la part de convaincus reste limitée. L’Europe, donc, existe et est utile, mais elle est perçue comme distante dans les moments où le citoyen cherche reconnaissance, écoute et rapidité.
Pourtant, les Européens savent ce qui les unit : à la question de savoir ce qui crée une communauté européenne, arrivent en tête « la démocratie et l’État de droit » (26 %) et la « culture » (24 %), suivies par les « valeurs » (22 %), « l’histoire » (21 %) et « l’économie » (21 %). C’est une indication précieuse pour construire un nouveau mythe fondateur : l’Europe n’est pas seulement la somme d’intérêts matériels, mais le récit cohérent de principes, d’histoire et de créativité partagés.
3 - Une demande d’Europe est explicite et pragmatique
La partie la plus nette de l’enquête concerne ce que les citoyens demandent à l’Union européenne. Les priorités au niveau européen pour les cinq prochaines années sont les suivantes :
• Sécurité et défense (36 %)
• Économie/compétitivité (29 %)
• Santé (23 %)
• Migration (22%)
• Climat et environnement (22 %)
• Emploi (22 %)
Le tableau est confirmé par les postes de dépenses du budget européen que les citoyens considèrent prioritaires :
• Défense et sécurité (39 %)
• Immigration (24 %)
• Climat/environnement (23 %)
• Agriculture et développement rural (23 %)
• Infrastructures de transport et d’énergie (21%)
Malgré une attitude tiède à l’égard de l’Europe, les citoyens européens souhaiteraient des politiques communes sur divers thèmes :
• Politique de sécurité et de défense commune (81 %)
• Accords commerciaux avec les normes sociales et environnementales les plus élevées (81 %)
• Politique commerciale commune (77 %) et politique étrangère commune (75 %)
• Politique énergétique commune (75 %)
• Union économique et monétaire avec l’euro (74 %)
• Marché unique numérique (71 %)
• Politique commune en matière d’immigration (71 %)
• Politique de santé commune (68 %)
Il s’agit d’une attitude rassurante, à un moment où les forces politiques « souverainistes » semblent bénéficier dans plusieurs pays d’un soutien en hausse. Les données décrivent en effet une opinion publique européenne qui demande plus d’intégration précisément là où les États, pris isolément, sont structurellement moins efficaces (défense, énergie, migration, santé), avec la conscience que, sur de nombreux problèmes (pas seulement transfrontaliers), la « souveraineté utile » s’exerce mieux ensemble.
Parallèlement, la liste des préoccupations immédiates (les « défis pour l’Europe ») est dominée par :
• Conflit au Moyen-Orient (25 %)
• Situation internationale (23 %)
• Guerre en Ukraine (20 %)
• Coût de la vie (17 %)
• Sécurité et défense (15 %)
• Approvisionnement énergétique (15 %)
• Immigration (14 %)
• Climat (8 %)
La demande d’Europe est donc sélective et concrète : défense, énergie, migration, santé, compétitivité. C’est un agenda de « protection des libertés » dans un monde plus complexe.
4 - Pourquoi les aspects négatifs dominent-ils le récit ?
Trois mécanismes expliquent le paradoxe entre des avantages souvent « invisibles » et des critiques très visibles.
• Biais de visibilité : les bénéfices européens sont diffus, quotidiens et tenus pour acquis (libre circulation, protection des consommateurs, normes environnementales, etc.) ; les coûts ou contraintes sont concentrés et font l’actualité (procédure d’infraction, règles relatives aux budgets nationaux, critères et délais d’allocation des fonds). Ce qui fait du bruit l’emporte sur ce qui fait système.
• Attribution sélective et défausse : quand ça va bien, le mérite est national/local ; quand ça va mal, « c’est la faute de Bruxelles ». C’est une dynamique visant à obtenir du soutien dans son propre pays de la part d’acteurs politiques en difficulté ou sous pression, qui a un impact négatif sur la légitimation européenne.
• Distance procédurale : l’Union européenne décide au terme de processus longs et multi-niveaux. Sans « visage » ni délais perçus comme rapides, la légitimité de résultat (output) peine à compenser la perception d’une faible légitimité d’entrée (input), c’est-à-dire la perception d’une faible voix au chapitre pour chaque pays.
5 - Quel nouveau mythe fondateur peut « réchauffer les cœurs » ?
Il apparaît clairement que l’Europe doit se donner pour objectif de se raconter autrement pour être perçue comme plus proche des citoyens, capable de traduire le projet en sentiment, comme l’a dit Bono, le leader de U2, en 2018.
Les « trois P » historiques – paix, protection, prospérité – ne sont pas dépassés : ils doivent être traduits à l’ère de la compétition entre puissances et de la double transition, verte et numérique. Les données suggèrent un mythe qui unisse sécurité, liberté et durabilité.
Il est toutefois nécessaire de réfléchir à ce que pourrait être l’idée directrice du nouveau récit, par exemple l’Europe comme communauté qui protège les libertés (de circuler, d’entreprendre, d’expression) en les rendant résilientes dans un monde instable, et qui les transmet intactes aux prochaines générations grâce à la transition verte et à l’innovation. Ce sont des thèmes cohérents avec ce qui ressort de l’Eurobaromètre :
• Paix, démocratie et État de droit : les citoyens les indiquent comme premiers « ciments » identitaires. La défense commune vise à préserver la paix, non à militariser l’Union.
• Sécurité et défense communes : en tête des priorités et des dépenses souhaitées.
• Souveraineté énergétique propre : l’énergie comme sécurité économique et géopolitique, conjuguée au climat/environnement.
• Bien-être juste et compétitif : une économie qui innove et crée des emplois de qualité.
• Prendre soin : santé commune et gestion humaine et efficace des migrations, comme expression concrète de la solidarité européenne.
Une synthèse formulable en trois « C » :
• Conserver les libertés (paix, droits, État de droit).
• « Capaciter » les personnes (santé, éducation, emploi, mobilité).
• Convertir notre modèle (énergie, climat, numérique) pour prospérer sans laisser personne de côté.
6 - Comment « raconter » l’Europe pour que les avantages l’emportent sur les inconvénients
Il faut des propositions opérationnelles, mesurables et proches de la vie quotidienne, en traduisant les principes en expérience concrète. Les actions pourraient être multiples. Par exemple :
• Pour chaque nouvelle mesure européenne, indiquer clairement les délais, les bénéfices, les protections pour le citoyen ou l’entreprise, avec des exemples concrets du quotidien.
• Identification et traçabilité des fonds. On peut imaginer un « label UE » visible sur les ouvrages, services et projets ; des cartes publiques mises à jour des chantiers et des résultats ; des compteurs en temps réel des bénéfices locaux (kilométrage de réseau rénové, nombre d’étudiants en mobilité ou d’entreprises exportatrices soutenues, etc.).
• Responsabilité partagée, mais aussi mérite partagé : pour chaque résultat important, communication conjointe Union européenne-gouvernement national-régions-maires. Pour chaque retard, plan de rattrapage avec le nom du responsable et des échéances.
• Communication avec les citoyens comme levier stratégique : écoute, participation et retour (« nous avons changé cela (X) parce que vous nous avez dit ceci (Y) »).
• Simplification mesurable : par exemple des objectifs de réduction des délais et des charges documentaires pour accéder aux fonds ; guichet unique numérique de l’Union pour les PME et le tiers secteur ; indicateurs publics « jours gagnés » par dossier.
• Création d’« ambassadeurs de proximité » : réseaux d’écoles, médecins, chambres de commerce, tiers secteur, comme « raconteurs » de la valeur européenne, avec des kits simples, des données locales, des micro-événements périodiques.
• Visibilité du « dividende européen » avec un compte-rendu annuel personnalisé « Votre année avec l’Union » : droits exercés, économies estimées, opportunités activées sur votre territoire.
***
La dernière enquête de l’Eurobaromètre nous livre trois messages politiques clairs.
• La confiance moyenne dans l’Union européenne progresse, mais elle est fragile et très inégale : le recul significatif de la confiance enregistré en France n’est pas un détail, c’est un avertissement sur la centralité de la reconnaissance et des résultats.
• La demande d’Europe est forte et concrète : les citoyens veulent plus d’Union surtout là où les défis dépassent les frontières, et sont prêts à la soutenir s’ils y voient protection des libertés et opportunités.
• Le nouveau mythe fondateur ne naît pas d’un slogan, mais de l’alignement entre des valeurs qui unissent (paix, démocratie, État de droit, culture) et des politiques qui protègent et habilitent (défense commune, souveraineté énergétique propre, santé, gestion ordonnée des migrations, compétitivité durable).
Si l’Union européenne sait se raconter comme une « maison des libertés sûres » – protégeant ses citoyens et rendant leurs libertés plus fortes, non plus fragiles – la défiance pourra diminuer. Et l’ambivalence des Européens à son égard, qui peut être un obstacle, deviendra un élan : celui d’un continent qui, fidèle à sa devise « in varietate concordia », lorsqu’il est mis à l’épreuve, retrouve sa raison d’être dans la promesse tenue de paix, de protection et de prospérité, mise à jour pour le siècle de la résilience et de la durabilité.
Directeur de la publication : Pascale Joannin
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