Robert Schuman

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Conférence du ministre des affaires étrangères
Bruxelles, le 18 décembre 1949



Confiance et vigilance à l'égard de la jeune République fédérale.


L'accession de l'Allemagne à l'Organisation européenne, si elle lui impose une subordination aux besoins de l'ensemble, constitue, en contrepartie pour elle, une sorte de réhabilitation et pour nous une garantie. Nous donnons à l'Allemagne une chance, elle accepte cette chance qui est de pouvoir construire son propre avenir, de mériter et de préparer son retour à une existence normale. Elle mettra ses ressources d'intelligence et de travail au service de l'Europe pour bénéficier à son tour du potentiel spirituel et matériel que l'Europe apportera à une telle association. L'Allemagne sortira de l'isolement dans lequel la relégueraient soit ses idées de revanche, soit le refus opposé par les autres nations ; isolement qui lui serait fatal, une fois de plus comme à l'Europe elle-même ; notre voisin trouvera cette fois-ci une vocation pleinement satisfaisante pour son amour-propre et pour ses légitimes ambitions.

C'est une expérience que nous tentons ; elle subira de rudes épreuves, nous ne nous en cachons pas. Les adversaires de cette politique, il y en a en deçà et au-delà de nos frontières, ne manqueront pas, sinon de provoquer au moins d'exploiter les incidents inévitables qui peuvent semer le doute, rouvrir des plaies douloureuses, faire revivre des sentiments et des ressentiments infiniment respectables. L'excès des uns causera autant de mal que l'hostilité des autres. Je suis pleinement conscient de la somme de patience et de circonspection que notre politique exigera au cours des années à venir...

Cette foi que nous proclamons, que nous mettons en œuvre, est contredite par ceux qui nous objectent que nous plaçons la charrue devant les bœufs. Votre politique nous dit-on, est raisonnable en soi, mais prématurée ; faites d'abord l'Europe, une Europe solidement charpentée, dans laquelle l'Allemagne ne risque pas d'être la plus forte, de dominer tous les autres adhérents et d'imposer sa volonté.

Ce raisonnement se rattache à certains souvenirs aussi fâcheux que récents. Hitler lui aussi parlait d'une Europe placé sous la conduite de l'Allemagne. Cette évocation ne manque pas d'impressionner les meilleurs esprits. Que répondre ?

L'Europe est à ses débuts, certes, débuts encore timides, trop timides peut-être. Mais son organisation existe, elle travaille et les premiers résultats dépassent ce qu'on pouvait légitimement espérer, dans un délai aussi court.

On nous dit d'attendre. L'Allemagne, elle, n'attendrait pas, ni pour redevenir forte ni, peut-être, pour choisir une autre voie. Serait-il préférable de la laisser rétablir ses forces en dehors de l'Organisation européenne, alors que celle-ci se trouverait au contraire affaiblie, mutilée, par l'absence de l'Allemagne. L'Allemagne s'accommodera plus sûrement d'une discipline européenne, tant qu'elle n'aura pas repris l'audace ancienne. Elle ne se tiendrait pas patiemment dans une passivité docile. Sollicitée par d'autres, elle risquerait de s'orienter dans un sens inquiétant pour nous. L'Allemagne est la plus dangereuse lorsqu'elle est repliée sur elle-même, livrée à une redoutable et explosive fermentation. Qu'elle soit parfois guidée par des conceptions aventureuses, nous le savons. Mais, ne vaudrait-il pas mieux confronter celles-ci avec les timidités et les réticences d'autrui, tenter une conciliation au sein d'un même organisme...

Les deux tâches qui nous sollicitent à l'heure actuelle : Europe et Allemagne, se rencontrent sur un même plan et convergent vers une conclusion commune. Nous nous sommes résolument engagés dans la voie de l'intégration de l'Allemagne dans l'Europe. Nous l'avons admise dans l'O.E.C.E. qui est devenue et qui doit être de plus en plus l'Organisation technique centrale de l'économie européenne.

Et si nous quittons le domaine économique pour aborder l'aspect politique du problème allemand, nos conceptions rencontreront des justifications supplémentaires plus concluantes encore. Il est un mot qui définit une pensée qui domine et guide l'essentiel de nos préoccupations, en face de l'Allemagne : c'est la sécurité. On l'a dit et redit tant de fois que nous risquons de faire sourire nos interlocuteurs comme d'un complexe d'infériorité d'une sorte de hantise maniaque.

Mais avons-nous le droit d'oublier nos expériences passées ? Nos ruines, les tombes des victimes civiles et militaires sont là pour vous rappeler ces épreuves qui ont mis en péril l'existence même de nos pays. Ce serait trahir la mémoire de nos morts, les droits des vivants, l'avenir de nos nations et de l 'Europe, si nous acceptions un tel oubli. Se souvenir, ce n'est pas entretenir la haine, mais profiter des enseignements du passé. Et ce passé nous recommande la vigilance. Nous sommes vigilants. Nous occupons l'Allemagne, toute l'Allemagne occidentale. Les armées alliées, nos services de contrôle civils et militaires y exercent une surveillance permanente et efficace. Les forces américaines tiennent une place essentielle dans ce système de sécurité.

Robert Schuman.



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