Élection présidentielle en Russie, 14 mars 2004

Actualité

Corinne Deloy,  

Fondation Robert Schuman

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14 mars 2004
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Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

Robert Schuman Fondation

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Alors que la formation du Président Vladimir Poutine, Russie unie (Edinaïa Rossia, ER), a largement remporté les élections législatives du 7 décembre dernier remportant trois cent soixante-douze sièges à la Douma, Chambre basse du Parlement, soit plus des deux tiers, les électeurs russes sont de nouveau appelés aux urnes le 14 mars prochain pour élire leur Président de la République.

Les candidats

Pour que sa candidature soit enregistrée par la Commission électorale, tout candidat à l'élection présidentielle doit obligatoirement présenter deux millions de signatures d'électeurs le soutenant, recueillies dans au moins la moitié de la Fédération de Russie. Les candidats des formations, ayant obtenu plus de 5% des suffrages aux élections législatives du 7 décembre dernier, sont exempts de cette collecte de signatures. Celle-ci, jugée pratiquement irréalisable par la Commission électorale elle-même, conduit les candidats à avoir recours à des méthodes plus ou moins légales. Ainsi, dans une usine automobile de Samara, des ouvriers se sont vus proposer de quitter leur travail plus tôt en échange d'une signature en faveur de Vladimir Poutine. Des prisonniers se sont également vus promettre des réductions de peine en échange de leur paraphe pour le Président.

Sept personnalités sont officiellement candidates à l'élection présidentielle du 14 mars, soit deux fois moins que lors du scrutin précédent :

Vladimir Poutine, Président sortant ;

Irina Khakamada, ex-présidente (avec trois autres personnes) de l'Union des forces de droite (SPS), candidate indépendante soutenue par certains membres de Russie ouverte (Otkrytaïa Rossia), organisation non gouvernementale fondée par Mikhaïl Khodorkovski, ancien patron de IoukosSibneft actuellement emprisonné, et se consacrant à l'éducation de la jeunesse et au soutien des initiatives de la société civile ;

Sergueï Glaziev, numéro deux de Rodina (Patrie) ;

Ivan Rybkine, président de Russie libérale, ancien président de la Douma puis du Conseil de sécurité, proche de l'homme d'affaires Boris Berzovski ;

Sergueï Mironov, président du Conseil de la Fédération (Sénat), allié de Vladimir Poutine et candidat du Parti de la vie ;

Nikolaï Kharitonov, 55 ans, agronome, candidat du Parti communiste (PCFR), ancien membre du Parti agraire et député de la Douma depuis 1993 ;

Oleg Malychkine, candidat ultranationaliste du Parti démocrate libéral (LDPR), garde du corps de Vladimir Jirinovski, boxeur et footballeur professionnel.

A l'issue des élections législatives, le président du Parti libéral (Iabloko), Grigori Iavlinski, l'ultranationaliste Vladimir Jirinovski (Parti démocrate libéral, LDPR) et le leader du Parti communiste Guenadi Ziouganov, ont annoncé leurs intentions de ne pas faire acte de candidature à l'élection présidentielle (Guenadi Ziouganov et Vladimir Jirinovski ont tous deux été candidats à toutes les élections présidentielles depuis 1991). « La situation politique actuelle en Russie est telle que des élections libres, justes et véritablement disputées ne sont pas possibles. Cela ne servirait à rien de participer à des élections lors desquelles on ne peut dire son point de vue ou s'adresser aux électeurs » a déclaré Grigori Iavlinski, annonçant son intention de former dans les quatre prochaines années un grand parti pour représenter une véritable opposition démocratique. Appelant également à boycotter le scrutin, le président de l'Union des forces de droite (SPS), Boris Nemtsov, avait affirmé que les « partis démocratiques ne doivent pas servir de feuille de vigne couvrant un régime policier bureaucratique en train de se renforcer ».

Le Parti communiste a néanmoins décidé d'envoyer l'un de ses seconds couteaux à cette élection en la personne de Nikolaï Kharitonov. Quant au Parti démocrate libéral de Vladimir Jirinovski, il sera représenté par Oleg Malychkine, professionnel de la boxe et du football, inconnu du grand public. Le 18 décembre dernier, le Président sortant Vladimir Poutine annonçait sa candidature et qualifiait le comportement de ses adversaires de « bête et dommageable ». « Cela peut affecter la vie normale du pays et avoir de l'effet sur l'économie. C'est une position lâche » a t-il déclaré.

La seule femme candidate, Irina Khakamada, n'a pas hésité dès le début de sa campagne à accuser Vladimir Poutine d'avoir mis en danger la vie des citoyens lors de la prise d'otages d'octobre 2002 au théâtre Nord-Ost (un commando de quarante et un Tchétchènes avait retenu plus de huit cent personnes) et pendant laquelle cent trente personnes avaient trouvé la mort, succombant aux gaz utilisés par les forces de l'ordre. « Poutine n'est pas un être humain. C'est un fonctionnaire, c'est un système bureaucratique dans lequel il ne faut pas entrer » a-t-elle déclaré. Par ses déclarations, la candidate libérale souhaitait avant tout prouver qu'elle n'était pas « un agent du Kremlin », c'est-à-dire que sa candidature n'était pas une fausse candidature d'opposition au Président. Irina Khakamada, qui a perdu son siège de député lors des dernières élections législatives, sait qu'elle n'a aucune chance de battre Vladimir Poutine. « Mon but n'est pas de gagner face à Vladimir Poutine. Mon but est de rassembler les gens et de montrer que nous allons nous battre et qu'ils ne peuvent pas tout simplement nous balayer. J'essaie simplement de créer un modèle alternatif de la façon dont doit être dirigée la Russie ». Sa candidature est stratégique et son objectif plus lointain. La candidate libérale souhaite en effet créer une formation d'opposition solide en vue des prochaines élections législatives. « En 2007, un parti d'opposition sérieux doit émerger. Nous devons nous débarrasser des étiquettes Iabloko et SPS et arriver avec un nouveau programme et une nouvelle idéologie » affirme t-elle.

Le 5 février, un autre candidat, Ivan Rybkine, a mystérieusement disparu de Moscou avant de réapparaître cinq jours plus tard, déclarant tout d'abord s'être reposé en Ukraine chez des amis avant d'affirmer avoir été kidnappé et drogué. Le candidat s'est retiré à Londres et a annoncé qu'il y resterait jusqu'à l'élection. « Mon absence de Russie en dira cent fois plus long aux électeurs russes et aux gouvernements des pays occidentaux que ce que dirait ma présence » a t-il indiqué, ajoutant « Après ce qui s'est passé à Kiev, je suis convaincu que cette élection est un jeu sans règles et qui peut se terminer pour moi avant d'avoir commencé. Voilà pourquoi je poursuivrai ma campagne depuis l'étranger et alors on verra ».

Une élection jouée d'avance

Comme sa formation, Russie unie, l'avait fait pour la campagne électorale des élections législatives du 7 décembre dernier, Vladimir Poutine, prétextant une surcharge de travail, a volontairement renoncé à utiliser son temps de parole de candidat sur les chaînes et les radios publiques. Le Président a également fait don de son temps d'antenne à ses rivaux.

A défaut de débattre de la guerre en Tchétchénie, que Vladimir Poutine avait promis de régler en arrivant au pouvoir en mars 2000, de la pauvreté, principal sujet de préoccupation des Russes (un peu plus de 20% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté) ou de l'étendue de la corruption dans le pays (qui préoccupent quatre Russes sur dix), c'est l'éventuelle prolongation du règne de Vladimir Poutine au-delà de ses deux mandats de quatre ans qui figure actuellement au cœur de la vie politique russe. Le Président se déclare opposé à toute révision de la Constitution qui lui interdit pour l'instant de se représenter à la prochaine élection présidentielle de 2008. Cependant, la Douma (Chambre basse du Parlement) a accepté le 5 février dernier d'examiner prochainement un projet de loi émanant de députés de la région d'Ivanovo (nord-est de Moscou) et proposant d'allonger la durée du mandat présidentiel de quatre à sept ans. Vladimir Poutine a déclaré « comprendre l'initiative » de députés qui souhaitent « créer des conditions plus stables pour le pays et permettre la mise en œuvre durable de la politique du Président ». De son côté, le vice-président de la Douma, Oleg Morozov (Russie unie) a estimé qu'une telle proposition à quelques semaines de l'élection présidentielle n'était « pas éthique ». Selon une enquête d'opinion réalisée par l'institut Vtsiom-A et publiée le 5 février, 46% des Russes sont favorables à une modification de la Constitution, contre 44% qui s'y déclarent opposés. Parallèlement, un sondage de l'institut Romir révèle que 54% de la population pensent que Vladimir Poutine restera Président au-delà de l'année 2008.

Vladimir Poutine a mené, depuis son élection à la tête de l'Etat le 26 mars 2000, une politique qualifiée de « démocratie dirigée » par les analystes politiques. La guerre en Tchétchénie s'est poursuivie, d'anciens membres du KGB ont été nommés à tous les niveaux de l'Etat et les réformes libérales et la modernisation de l'Etat ont été accélérées. Côté politique étrangère, la Russie s'est rapprochée, à partir du 11 septembre 2001, des pays occidentaux avant que Vladimir Poutine ne prenne de la distance en s'opposant fermement à l'intervention anglo-américaine en Irak. La Russie a également peu apprécié l'intervention des Etats-Unis dans la crise géorgienne consécutive aux élections législatives du 2 novembre dernier. Enfin, l'arrestation le 25 octobre dernier de Mikhaïl Khodorkovski, ancien patron de IoukosSibneft, a marqué la victoire des siloviki (hommes de la force), personnalités issues des administrations « armées » que sont la police, l'armée et les services secrets, sur les oligarques, hommes d'affaires qui ont constitué leur empire lors des privatisations sous l'ère de Boris Eltsine et contrôlent les principales richesses du pays. Rappelons que la justice a décidé le 23 décembre que Mikhaïl Khodorkovski resterait en prison jusqu'au 25 mars.

Selon les dernières enquêtes d'opinion, Vladimir Poutine devrait recueillir 70% des suffrages. Sergueï Glaziev obtiendrait quant à lui 4% des voix, Nikolaï Kharitonov, 1,5% et Irina Khakamada, moins de 1%. La seule inquiétude de cette élection présidentielle concerne le taux de participation, celui-ci devant obligatoirement être supérieur à 50% des inscrits pour que le scrutin soit déclaré valide. Le boycott de l'élection par les leaders des principales formations d'opposition a tout d'abord effrayé le Kremlin qui s'est vu condamné à susciter la candidature d'amis de Vladimir Poutine afin de contenir l'abstention et de donner au scrutin une apparence de compétition électorale. Finalement, outre Sergueï Mironov et Sergueï Glaziev, alliés du Président (Sergueï Mironov allant jusqu'à déclarer lors de l'annonce de sa candidature qu'il se présentait « afin que Vladimir Poutine ne se sente pas seul »), quatre autres candidats seront présents à cette élection.

Selon une enquête d'opinion début février, 55% des Russes auraient l'intention de se rendre aux urnes le 14 mars et 71% s'apprêteraient à voter en faveur du Président sortant. Cependant, pour les deux tiers de la population, cette élection présidentielle est un scrutin « sans aucune réelle compétition ».

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