Analyse

Election présidentielle en Ukraine, 31 octobre et 14 novembre 2004

Actualité

Corinne Deloy,  

Fondation Robert Schuman

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31 octobre 2004
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Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

Robert Schuman Fondation

Fondation Robert Schuman

L'Ukraine s'apprête à élire les 31 octobre et 14 novembre prochains son troisième Président de la République depuis l'indépendance du pays proclamée le 24 août 1991.

La campagne électorale s'est récemment transformée en crise politique avec l'ouverture par le Parquet ukrainien d'une enquête pour tentative d'attentat contre le principal candidat de l'opposition, Viktor Ioutchenko (Notre Ukraine). Celui-ci a été victime le 6 septembre dernier d'un empoisonnement alimentaire pour lequel il a dû être hospitalisé à Vienne dans un état grave et qui pourrait s'avérer d'origine criminelle. De retour en Ukraine dix jours plus tard, le candidat de l'opposition a clairement accusé le régime de l'actuel Président de la République, Leonid Koutchma, d'avoir voulu le supprimer. « Ce qui m'est arrivé n'est pas un problème alimentaire. Ce qui m'est arrivé est un problème lié au régime politique en Ukraine. Il n'est pas question de cuisine au sens littéral du terme mais de la cuisine politique ukrainienne où l'on commandite des meurtres. Ne vous demandez pas qui sera le prochain, le prochain peut être chacun d'entre nous » a déclaré Viktor Ioutchenko.

Les dix années de présidence de Leonid Koutchma, qui a nié toute responsabilité dans l'intoxication alimentaire dont a été victime le candidat de l'opposition, sont largement entachées de scandales (fraudes électorales, vente illégale d'armes à l'Irak) ainsi que d'agressions et de crimes toujours non élucidés. En outre, l'Ukraine fait partie des vingt pays les plus corrompus de la planète selon l'organisation non gouvernementale Transparency International, spécialisée dans la lutte contre la corruption (classement 2002).

L'assassinat de Gueorgui Gongadzé toujours non élucidé est encore très présent dans la mémoire des Ukrainiens. Disparu le 16 septembre 2000 et retrouvé décapité le 2 novembre de la même année, Gueorgui Gongadzé, trente et un ans, rédacteur en chef du journal en ligne Ukraïnska pravda, www.pravda.com.ua, connu pour ses critiques envers le pouvoir en place, enquêtait au moment de son enlèvement sur des affaires de corruption touchant le sommet de l'Etat. Avant sa mort, il avait déclaré être suivi par des policiers. Le 16 septembre dernier, à l'occasion du quatrième anniversaire de sa disparition, plus d'un millier de personnes se sont rassemblées dans le centre de la capitale Kiev pour réclamer que justice soit faite. « Assez de mensonges, nous voulons la vérité » proclamaient les banderoles des manifestants. L'assassinat de Gueorgui Gongadzé a été suivi d'autre décès suspects dont celui de Mikhaïlo Kolomiets, directeur d'une agence de presse, retrouvé pendu le 30 octobre 2002.

A l'approche de l'élection présidentielle, les incidents se multiplient. Le 20 août dernier, un incendie criminel ravageait partiellement les locaux d'un journal d'opposition à Lviv dans l'Ouest du pays. Le 15 septembre, une chaîne de télévision de l'opposition, Canal cinq, affirmait connaître des difficultés de diffusion dans plusieurs régions ukrainiennes où la retransmission de plusieurs programmes a dû être arrêtée. A la mi-août, une délégation de sénateurs américains, en visite dans le pays, a dénoncé les restrictions significatives imposées à certains médias et les manœuvres empêchant l'opposition de s'exprimer. L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a également fait part de sa préoccupation face au climat actuel de la campagne électorale. De son côté, l'Union européenne a demandé la transparence la plus complète du scrutin. « Il est de la plus haute importance que l'élection présidentielle se déroule de façon pleinement démocratique. Les relations Union européenne-Ukraine dépendent d'actions concrètes pour promouvoir les valeurs et les critères européens » déclarait le 18 mai dernier Brian Cowen, ministre irlandais des Affaires étrangères au moment où son pays exerçait la Présidence de l'Union européenne. L'actuel Premier ministre, Viktor Ianoukovich, lui-même candidat à l'élection présidentielle des 31 octobre et 14 novembre prochains, s'est exprimé en faveur d'un scrutin « équitable et transparent ». Mais l'équipe électorale du principal candidat de l'opposition, Viktor Ioutchenko, a déposé à la Commission électorale plus de quatre vingt-dix plaintes pour des violations commises durant la campagne concernant notamment des pressions de responsables sur leurs subordonnées pour recueillir des signatures en faveur du Premier ministre candidat, la participation de fonctionnaires d'Etat à sa propagande électorale et les difficultés d'accès de l'opposition aux médias. Par ailleurs, interrogés par le Centre de recherche indépendant Razoumkov, les deux tiers des Ukrainiens disent craindre que les résultats de l'élection présidentielle soient falsifiés et près de la moitié d'entre eux pensent que ces fraudes bénéficieront au candidat du pouvoir. Les deux tiers des personnes interrogées (67,5%) estiment que la campagne électorale se déroule de manière injuste et qu'elle favorise certains candidats. L'accès inégal aux médias, les pressions des employeurs pour assurer le vote en faveur d'un candidat et la participation de fonctionnaires d'Etat à la campagne sont les violations les plus souvent citées. Dans cette enquête d'opinion réalisée dans la première quinzaine de septembre, seuls deux Ukrainiens sur dix (19%) se déclarent satisfaits de la politique du Président Leonid Koutchma, 69% des personnes interrogées exprimant le désir d'un changement radical à la tête du pays.

Le système politique ukrainien

Le Président de la République est le détenteur du pouvoir exécutif. Il est élu pour cinq ans au suffrage universel direct ; son mandat n'est renouvelable qu'une seule fois. Le Président est le commandant en chef des forces armées nationales. Il nomme et révoque le Premier ministre, il peut également annuler les décisions du Conseil des ministres de l'Ukraine et celles du Conseil des ministres de la République autonome de Crimée et peut également apposer son veto aux lois adoptées par le Parlement, lesquelles sont alors renvoyées devant les députés.

L'Ukraine possède également un Parlement monocaméral, le Verkhovna rada (Conseil suprême), qui compte quatre cent cinquante membres élus pour quatre ans. Deux cent vingt-cinq députés sont désignés au scrutin majoritaire au sein de circonscriptions et les deux cent vingt-cinq autres au scrutin proportionnel de liste national (un minimum de 4% des suffrages est obligatoire pour être représenté au Parlement). Le Parlement peut passer outre les vetos présidentiels par un vote des deux tiers de ses membres. Le 2 avril dernier, le Président de la République a promulgué une loi modifiant le mode de scrutin aux élections législatives qui auront désormais lieu au scrutin proportionnel, le seuil nécessaire à l'entrée au Parlement passant de 4% à 3%.

L'actuel Président de la République, Leonid Koutchma, est en poste depuis le 10 juillet 1994 où il a été élu avec 52,58% des suffrages. Au terme de son premier mandat, il a été réélu le 14 novembre 1999, recueillant 56,3% des voix, contre 37,8% à son adversaire Petro Simonenko (Parti communiste d'Ukraine).

Agé de soixante-six ans, ingénieur de formation, Leonid Koutchma a été directeur de l'usine de missiles de Dniepropetrovsk de 1986 à 1992 avant d'être nommé Premier ministre par le précédent Chef de l'Etat Leonid Kravtchouk (1991-1994). En décembre 1993, Leonid Koutchma devient président de l'Union ukrainienne des industriels et des entrepreneurs avant d'accéder à la Présidence de la République six mois plus tard. Arrivant au terme de son deuxième mandat, Leonid Koutchma ne peut donc se représenter aux suffrages des électeurs.

Vingt et une personnes sont candidates à la succession de Leonid Koutchma. Il s'agit de :

Viktor Ioutchenko (Notre Ukraine) ;

Petro Simonenko (Parti communiste, KPU) ;

Viktor Ianoukovich (Parti des régions, PR), actuel Premier ministre ;

Natalia Vitrenko (Parti socialiste progressiste, PSPU) ;

Oleksandr Moroz (Parti socialiste, SPU) ;

Anatoli Kinakh (Parti des industriels et des entrepreneurs, PPPU), ancien Premier ministre ;

Oleksandr Rjavskï (Union pan ukrainienne Famille unie) ;

Oleksandr Iakovenko (Parti communiste ouvrier et paysan) ;

Oleksandr Baziliouk (Parti roukh pour l'unité) ;

Roman Kozak (Organisation ukrainienne nationaliste, OUN) ;

Dmitro Kortchinski (Fraternité) ;

Leonid Tchernovetski, président d'honneur de la société Pravex;

Vassil Volha (Contrôle public) ;

Iouri Zbtiniev (Nouvelle force) ;

Ihor Douchyne (Parti libéral démocrate d'Ukraine, LDPU) ;

Mikhaïlo Brodski (Iablouko) ;

Hryhorei Tchernych (Parti de la réhabilitation du peuple) ;

Andrei Tchornovil (Organisation ukrainienne nationaliste, OUN) ;

Vladislav Krivobobokov (Parti populaire des déposants et de la défense sociale) ;

Vitalei Kononov (Parti vert, ZPU).

Un duel incertain

Leonid Koutchma a choisi son successeur à la tête de l'Etat en la personne de l'actuel Premier ministre Viktor Ianoukovich. Originaire de Donbass, région située à l'est et la plus peuplée du pays, celui-ci occupait depuis 1997 les fonctions de gouverneur de la région de Donestsk, où vit un dixième de la population ukrainienne. En novembre 2002, désigné Premier ministre, il s'était fixé comme priorité de lutter contre la pauvreté et le chômage, de baisser les impôts et d'augmenter les retraites. Soutenu par la Russie, il est le candidat de l'ancienne nomenklatura soviétique qui ne s'est convertie à l'économie de marché que pour mieux se bâtir des empires économiques à l'ombre du pouvoir. Comme l'actuel Président de la République, Viktor Ianoukovich est partisan de l'entrée de son pays dans l'Union européenne et dans l'OTAN.

Son principal rival dans la course à la présidence, Viktor Ioutchenko est un pro Occidental convaincu et un partisan résolu de l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne et à l'OTAN. Le 4 juillet dernier, vingt mille personnes lui manifestaient leur soutien au lendemain de l'ouverture officielle de la campagne électorale pour l'élection présidentielle aux cris de « Ioutchenko, le Président du peuple ». « Je gagnerai cette élection et ce sera notre victoire à tous » avait alors déclaré le principal candidat de l'opposition. Leader de Notre Ukraine, première formation du Parlement avec cent douze députés, il souhaite engager les réformes économiques indispensables à la libéralisation du pays. Viktor Ioutchenko est particulièrement populaire dans la partie Ouest de l'Ukraine, traditionnellement plus tournée vers l'Occident que vers la Russie. Selon toute vraisemblance, il devrait affronter le Premier ministre au deuxième tour où il peut espérer bénéficier du soutien de l'ensemble de l'opposition.

Le 23 juin dernier, le Parlement ukrainien a voté, par 276 voix contre 5 voix et une abstention, un projet de réforme de la Constitution renforçant les pouvoirs du Premier ministre au détriment de ceux du Président de la République. Les membres de Notre Ukraine et ceux du Bloc Ioula Timochenko (vingt et un députés) ont refusé de prendre part au vote. Selon eux, le texte adopté a pour unique but de diminuer les pouvoirs du Président au cas où l'opposition remporterait la prochaine élection présidentielle. Cette réforme constitutionnelle pourrait également permettre à Leonid Koutchma de devenir Premier ministre en cas de victoire de son dauphin Viktor Ianoukovich lors de l'élection présidentielle.

Au début de l'année 2004, le Parlement avait déjà voté un projet de réforme de la Constitution présenté par Leonid Koutchma et contenant un article qui prévoyait l'élection du Président de la République par le Parlement. Le Chef de l'Etat avait, par la suite, décidé de retirer cet article de son projet. Une enquête d'opinion réalisée par le Centre de recherche indépendant Razoumkov avait révélé que 86% des Ukrainiens étaient opposés à la modification du mode d'élection du Président de la République.

Pour la première fois, des paris politiques vont être organisés dans le pays à l'occasion de l'élection présidentielle. Les Ukrainiens vont ainsi pouvoir parier sur les résultats de l'élection présidentielle, ainsi d'ailleurs que sur ceux de la présidentielle américaine du 2 novembre. La somme maximale qu'un joueur peut remporter a été fixée à dix mille dollars. Si Viktor Ianoukovich peut sembler avoir un léger avantage, il reste que jamais depuis l'indépendance du pays une élection présidentielle n'a été aussi incertaine en Ukraine où une victoire de l'opposition ne paraît plus impossible.

Rappel des résultats de l'élection présidentielle ukrainienne de 1999

Source : Le Courrier des pays de l'Est, n° 1 030, La Russie et les autres pays de la CEI 2001-2002, Paris, La Documentation française, novembre-décembre 2002.

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