Elections législatives au Royaume-Uni, 5 mai 2005

Actualité

Corinne Deloy,  

Fondation Robert Schuman

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5 avril 2005
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Deloy Corinne

Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

Robert Schuman Fondation

Fondation Robert Schuman

Le 5 mai prochain, 44 180 243 Britanniques sont appelés aux urnes pour élire les six cent quarante-six membres de la Chambre des Communes, Chambre basse du Parlement. Le 5 avril dernier, avec vingt-quatre heures de retard sur la date initialement prévue en raison de la mort du Pape Jean-Paul II, le Premier ministre Tony Blair a demandé à la Reine Elizabeth II de dissoudre l'actuel Parlement, dissolution qui a eu lieu le 11 avril.

Le système politique britannique

Le Parlement comprend deux Chambres, la Chambre des Communes et la Chambre des Lords. La Chambre des Communes est élue pour une période qui ne peut excéder cinq ans. En réalité, il est rare qu'un gouvernement termine son mandat. Cela fût cependant le cas en 1964 et 1997, les deux fois, au préjudice du pouvoir en place. Dans la grande majorité des cas, les gouvernements optent pour des mandats plus courts et, sans attendre la fin de la législature, choisissent d'appeler leurs concitoyens aux urnes à la date qui leur paraît la plus favorable.

Le Royaume Uni est divisé en six cent quarante-six circonscriptions et le vote aux élections législatives a lieu au scrutin uninominal majoritaire à un tour. Baptisé « First past the post » (le premier au poteau) selon le langage des courses hippiques, ce système est inéquitable dans le sens où il avantage grandement le candidat arrivé en tête du scrutin, que celui-ci ait obtenu 80% ou 20% des suffrages. Ainsi, lors des dernières élections législatives du 7 juin 2001, le Parti travailliste, qui a recueilli 40,7% des voix, a obtenu 62,5% des sièges à la Chambre des Communes. Ce système est également fatal aux « petites » formations qui ne peuvent espérer obtenir des sièges à moins que leurs suffrages ne soient géographiquement concentrés, ce qui au Royaume-Uni est le cas pour les formations nationalistes écossaises, galloises ou irlandaises.

Toute personne âgée de dix-huit ans peut être candidate aux élections législatives à l'exception des membres du clergé des églises d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande et de l'église catholique romaine, de certains hauts fonctionnaires, des soldats, des policiers de carrière, des juges et officiers judiciaires et des ambassadeurs. Tout candidat doit, selon la loi électorale, confier la conduite de sa campagne à un agent électoral qu'il peut ou non choisir de rémunérer.

Actuellement, neuf formations politiques sont représentées à la Chambre des Communes.

- le Parti travailliste (Lab), formation du Premier ministre Tony Blair, au pouvoir depuis 1997, compte quatre cent treize députés ;

- le Parti conservateur (Cons), principal parti d'opposition dirigé par Michael Howard depuis le 6 novembre 2003, possède cent soixante-six députés ;

- les Libéraux-démocrates (LibDem), formation dirigée par Charles Kennedy et, en tant que troisième force politique du pays, éternelle victime du bipartisme britannique, compte cinquante-deux députés ;

- le Parti national écossais (SNP), parti nationaliste en recul de sept points lors des dernières élections du Parlement écossais le 1er mai 2003. Dirigé par John Swinney, il compte cinq députés ;

- le Parti unioniste d'Ulster (UUP), formation protestante irlandaise dirigée par David Trimble, compte six députés ;

- Plaid Cymru (PC), parti nationaliste gallois arrivé en deuxième position au pays de Galles lors des dernières élections régionales du 1er mai 2003, possède quatre députés ;

- le Parti démocratique d'Ulster (DUP), formation protestante dirigée par Ian Paisley et arrivée en tête en Irlande du Nord lors des élections régionales du 1er mai 2003, compte cinq députés ;

- Sinn Fein (SF), parti républicain et nationaliste irlandais dirigé par Gerry Adams, compte quatre députés ;

- le Parti travailliste et social-démocrate (SDLP), formation catholique d'Irlande du Nord, compte trois députés.

Les enjeux des élections législatives

Après avoir battu le record de longévité pour un Premier ministre travailliste –record précédemment détenu par Clement Attlee (1945-1951)- Tony Blair est déterminé à offrir au Parti travailliste sa troisième victoire consécutive, ce qui serait une première dans l'histoire du royaume. « Je monterai au front, déclarait-il le 22 février dernier dans une interview donnée à News of the World, quels que soient les problèmes et les pressions, ce travail procure un plaisir et une satisfaction immenses et j'ai l'intention de le poursuivre. Les temps sont durs mais je suis moi-même une personne plus endurcie que je ne l'étais il y a six ou sept ans. On reçoit des coups mais on peut vivre avec et c'est ce que je fais ».

Le Premier ministre, modernisateur du Labour dans les années quatre-vingts et artisan du retour des Travaillistes au pouvoir après dix-huit années de traversée du désert, souhaite plus que jamais enraciner sa formation, rebaptisée New Labour, au centre de l'échiquier politique et promet « la prospérité pour tous ». Le 5 avril, dans sa déclaration annonçant la date des élections législatives, Tony Blair a mis l'accent sur sa volonté de continuer son action à la tête du pays, une action dont il s'est dit « fier ». Il a déclaré vouloir « enraciner la stabilité économique, poursuivre les investissements dans les services publics et augmenter le salaire minimum ». Il a promis de faire porter, dans un troisième mandat, ses efforts sur la santé, l'école, les familles et les retraités.

Les Travaillistes peuvent s'enorgueillir de leur bilan économique. En effet, après huit ans de pouvoir du Labour, le Royaume-Uni connaît, contrairement à ces deux principaux voisins européens, la France et l'Allemagne, une période de prospérité : la croissance est élevée (3,1%) et le taux de chômage, qui s'établissait à 4,7% en janvier 2005 selon les normes du Bureau international du travail, est en baisse constante et à son plus bas niveau depuis vingt-neuf ans. « Si le pays comprenait la réalité des projets économiques, il ne ramènerait jamais les Conservateurs au pouvoir » a affirmé le Premier ministre, s'exprimant à propos du programme économique des Tories, qui, selon lui, conduirait immanquablement à une détérioration des services publics.

Le programme travailliste pour ces élections législatives est centré sur l'économie et les services publics. Qualifié par Tony Blair de « meilleur chancelier de l'Echiquier (nom donné au ministre de l'Economie au Royaume-Uni) depuis cinquante ans», Gordon Brown, maître d'œuvre de la croissance ininterrompue depuis 1997, devrait donc jouer un rôle important dans la campagne électorale qui sera dirigée par Alan Milburn, fidèle parmi les fidèles du Premier ministre. En novembre 2004, Gordon Brown a dévoilé un important programme de réformes « l'Etat providence au service de la famille » dont les mesures (en faveur des enfants, des parents, des handicapés, des plus âgés et des plus démunis) seront cependant très coûteuses. Le chancelier de l'Echiquier s'appuie, pour financer ce programme, sur des prévisions de forte croissance pour 2005 et table également sur le bond enregistré par les recettes fiscales en janvier dernier.

Les économistes ne sont cependant pas sans évoquer certaines des menaces qui pèsent sur l'économie du royaume : vigueur de la livre, prix élevé du pétrole, pressions inflationnistes, essoufflement de la consommation des ménages et ralentissement de l'activité dans les services, un secteur clé de la croissance britannique. Le Fonds monétaire international (FMI) et la Commission européenne ont d'ailleurs conseillé, début mars, au Royaume-Uni de réduire ses dépenses si le pays veut continuer à respecter les disciplines de règle budgétaire énoncées par Gordon Brown lui-même en 1997. Ce dernier a cependant fait fi de ces recommandations. « Le Royaume Uni se doit d'écarter toute proposition qui réduirait l'investissement dans nos infrastructures et nos services publics, qu'elle émane de la Commission européenne, du FMI ou de quiconque » a-t-il déclaré.

Côté politique étrangère, la guerre en Irak a gravement affecté l'image de Tony Blair au sein de l'opinion publique, majoritairement opposée à l'intervention militaire. La polémique sur les armes de destruction massive, finalement introuvables, ainsi que le suicide de l'expert gouvernemental David Kelly ont gravement discrédité la parole du Premier ministre. Au risque de provoquer son propre électorat, celui-ci pourtant assume complètement ses choix. «Avec l'Irak, je devais décider : est-ce que le monde serait mieux sans Saddam Hussein ou avec lui ? Au bout du compte, je pense qu'il est mieux sans mais je n'ai jamais manqué de respect envers ceux qui avaient un point de vue différent. Cette décision a été immensément difficile mais je crois que j'ai choisi la bonne voie » a déclaré Tony Blair. Huit mille soldats britanniques sont déployés en Irak, quatre vingt-six d'entre eux sont morts depuis le début de l'intervention.

Dans sa circonscription de Sedgefield, située près de Newcastle au Nord-Est de l'Angleterre, Tony Blair, élu depuis 1983, devra d'ailleurs faire face, entre autres, à plusieurs candidatures difficiles. La première est celle de Reg Keys, dont le fils Thomas est mort en Irak en juin 2003 quelques jours avant ses vingt et un ans. « La responsabilité d'avoir entraîné ce pays dans une guerre illégale doit être assumée » déclare le candidat qui est soutenu par un groupe de journalistes et d'autres personnalités. Se présente également face au Premier ministre David Shayler, ancien membre des services secrets, qui reproche à Tony Blair sa perte de crédibilité et ses « mensonges sur la guerre en Irak ».

Le 30 mars dernier, dix-sept députés travaillistes ont signé une déclaration dans laquelle ils affirment leur opposition au conflit et déclarent « qu'ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre fin à l'occupation de l'Irak ». Reste que la guerre en Irak est passée ces dernières semaines au second plan des préoccupations de l'électorat et que les déçus du Labour, comme les opposants à l'intervention britannique en Irak, ne semblent pas prêts à voter en faveur des Tories qui souffrent toujours de leur image de parti vieillissant et peu en phase avec la société actuelle.

Dirigé depuis le 6 novembre 2003 par Michael Howard, le Parti conservateur, l'une des plus anciennes formations politiques au monde, ne semble pas en mesure de s'imposer le 5 mai prochain. Le parti est toujours orphelin de Margaret Thatcher et pâtit de l'image ultra conservatrice qui est la sienne aux yeux de la majorité des Britanniques. De même, il n'a, depuis deux ans, jamais réussi à mettre véritablement en difficulté Tony Blair, pourtant affaibli par la crise irakienne. La formation conservatrice sera, pour ces élections législatives, drivée par l'australien Lynton Crosby, l'homme qui a permis la réélection du Premier ministre conservateur australien John Howard en 2004.

Le programme des Tories prévoit d'importantes baisses d'impôt, une réduction de la dette publique et une restructuration de la fonction publique (suppression de cent soixante-huit organismes publics et de deux cent trente-cinq mille postes de fonctionnaires) qui devrait permettre de réaliser trente-cinq milliards de livres d'économies (cinquante et un milliards d'euro). La formation conservatrice promet de réaffecter vingt-trois de ces trente-cinq milliards à une augmentation du budget des hôpitaux, des écoles, des transports, de la police et des pensions de retraite.

Enfin, les Tories ont été secoués ces dernières semaines par plusieurs incidents plutôt malvenus dans une campagne déjà difficile. Howard Flight, vice-président de sa formation et architecte du programme économique du parti, a vu ses propos tenus devant des militants conservateurs - et dans lesquels il affirmait que les Tories pourraient réaliser des coupes budgétaires plus importantes que les trente-cinq milliards annoncés dans leur programme électoral - reproduits dans la presse. Le 25 mars dernier, Michael Howard lui a donc interdit de se présenter dans sa circonscription d'Arundel and South Downs (Sussex) sous l'étiquette du Parti conservateur. « Nous ne promettons pas quelque chose avant les élections pour faire autre chose après. Nous ne ferons pas quelque chose en privé et autre chose en public. Tout le monde dans le parti doit s'y engager. Sinon, il est viré » a affirmé le leader conservateur.

Troisième force politique du pays, les Libéraux-démocrates se présentent comme la seule véritable alternative au pouvoir en place. En mars, la formation s'est acheté une pleine page de publicité dans trois quotidiens (The Independent, The Times et The Daily Mail) pour décliner les « dix bonnes raisons de voter libéral-démocrate ». Comme leurs adversaires travaillistes et conservateurs, les Libéraux-démocrates placent la santé et l'éducation en tête de leurs priorités. Ils s'engagent ainsi à réduire la taille des classes et à fixer un nouveau taux d'imposition de 50% (contre 40% actuellement) pour tous les revenus annuels supérieurs à cent mille livres (cent quarante quatre mille euro). Qualifiée de « plutôt dangereuse » par Tony Blair parce qu'elle « concernerait beaucoup de personnes et pas seulement des super riches », cette mesure toucherait en fait 419 000 Britanniques, soit 0,9% des contribuables du royaume. Les bénéfices seraient utilisés pour améliorer la situation de la santé dans le pays. Les Libéraux-démocrates s'engagent également à supprimer les droits d'entrée à l'université, droits qui ont doublé depuis l'arrivée de Tony Blair au pouvoir. Ainsi, s'il fallait, en 1997, 5 792 livres (8 400 euro) à un étudiant pour financer son diplôme, la même formation universitaire lui coûte aujourd'hui 17 150 euro. Cette somme devrait d'ailleurs encore s'accroître dans les années à venir, les Travaillistes ayant voté, en 2004, une augmentation des frais de scolarité applicable à la rentrée 2006.

Rappelant l'opposition de son parti à l'intervention militaire en Irak, le leader libéral-démocrate, Charles Kennedy, a également fait part de son désir de vivre dans un « pays plus juste ». « Nous sommes contre la guerre en Irak et ferons en sorte qu'une telle action –injustifiée et illégale- ne se reproduise pas » a déclaré le porte-parole du parti pour les Affaires étrangères, Menzies Campbell.

Travaillistes, un scrutin gagné d'avance ?

Selon l'ensemble des enquêtes d'opinion, les Travaillistes devraient s'imposer pour la troisième fois consécutive lors des élections législatives du 5 mai prochain. Les trois derniers sondages publiés dans la presse le week-end dernier annoncent tous la victoire du Labour. L'enquête réalisée par l'institut d'opinion Mori et publiée dans The Observer et The Sunday Mirror donne une large avance (7 points) à la formation de Tony Blair (40% pour le Labour, contre 33% aux Tories et 20% aux Libéraux-démocrates), celle réalisée par l'institut ICM pour le Sunday Telegraph crédite les Travaillistes de 38% des voix, contre 34% aux Conservateurs et 20% aux Libéraux-démocrates. Enfin, le sondage réalisé par l'institut YouGov et publié par le Sunday Times donne 37% d'intentions de vote aux Travaillistes, contre 35% aux Conservateurs et 21% aux Libéraux-démocrates. Néanmoins, vendredi 8 avril, une enquête réalisée par YouGov pour le Daily Telegraph ne donnait au Labour qu'un seul point d'avance sur les Tories (36% en faveur du parti travailliste, contre 35% pour le Parti conservateur et 21% pour les Libéraux-démocrates). Un tiers des personnes interrogées dans ce même sondage voyaient cependant en Tony Blair le meilleur Premier ministre (34%, contre 26% qui se prononçaient en faveur de Michael Howard et 16% pour Charles Kennedy).

Enfin, la participation, qui avait été, en 2001, la plus basse depuis quatre-vingts ans (59,4%), s'annonce de nouveau faible. Elle pourrait même, selon de nombreux instituts d'opinion, ne pas dépasser les 50%. En baisse continue depuis les années cinquante, la participation a accéléré sa chute depuis l'arrivée au pouvoir de Tony Blair, passant en 2001 pour la première fois au-dessous de la barre des 70%. Dans une lettre publiée le 6 avril dernier dans le Daily Mirror, Tony Blair, conscient du problème posé par la montée de l'abstention, a lancé un appel aux électeurs travaillistes. « Le 5 mai, votre vote sera vital pour décider si ce pays continue d'aller de l'avant ou s'il fait marche arrière avec les Tories » écrivait-il. La probabilité d'une forte abstention et le nombre élevé d'électeurs encore indécis pourraient finalement rendre ces élections législatives beaucoup plus ouvertes que ne le prévoient, à un mois du scrutin, les enquêtes d'opinion.

Rappel des résultats des élections législatives du 7 juin 2001 au Royaume-Uni

participation : 59,4%

source : BBC

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