Elections législatives au Royaume-Uni, le point à une semaine du scrutin

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Corinne Deloy,  

Fondation Robert Schuman

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30 avril 2005
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Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

Robert Schuman Fondation

Fondation Robert Schuman

A une semaine des élections législatives du 5 mai, le Parti travailliste continue de mener la course en tête dans tous les sondages. La dernière enquête d'opinion réalisée par l'institut NOP et publiée par The Independent le 26 avril crédite le Labour de 40% des intentions de vote, contre 30% pour les Conservateurs et 21% pour les Libéraux-démocrates. Les Travaillistes gagnent deux points par rapport au précédent sondage réalisé par cet institut, les Tories en perdent deux et les Libéraux-démocrates restent stables. Une autre enquête publiée le 24 avril par le Times et réalisée par l'institut Populus donne 41% des suffrages au Labour, 32% aux Conservateurs et 20% aux Libéraux-démocrates. « Oubliez les sondages, ces élections sont à la fois difficiles et serrées » a averti Tony Blair qui sait que la partie devrait se révéler serrée, notamment dans une centaine de circonscriptions où l'écart entre les deux principales forces politiques devient plus infime chaque jour.

Dans son programme intitulé « Opportunité et sécurité pour tous dans un monde en changement », le Parti travailliste promet, entre autres, de ne pas augmenter les impôts ou d'étendre le champ de la TVA, de rénover ou de rebâtir l'ensemble des établissements scolaires avant la fin du prochain mandat, d'offrir une formation gratuite aux « savoirs de base » à toutes les personnes en ayant besoin, d'allonger la durée des congés (quatre semaines par an) et du congé maternité, d'augmenter le taux horaire du salaire minimum (qui passerait de 5,05 à 5,35 livres), de réduire le nombre de demandeurs d'asile et de fixer des règles d'accès au Royaume-Uni « sévères et justes », de maintenir la gratuité du système public de santé, de construire cent nouveaux hôpitaux dans les cinq prochaines années et de réduire la durée d'attente des traitements et opérations.

Tony Blair a confirmé, le 13 avril, que cette campagne législative serait la dernière pour lui. « J'ai dit que c'était ma dernière élection (...) aux prochaines élections, il y aura un autre leader ». Le Premier ministre a cependant écarté la possibilité de quitter le 10 Downing Street avant la fin de son mandat. « J'effectuerai un mandat complet. Et quand je dis un mandat complet, c'est exactement ce que je veux dire ». Tony Blair a centré sa campagne sur le bilan économique de son chancelier de l'Echiquier, Gordon Brown, dont il se sait très redevable. Celui-ci avait déjà été l'un des principaux artisans des campagnes électorales du Parti travailliste en 1997 et 2001. « Tony Blair sait qu'il a besoin de Gordon Brown qui a énormément d'alliés au sein du Parti travailliste et qui est perçu comme l'homme qui a réconcilié le Labour avec l'efficacité économique » explique Michael Bruter, expert politique de la London School of Economics (LSE). Le Premier ministre a comparé sa relation à Gordon Brown à un « mariage fondé sur des valeurs communes » même s'il a reconnu « qu'occasionnellement, les deux amis pouvaient être en désaccord ». « Gordon Brown est en général respecté, il est le plus populaire des principaux responsables de tous les partis » affirme le directeur de l'institut d'opinion YouGov, Peter Kellner, ajoutant « Le Labour, ces derniers jours, dit implicitement : votez Blair et vous aurez Brown et c'est ce qui attire les électeurs ». Le Premier ministre a laissé entendre qu'en cas de victoire, il maintiendrait Gordon Brown à son poste, assurant qu'il avait fait « un travail fantastique en gérant l'économie ». En effet, depuis l'arrivée des Travaillistes au pouvoir en 1997, le Royaume-Uni a connu une période de croissance ininterrompue de trente trimestres et une progression annuelle du PIB de 2,8%. Pour beaucoup d'analystes politiques, à travers le succès annoncé de Tony Blair, on voit poindre le prochain avènement de Gordon Brown.

Le Premier ministre a ciblé sa campagne sur les valeurs. « Les électeurs auront à choisir entre les valeurs travaillistes - sécurité et opportunité pour toutes les familles britanniques qui travaillent dur et pour les retraité- et les valeurs conservatrices, l'intérêt de quelques privilégiés aux dépens de la majorité qui travaille dur » a-t-il souligné.

Il est visiblement parvenu à convaincre les électeurs qu'une victoire des Tories mettrait en danger la réussite économique. Le 25 avril dernier, soixante-trois chefs d'entreprises (dont Charles Allen, directeur de la chaîne de télévision privée ITV, Gerry Robinson, PDG d'Allied Domecq et Alan Sugar, PDG d'Amstrad) ont signé dans le Financial Times une lettre ouverte de soutien à Tony Blair qui, selon eux, a assuré aux entreprises « un environnement économique stable » depuis 1997. « Ce n'est pas le moment de mettre en danger une stabilité acquise si difficilement. L'avenir de ce pays ne réside pas dans une réduction de trente-cinq milliards de livres des investissements dans les services publics » écrivent-ils, faisant explicitement allusion à la mesure avancée par les Conservateurs ajoutant « Le Royaume-Uni est devenu une société favorable aux entreprises et plus de mille entreprises naissent chaque jour aujourd'hui sous la direction du Parti travailliste ».

Deux jours plus tard, soixante-sept chefs d'entreprise (parmi lesquels Christopher Gent, PDG de GlaxoSmithKline et Lord MacLaurin, ancien PDG des supermarchés Tesco) accordaient, via une lettre ouverte publiée dans le même quotidien, leur soutien à Michael Howard : « Un gouvernement conservateur garderait les dépenses et les emprunts sous contrôle et des impôts bas, alors qu'à l'opposé le gouvernement travailliste a un trou de plusieurs milliards de livres dans les finances publiques ».

Le 19 avril dernier, des religieux et intellectuels musulmans ont appelé leurs coreligionnaires à voter pour le Labour en dépit de l'engagement de ce parti en faveur de la guerre en Irak : « Nous avons été bien sûr en colère contre le gouvernement travailliste, principalement à cause de l'Irak et des lois antiterroristes, mais aux prochaines élections, le pays sera confronté à un choix. Nous restons opposés à l'intervention militaire en Irak décidée par le gouvernement et nous continuons d'appeler celui-ci à esquisser une stratégie de sortie d'Irak ». Les musulmans représentent 1,6 million de la population britannique.

Le programme des Conservateurs insiste sur la santé, l'éducation, la sécurité (création de quarante mille postes supplémentaires de policiers et de vingt mille places de prison) et sur le contrôle de l'immigration et du droit d'asile. Les Tories proposent une sortie du Royaume-Uni de la Convention des Nations Unies sur les réfugiés. Une enquête d'opinion réalisée le 9 avril par l'institut ICM pour le Daily Mirror a mis en évidence la méconnaissance par les Britanniques des réalités de l'immigration. Seules 4% des personnes interrogées sont ainsi averties que le nombre de demandeurs d'asile a été réduit de 65% au Royaume-Uni durant les deux dernières années, passant de cent dix mille à quarante mille deux cents. 23% des personnes sondées croient que leur nombre a triplé ou quadruplé, 37% qu'il a doublé.

Le texte des Tories s'adresse aux « attentes simples et aux valeurs des Britanniques, des gens qui respectent les règles, les autres et sont responsables » a déclaré Michael Howard. Certains des Conservateurs auraient cependant souhaité voir leur leader abandonner son sujet favori, l'immigration, pour s'engager plus avant sur les réductions d'impôts mais Michael Howard est resté sourd à leurs demandes. « J'ai dit absolument clairement que je ne faisais pas de promesse que je ne pourrai pas tenir » a-t-il répété.

Le leader conservateur mène une campagne virulente, voire agressive, un fait rare dans la vie politique britannique. « Ces élections législatives sont une chance pour vous de dire à M. Blair de se casser » a-t-il affirmé le 27 avril dans un message aux électeurs. Plus un jour ne se passe sans que le chef des Tories ne traite le Premier ministre de « menteur », donnant moult exemples des moments où le leader travailliste n'a pas dit la vérité. « S'il peut mentir pour nous emmener en guerre, il peut mentir pour gagner des élections » répète Michael Howard.

De leur côté, les Libéraux-démocrates ont appelé les électeurs à faire du scrutin un référendum sur l'honnêteté du Premier ministre. Ils se sont toutefois démarqués de la campagne du Parti conservateur qu'ils ont qualifiée de « forme la plus négative de campagne personnelle ». La troisième force politique du pays a repris son combat contre la guerre en Irak. « Beaucoup de gens vont se souvenir de l'opposition continuelle des Libéraux-démocrates à la guerre en Irak, représentant les vues de millions de nos compatriotes. Beaucoup se souviendront que les Conservateurs se sont alignés sur Tony Blair et George Bush » a déclaré le leader de la formation, Charles Kennedy. Se présentant comme la seule véritable alternative, les Libéraux-démocrates sont les seuls à annoncer leur intention d'augmenter les impôts. Ils proposent de transformer les impôts locaux, actuellement basés sur la surface des habitations, en un impôt basé sur les revenus.

Pas plus que la récente faillite du constructeur automobile MG Rover qui entraînera le licenciement de cinq mille personnes, la légère hausse du taux de chômage enregistrée en mars dernier ne devrait pas permettre aux Conservateurs de renverser la tendance des enquêtes d'opinion en faveur du Labour. Selon les normes (incluant les chômeurs non indemnisés) du Bureau international du travail (BIT), le taux de chômage s'élève pour le mois de mars à 4,8%, contre 4,7% pour février, ce qui représente vingt-neuf mille demandeurs d'emploi supplémentaires. Le taux de chômage est également à la hausse selon l'Office des statistiques nationales (ONS), progressant de onze mille personnes pour s'élever à 2,7%. Néanmoins, au Royaume-Uni, 75% de la population active occupe un emploi (contre 63% en France), soit le taux le plus élevé depuis que cette mesure statistique a été créée en 1992. En outre, entre décembre et février dernier, le nombre d'inactifs a chuté de cent mille personnes, le nombre de personnes employées s'est accru de cent quarante-huit mille et le nombre d'heures travaillées a augmenté de 1%.

Pour l'heure, l'Europe est la grande absente de la campagne électorale. Dans les enquêtes d'opinion, les relations du Royaume-Uni avec l'Union européenne n'occupent que le neuvième rang des préoccupations des électeurs, très loin derrière la santé, le logement, l'immigration, les retraites, la criminalité et le terrorisme. L'Europe est pourtant l'un des sujets sur lequel les différences entre les formations politiques sont les plus importantes. Les Travaillistes soutiennent officiellement (sous réserve de satisfaire à cinq critères précis définis par le parti) l'entrée du Royaume-Uni dans l'Union économique et monétaire (UEM) et défendent la Constitution européenne, tandis que les Conservateurs y sont fermement opposés. Alors que la ratification de la Constitution européenne sera l'un des premiers dossiers qui échoira au nouveau gouvernement issu des élections législatives, l'Europe est complètement absente des dix principaux points qui résument le programme du parti tory.

Dans sa circonscription de Folkestone-and-Hythe, située près de Douvres, Michael Howard devra d'ailleurs affronter la présidente du Parti pour l'indépendance du Royaume Uni (UKIP), Patricia Holdsworth. Elle accuse le leader conservateur d'hypocrisie sur l'Europe. « Le parti de Michael Howard a un programme en matière d'immigration qui serait illégal dans le cadre des lois européennes mais, en même temps, les députés conservateurs financent les campagnes pour le « oui » dans les pays qui organisent un référendum sur la future Constitution de l'Union » a-t-elle déclaré.

Les « petites » formations sont également entrées en campagne. Ce sont trois mille cinq cent dix-huit candidats (dont seulement sept cent vingt-deux femmes) issus de deux cent onze formations différentes -et souvent fantaisistes comme le parti pour les combats de lutte dans la confiture, le parti d'Elvis, le parti des nouvelles par mobylettes, le parti des haricots du nouveau millénaire- qui s'affronteront le 5 mai prochain. La très grande majorité des candidats n'obtiendront pas les 5% de voix nécessaires pour récupérer leur caution de cinq cent livres (730 euro) qu'ils ont dû déposer pour pouvoir se présenter à ce scrutin.

En dépit d'un système très défavorable aux « petits » partis, les Verts espèrent obtenir un ou deux députés à la Chambre des Communes et misent sur deux circonscriptions : Brighton Pavilion, où ils sont arrivés en tête lors des élections européennes du 10 juin 2004, et Lewisham Deptford.

Veritas, formation créée en février dernier par Robert Kilroy-Silk, ancien député travailliste, député européen élu le 10 juin 2004 dans la région des Midlands sous l'étiquette du Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni, est également en lice pour ce scrutin législatif. Le parti propose d'instaurer un taux unique d'imposition sur le revenu de 22%.

Enfin, le parti pour la paix et le progrès (PPP) de la comédienne Vanessa Redgrave a fait le choix, provocateur, de présenter comme candidat aux élections législatives Babar Ahmad, actuellement emprisonné pour terrorisme et sous le coup d'une demande d'extradition de la part des Etats-Unis.

Le 5 mai, les Britanniques éliront les six cent quarante-six députés de la Chambre des Communes, une réduction de soixante-douze à cinquante-neuf des circonscriptions en Ecosse ayant diminué de treize le nombre de députés. Selon une étude de l'université de Plymouth, ce nouveau découpage électoral devrait priver les Travaillistes de dix sièges, les Conservateurs, les Libéraux-démocrates et le Parti national écossais (SNP) perdant chacun un siège.

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