Election présidentielle en Biélorussie, le point à une semaine du scrutin

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Corinne Deloy,  

Fondation Robert Schuman

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10 mars 2006
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Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

Robert Schuman Fondation

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Un peu plus de sept millions de Biélorusses désigneront leur Président de la République le 19 mars prochain. Le vote par anticipation débutera le 14 mars. Cent vingt-deux représentants de formations politiques ont été nommés au sein des 6 586 commissions électorales, dont 41 à l'étranger, formées pour l'élection présidentielle. Le Parti communiste (KPB) comptera cent neuf membres, le Parti agraire (AP) dix, le Parti républicain du travail et de la justice (RPPS), le Parti de l'Union civique (CAB) et le Parti social-démocrate (PPA), un représentant chacun. 489 personnes appartenant à des organisations publiques - dont la plupart sont membres de la Ligue de la jeunesse de la République-, des syndicats ou des organisations de femmes ont également été désignées pour siéger dans les commission électorales qui, au total, compteront 74 107 membres.

Le 17 février dernier, quatre personnalités ont été officiellement enregistrées comme candidats à l'élection présidentielle :

- Alexandre Milinkevitch, élu candidat unique de l'opposition démocratique le 2 octobre dernier lors du congrès des Forces démocratiques unifiées, organisation rassemblant plusieurs formations politiques et une douzaine d'organisations non gouvernementales d'opposition ;

- Alexandre Kazouline, ancien recteur de l'université de Minsk et leader du Parti social-démocrate, ancienne formation d'opposition reprise en main par les autorités après l'emprisonnement de son ancien chef, Mikola Statkevitch, accusé d'avoir organisé une manifestation contre le pouvoir en place ;

- Sergueï Gaïdoukevitch, leader du Parti libéral-démocrate (LDPB), formation nationaliste ;

- Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis le 20 juillet 1994.

Zenon Pozniak, réfugié politique aux Etats-Unis depuis 1996, et Sergueï Skrebets, en détention provisoire depuis mai dernier pour une affaire de corruption, n'ont pas été autorisés à se présenter.

Les actes de répression se multiplient au fur et à mesure que la date de l'élection se rapproche. Le 9 mars, le numéro deux de l'état-major de campagne d'Alexandre Milinkevitch, Vintsuk Viatchorka, a été condamné à deux semaines de prison pour l'organisation d'un meeting électoral non autorisé à Minsk. « Je ne suis coupable de rien. Le code électoral autorise les représentants d'un candidat à l'élection à organiser des rencontres avec les électeurs » a t-il affirmé lors de son procès. Deux jours plus tôt, Vladimir Chantsev, autre responsable de la campagne électorale du candidat unique des forces démocratiques, avait été condamné à la même peine pour avoir organisé un meeting électoral non autorisé à Moguilev, dans l'Ouest du pays. Deux responsables de Pora, fer de lance de la révolution orange ukrainienne et qui s'est récemment transformé en parti politique, ont été empêchés d'entrer en Biélorussie.

Le 1er mars, le chef du comité de sécurité nationale (KGB), Stepan Soukhorenko, a tenu une conférence de presse à Minsk au cours de laquelle il a accusé l'organisation, non enregistrée, Partnerstvo (Partenariat) de fomenter un coup d'Etat pour le jour de l'élection présidentielle. Selon lui, les dirigeants de l'organisation avaient préparé à l'avance les résultats d'un sondage, sortie des urnes, qui devait conduire l'opposition à accuser la commission électorale de falsification des résultats du scrutin et amener la population à descendre dans les rues pour protester contre le caractère antidémocratique du scrutin. En outre, le chef du KGB a affirmé que, selon ses informations, il était prévu d'activer des engins explosifs durant ces manifestations. « L‘apparition de sang et de victimes aurait donné les mains libres aux organisateurs des manifestations pour la deuxième étape, à savoir la prise des bâtiments officiels, des gares, ce qui aurait conduit à l'arrêt total du fonctionnement de l'Etat et dans ce mouvement, à une prise du pouvoir par la force » a t-il déclaré. Alexandre Milinkevitch a immédiatement contesté les accusations portées par le chef du KGB. Les dirigeants de l'organisation Partnerstvo risquent jusqu'à trois ans de prison pour participation à l'activité d'associations non enregistrées.

Le 2 mars dernier, le leader du Parti social-démocrate, Alexandre Kazouline, a été arrêté à Minsk alors qu'il essayait de se faire enregistrer pour participer au congrès de délégués du peuple convoqué par Alexandre Loukachenko. L'ancien recteur de l'université de Minsk, ayant en outre détruit un portrait de Loukachenko dans le commissariat où il a été interpellé, devrait être poursuivi pour hooliganisme. Au cours de cette interpellation, des journalistes et des militants, qui manifestaient devant le commissariat, ont été blessés par les forces spéciales déployées par le ministère de l'Intérieur. Quelques heures plus tard, près de 3 000 personnes défilaient dans les rues de Minsk brandissant des drapeaux en jean, symboles de l'opposition, et encadrées par plus de mille policiers anti-émeutes. Durant ce rassemblement non-autorisé par les autorités, Alexandre Milinkevitch a déclaré aux manifestants qu'ils avaient « le droit de vivre en Europe et dans un pays libre ». « Nous n'avons pas le droit de nous réunir avec les électeurs. Il n'y a ni liberté ni vérité ni justice dans notre pays » a-t-il affirmé, rappelant son slogan de campagne « Liberté, justice et vérité ».

Ce même jour et durant ces événements, Alexandre Loukachenko tenait un meeting électoral, retransmis sur toutes les chaînes de télévision, devant 2 500 délégués d'un congrès populaire dans lequel il a dénoncé « le monde occidental qui veut renverser le pouvoir en Biélorussie ». « Des centaines de millions de dollars sont transférés en Biélorussie via l'Ukraine, les pays baltes et la Pologne pour renverser mon régime. Nous savons quelles ambassades reçoivent de l'argent liquide pour l'acheminer ici » a-t-il affirmé. Il a justifié le récent démantèlement de soixante-douze organisations en expliquant que celles-ci « allaient sortir des protocoles électoraux falsifiés et annoncer la victoire de l'un de ces avortons (candidats des forces d'opposition) ». « La direction russe ne permettra pas que le dernier rempart avant Moscou soit détruit, qui plus est sans combat. Si nous donnons notre pays sans nous battre, nos descendants ne nous le pardonneront jamais » a-t-il conclu. Il a comparé la Biélorussie « où règne la propreté et l'ordre » à l'Europe « qui est dans le chaos ». « Ils disent : nous allons démocratiser la Biélorussie. Démocratisez-vous d'abord ! » a t-il lancé à l'adresse des Etats occidentaux.

Boris Gryzlov, porte-parole de la Douma, Chambre basse du Parlement russe, venu soutenir Alexandre Loukachenko, était présent à cette réunion. Il a déclaré : « Nous avons notre propre voie. Loin de nous l'idée de copier le modèle d'intégration de l'Union européenne qui creuse sa propre tombe. Avec vingt-cinq Etats, ce sera, au mieux, la stagnation. L'union Russie-Biélorussie, en revanche, est promise au développement et à la croissance ».

Le 6 mars, Alexandre Milinkevitch est revenu sur l'arrestation d'Alexandre Kazouline durant une intervention radiophonique de vingt minutes et a qualifié de « show » le congrès populaire organisé par Alexandre Loukachenko. « Notre congrès à nous se déroulera le 19 mars prochain. Il sera vraiment biélorusse et vraiment populaire » a annoncé le candidat unique des forces démocratiques. Il a remercié ses partisans d'avoir bravé leur peur pour défiler dans les rues de Minsk le 2 mars dernier. « Je suis reconnaissant à tous ces gens pour leur soutien et leur courage. Une fois que vous avez surmonté votre peur, vous ne vous pourrez plus jamais vous agenouiller. Un homme libre ne peut redevenir un esclave » a t-il déclaré. Ce même jour, Alexandre Kazouline a affirmé, lors d'une conférence de presse, que « la Biélorussie allait se dresser contre son dictateur ». « Aujourd'hui, ce qui est important, ce n'est pas qui va devenir Président de la République, Alexandre Kazouline ou Alexandre Milinkevitch. Aujourd'hui, ce qui est important, c'est qu'Alexandre Loukachenko ne redevienne pas à nouveau Président » a déclaré le leader du Parti social-démocrate.

Le candidat unique des forces démocratiques, Alexandre Milinkevitch, s'est rendu le 3 mars à Lida et le 4 mars dans sa ville natale de Hrodna ainsi qu'à Vaukavysk et Slonim. De très nombreuses personnes ont assisté à ses meetings. Le 5 mars, à Baranovitch, il a appelé les électeurs à défendre leur vote « dans les rues si nécessaire ». Le 8 mars, Alexandre Milinkevitch a mobilisé ses partisans à Minsk : « Loukachenko n'a pas été reçu dans un seul pays européen depuis dix ans parce que ces pays ne reçoivent pas de dictateurs »

Le 22 février dernier, comme la loi électorale l'y autorise, Alexandre Milinkevitch est intervenu durant trente minutes à la télévision d'Etat. Il a promis, s'il est élu, de changer radicalement le style de gouvernement du pays et de libérer la société de la peur : « Dans la plupart des meetings que nous avons tenu en régions ces dernières années, les gens se plaignent du manque de liberté d'expression et de religion. Beaucoup d'entre eux disent qu'ils veulent se débarrasser de la peur et qu'ils aspirent à la liberté ». A la « stabilité dans la stagnation » qui commande la politique de Loukachenko, il oppose sa volonté de parvenir à la « stabilité dans le développement ». « Nous pensons que le temps est venu de gouverner ce pays autrement. Nous devons promouvoir la coopération, pas la confrontation. Nous devons encourager les gens, pas les punir » a déclaré Alexandre Milinkevitch qui a promis de faire de son mieux «pour sortir le pays de l'isolement dont il souffre». Il a tenu à préciser que « la coalition démocratique (était) contre la révolution ». « Nous ne demandons qu'une chose : que les élections se déroulent selon la loi et sans falsification » a-t-il affirmé.

Alexandre Kazouline et Alexandre Milinkevitch sont également intervenus à la radio durant trente minutes et ont critiqué la politique menée par les autorités actuelles. Les deux candidats se sont plaint d'avoir été censurés dans leurs propos. « Sur un total de trente minutes d'enregistrement, la censure a coupé sept minutes, notamment les déclarations d'Alexandre Kazouline critiquant la nomination du fils aîné de Loukachenko, Viktor, au poste de conseiller présidentiel pour les questions de sécurité » a déclaré Nina Chidlovskaïa, porte-parole d'Alexandre Kazouline. Auraient également été supprimées les références du candidat à un entretien donné par Loukachenko en 1995 au journal allemand Handelsblatt au cours duquel il avait déclaré « En son temps, l'Allemagne a été sortie des ruines grâce à un pouvoir très fort. Tout n'était pas mauvais dans l'Allemagne du célèbre Adolf Hitler ». Alexandre Milinkevitch s'est lui aussi plaint « d'une coupure illégale » dans son intervention radiophonique « alors qu'il se moquait du manque de culture de Loukachenko » a affirmé son porte-parole, Pavel Majeïka.

A noter que Loukachenko, qui intervient quand il le souhaite dans les médias, a préféré ne pas utiliser les trente minutes de télévision qui lui étaient allouées par la campagne électorale.

Depuis le 26 février, les Biélorusses peuvent écouter et regarder de nouveaux programmes de radios et télévisions financés par l'Union européenne. Un magazine quotidien d'information, « Fenêtre sur l'Europe », est diffusé chaque matin, en biélorusse et en russe, par la radio européenne pour la Biélorussie (www.belradio.fm) et par Radio baltic wave. Quatre émissions sur l'élection présidentielle, au cours desquelles interviendront des candidats, des représentants d'organisations non gouvernementales et des observateurs électoraux, seront réalisées en direct. Côté télévision, la chaîne russe RTVi diffuse chaque semaine, en biélorusse et en russe, un magazine de trente minutes, intitulé également « Fenêtre sur l'Europe ». Quatre rediffusions hebdomadaires de cette émission sont prévues. Deux émissions en direct sur l'élection présidentielle seront diffusées sur les ondes.

Les Etats-Unis sont pessimistes et « imaginent difficilement » que le scrutin présidentiel du 19 mars prochain puisse être démocratique. Les autorités américaines ont appelé les autorités biélorusses à « cesser de persécuter eux qui se prononcent pour des élections démocratiques ». Le 8 mars dernier, la Biélorussie a été qualifiée dans le rapport annuel sur les droits de l'Homme publié par le Département d'Etat américain de « régime dictatorial » pour avoir réprimé l'opposition politique et imposé de nouvelles restrictions à la société civile. «Loukachenko continue à s'arroger tous les pouvoirs pour lui-même et son régime dictatorial. Des militants pro-démocratie dont des membres de l'opposition, des responsables syndicaux, des étudiants et des rédacteurs de journaux ont été interpellés, mis à l'amende et emprisonnés pour avoir critiqué Loukachenko et son régime » peut-on lire dans ce rapport.

Hans Winkler, ministre des Affaires étrangères autrichien, dont le pays assure jusqu'en juillet prochain la présidence de l'Union européenne, estime que « le régime autoritaire d'Alexandre Loukachenko s'isole de plus en plus » assurant que « l'Union européenne ne fermera pas les yeux face aux violations des droits de l'Homme dans ce pays ». Le 23 février dernier, le président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, René van der Linden, a appelé à briser l'isolement du peuple biélorusse et proposé l'ouverture d'un bureau du Conseil de l'Europe à Minsk. « C'est maintenant le moment de se livrer à une réflexion critique sur les stratégies que nous avons jusqu'à présent adoptées pour favoriser l'évolution démocratique de la Biélorussie, concernant les relations avec les autorités biélorusses et le soutien à la société civile et aux forces démocratiques. Nous devons nous interroger sur la manière d'améliorer la coordination internationale dans nos politiques vis-à-vis de la Biélorussie » a-t-il souligné.

« En Biélorussie, l'élection présidentielle est organisée pour montrer qu'il n'existe pas d'alternative crédible à Loukachenko » écrit Alexandra Goujon, maître de conférences à l'Université de Bourgogne et à l'Institut d'études politiques de Paris. En effet, à une semaine du scrutin, Loukachenko semble avoir verrouillé le système. Ce procédé n'a rien à voir avec une véritable élection démocratique et ne semble pas de bon augure pour l'avenir de ce pays.

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