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Réélection d'Alexandre Loukachenko à la présidence de la République biélorusse dans un scrutin joué d'avance

Actualité

Corinne Deloy,  

Fondation Robert Schuman

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21 mars 2006
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Deloy Corinne

Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

Robert Schuman Fondation

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Sans surprise, Alexandre Loukachenko a été réélu, dimanche 19 mars, Président de la République de Biélorussie dès le premier tour de l'élection présidentielle avec 82,6% des suffrages, soit sept points de plus que lors du dernier scrutin présidentiel du 9 septembre 2001. Selon les résultats officiels de la Commission électorale, son principal adversaire, le candidat unique de l'opposition démocratique, Alexandre Milinkievitch, aurait obtenu 6% des voix, le leader du Parti libéral-démocrate (LDPB), Sergueï Gaïdoukevitch, 3,5% des suffrages et Alexandre Kazouline, leader du Parti social-démocrate, 2,3%.

Le taux de participation se serait élevé à 92,6%, soit 8,7 points de plus qu'il y a cinq ans. Comme la loi électorale le leur permet, plus de 20% des Biélorusses avaient choisi de voter par anticipation, une procédure dénoncée par de nombreux observateurs internationaux qui y voit l'un des moyens privilégiés du bourrage des urnes. Ainsi, de nombreux étudiants ont déclaré avoir été invités par leurs professeurs à voter de façon anticipée dans des bureaux où ne se trouvait aucun observateur indépendant.

Plus de mille deux cents observateurs internationaux ont surveillé une partie du déroulement d'un scrutin qui s'est déroulé dans une atmosphère de forte tension.

«Ces élections ne seront reconnues ni par nous ni par les pays démocratiques. Ces chiffres vont faire rire les gens. En Pologne, quand les gens ont commencé à rire des autorités communistes, Solidarnosc a gagné et c'est ce vers quoi nous nous dirigeons » a déclaré Alexandre Milinkievitch à l'annonce des premiers résultats, ajoutant « Ca ne me surprendrait pas que quelqu'un revendique 120% des suffrages ». « Je m'attendais à ce que la campagne soit déloyale et malhonnête, mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit aussi scandaleuse. Quand nous nous sommes lancés dans ces élections, nous savions qu'elles ne seraient pas justes. Mais nous ne le regrettons pas. Je pense que le pouvoir regrette déjà d'avoir permis l'enregistrement de candidats indépendants. Nous allons exiger, y compris à travers des structures internationales, que cette élection soit considérée comme invalide » a également affirmé Alexandre Milinkievitch qui a rappelé que plus de quatre-vingt membres de son état-major de campagne avaient été mis en prison pour des motifs allant de l'injure à l'organisation de meeting non autorisé !

Comme le candidat unique de l'opposition les y avaient invitées, environ dix mille personnes se sont rassemblées sur la place d'Octobre, principale place de Minsk, dès la fermeture des bureaux de vote en scandant le nom d'Alexandre Milinkievitch et en criant « Longue vie à la Biélorussie ! ». « J'appelle chacun à venir sur la place d'Octobre à 20h. Je garantis qu'aucun d'entre nous ne prépare de violences. Nous n'essaierons même pas de forcer les rangs de la police anti-émeute. Nous nous contenterons de marcher et de discuter et nous dirons « pas de fraudes et non au mensonge. Plus ils nous menacent d'avoir recours à la force, plus la protestation sera forte. Nous n'avons pas peur » avait déclaré Alexandre Milinkievitch, la veille de l'élection présidentielle, en se disant « certain » que les forces de l'ordre ne tireraient pas sur la foule. « Les gens ont surmonté leur peur. Notre objectif est de nouvelles élections honnêtes. Ils disent que nous voulons une révolution. Mais nous ne voulons que des élections libres et honnêtes, sans tricherie. Le pouvoir dit que la majorité le soutient. C'est un mensonge. La justice et la vérité sont avec nous. Nous avons triomphé de la peur » a lancé dimanche soir à la foule le candidat des forces démocratiques qui tenait à la main une gerbe d'oeillets roses.

« Nous sommes des opposants de la révolution, du sang versé. Mais un changement est indispensable » a déclaré le leader du Parti social-démocrate, Alexandre Kazouline, qui avait appelé à se joindre à l'appel d'Alexandre Milinkievitch à manifester. « Le peuple va se lever et sentir ses forces. Alexandre Loukachenko ne peut garder le pouvoir que par la force. Il est temps que la Biélorussie se réveille et se débarrasse du fascisme et de la dictature. Aucun citoyen biélorusse ne veut la guerre, nous voulons juste que chaque voix de citoyen soit écoutée » a t-il ajouté.

Les forces de police, stationnées dans les rues voisines, ne sont pas intervenues contre les manifestants qui brandissaient des drapeaux bleus de l'opposition (Une pièce de Jean's) et le drapeau national biélorusse blanc et rouge interdit par Alexandre Loukachenko. Certains automobilistes ont klaxonné en signe de soutien aux manifestants. « S'il y a des provocations, la responsabilité en incombera aux autorités » avait mis en garde Alexandre Milinkievitch lors de son vote dans une école de Minsk.

Des manifestations avaient également été organisées dans plusieurs pays européens (Pologne, Lituanie, Ukraine, République tchèque). Deux cents personnes se sont rassemblées à Gdansk, d'autres à Cracovie et Bydgoszcz ainsi qu'à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. « Ce qui se passe en Biélorussie entache la conscience de l'Europe. Il faut s'y opposer. Alexandre Loukachenko veut couper la Biélorussie du monde. Il n'y arrivera pas» a déclaré à Varsovie le vice-président du Parlement européen, Janusz Onyszkiewicz, qui s'est vu interdire d'entrer en Biélorussie.

« Jusqu'ici, nous les avons tolérés. Mais dès qu'ils traverseront cette ligne, nous prendrons de dures mesures. Dieu fasse qu'ils n'osent pas faire quelque chose dans le pays. Nous leur briserions le cou immédiatement. Comme à un petit canard » avait menacé le 17 mars Alexandre Loukachenko lors d'une intervention télévisée. Il avait aussi appuyé les déclarations du chef du KGB, Stepan Soukhorenko, qui avait promis de faire condamner à mort ou emprisonner à vie les éventuels manifestants assimilés par lui à des « terroristes » et contre qui il rappelait que la «peine de mort» pouvait être appliquée. « Nous menons ce scrutin pour nous-mêmes. Le maître ici, c'est le peuple biélorusse. Ce qui est important, c'est que cette élection se déroule dans le respect de la législation biélorusse » avait affirmé Alexandre Loukachenko. « Je garantis qu'il n'y aura pas de coup d'Etat. Il n'y aura pas de prise par la force des bâtiments, de blocage des rues. Dans le respect de la Constitution, nous prendrons les mesures nécessaires» avait-il assuré en se disant sûr de sa victoire.

Loukachenko avait par ailleurs appelé les observateurs étrangers présents en Biélorussie pour l'élection présidentielle, à « ne pas dépasser leurs prérogatives ». « Nous ne sommes pas devenus des marionnettes entre les mains d'autrui » avait-il tenu à souligner répétant que les pays occidentaux, et notamment les Etats-Unis, préparaient un « coup d'Etat » contre lui. La directrice de la commission centrale électorale, Lidya Ermochina, a affirmé que la campagne avait été « loyale et équitable et que toute tentative de faire pression sur Alexandre Loukachenko se retournerait contre ses auteurs ».

La veille de l'élection, le Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, avait mis en garde le régime d'Alexandre Loukachenko contre un recours à la force qui ne pourrait pas ne pas avoir de « conséquences » sur les relations entre l'Union européenne et la Biélorussie. De son côté, le Haut représentant de la politique étrangère de sécurité et de coopération de l'Union européenne, Javier Solana, avait exprimé son « indignation » et sa « surprise » devant l'avertissement des autorités biélorusses et prévenu que toute violence contre des manifestations pacifiques «susciterait une forte réaction internationale».

Ancien professeur d'idéologie communiste dans l'Armée rouge, diplômé de la faculté d'Histoire de Moguilev et de l'Académie d'Agriculture, commissaire politique chez les garde-frontières, Alexandre Loukachenko, cinquante et un ans, est devenu responsable de sovkhoze (ferme collective) en 1987. Elu député du soviet suprême de la Biélorussie soviétique en 1991, il est nommé deux ans plus tard président de la commission parlementaire anti-corruption dans le soviet suprême de Biélorussie. Le 20 juillet 1994, à trente-neuf ans, il est élu Président de la République sur la base d'un programme populiste promettant le remboursement des pertes financières causées par la hausse vertigineuse de l'inflation.

En novembre 1996, Alexandre Loukachenko organise un référendum lui permettant de prolonger de deux ans le terme de son premier mandat (qui s'est donc achevé en 2001) et d'élargir ses prérogatives présidentielles, alors même que la loi électorale biélorusse n'autorisait pas la modification de la Constitution du pays par référendum. Il sera réélu à la tête de l'Etat au premier tour de scrutin le 9 septembre 2001 pour un mandat de cinq ans par 75,65% des suffrages, contre 15,65% à son principal adversaire, le candidat de l'opposition, Vladimir Gontcharik. Cette élection présidentielle n'a pas été reconnue par les observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et contestée par l'opposition.

La Constitution biélorusse lui interdisant de se présenter une troisième fois à l'élection présidentielle, Alexandre Loukachenko organise le 17 octobre 2004, jour des dernières élections législatives, elles aussi dénoncées comme frauduleuses par les observateurs chargés de veiller sur le scrutin, une deuxième consultation populaire afin de se maintenir au pouvoir à l'issue de son deuxième mandat. Les électeurs sont appelés à répondre à la question suivante : « Autorisez-vous le Président de la République de Biélorussie Alexandre Loukachenko à être candidat à la Présidence de la République de Biélorussie ? ». Par un référendum illégitime et selon des résultats jugés falsifiés par l'ensemble des organisations internationales chargées d'observer le scrutin, les trois quarts des électeurs (77,3%) se prononcent en faveur de l'adoption d'un amendement à la Constitution levant la limitation du nombre de réélection à la Présidence de la République pour une seule et même personne ! Alexandre Loukachenko a donc été réélu le 19 mars pour son troisième mandat présidentiel.

A la veille de l'élection, Oleg Manaïev, directeur de l'Institut indépendant des études socio-économiques et politiques (NICEPI) interdit depuis un an par les autorités pour avoir publié des enquêtes indépendantes, faisait état d'une enquête électorale indépendante réalisée en mars attribuait 58% des intentions de vote à Alexandre Loukachenko, contre 27% pour Alexandre Milinkievitch. « Mais une « redistribution des voix » lui donnera probablement un résultat plus proche des 80% » soulignait-il. « D'après le dernier sondage que nous avons réussi à mener à bien auprès de quelque mille cinq cents personnes, en février dernier, plus de la moitié des électeurs – entre 55 et 58% – s'apprêtent à voter pour Alexandre Loukachenko. Son principal opposant, Alexandre Milinkievitch, obtiendrait selon les configurations entre 17 et 27% des voix. Au total, les deux opposants Alexandre Milinkievitch et Alexandre Kazouline ne rassembleraient sans doute pas plus de 30% des voix, même si les résultats n'étaient pas falsifiés. Alexandre Loukachenko a surtout le soutien de la population la plus âgée qui apprécie que les retraites soient payées régulièrement et qui ont très peur de perdre le peu qu'ils ont » déclarait Oleg Manaïev qui concluait « Un tel chiffre sera une justification de la politique qu'il mène depuis douze ans. Tout chiffre inférieur serait un signe de faiblesse. Un score de 30% pour l'opposition permettrait à ses rivaux de dire qu'ils représentent un large pan de l'opinion publique. Et cela, Alexandre Loukachenko ne le permettra pas». Pour Oleg Manaïev, si les Biélorusses acceptent de plus en plus difficilement les abus de pouvoir, l'aversion de la population pour l'agitation rend peu probable une révolution orange à l'ukrainienne. « Je ne crois pas que nous assistions à un enchaînement de masse comme en Géorgie ou en Ukraine. Je crains plutôt que le jour où il y aura une révolution en Biélorussie, ce soit un scénario violent comme en Roumanie ou au Kirghizstan » estime le directeur de l'Institut indépendant des études socio-économiques et politiques. « A la différence de ces voisins, la Biélorussie n'a pas le ferment d'une identité nationale forte et ancienne. Ce que le Biélorusse a retenu de son histoire, c'est apprendre à se cacher, accepter n'importe quel pouvoir, survivre en attendant que ça passe. La Biélorussie est urbaine, mais au moins la moitié de la population a gardé une mentalité encore très paysanne, conservatrice, patriarcale et respectueuse du pouvoir » conclut-il en notant cependant que les apparitions à la télévision des deux candidats d'opposition, Alexandre Milinkievitch et Alexandre Kazouline, ont suffi à «faire beaucoup évoluer l'opinion».

Si Alexandre Loukachenko est finalement parvenu à s'imposer dans un scrutin joué d'avance, Alexandre Milinkievitch a cependant pris date pour l'avenir. Le candidat des forces démocratiques et Alexandre Kazouline ont appelé leurs partisans à revenir manifester pour contester les résultats de l'élection présidentielle sur la place d'Octobre de Minsk lundi 20 mars. « Si nous sommes dix mille dimanche soir, ce sera déjà bien. Mais quoiqu'il arrive nous continuerons le combat » déclarait Alexandre Milinkievitch à la veille de l'élection présidentielle. Le candidat unique des forces démocratiques et toute l'opposition biélorusse, unie pour la première fois lors de cette élection présidentielle, ont plus que jamais besoin du soutien de l'Union européenne pour mener à bien la difficile tâche qui est la leur : engager leur pays dans la voie de la Démocratie.

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