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Macédoine - Législatives

Elections législatives en Macedoine 15 septembre 2002
A sept jours du scrutin, la tension montre entre les communautés.

Elections législatives en Macedoine 15 septembre 2002
A sept jours du scrutin, la tension montre entre les communautés.

15/09/2002 - J-7

Coup de théâtre dans la campagne électorale : la révélation, le 28 août dernier, par le gouvernement de Skopje de l'existence d'un mandat d'arrêt contre Ali Ahmeti, président de l'un des deux principaux partis politiques représentant la minorité albanophone du pays, l'Union démocratique pour l'intégration (PDI). Le leader albanophone est accusé de « génocide et crimes de guerre » contre la population civile macédonienne lors de l'année 2001.

Cette annonce intervient alors que, depuis quelques semaines, les incidents se multiplient dans la petite République des Balkans : deux soldats ont été blessés dans une explosion devant une caserne à Skopje le 15 août ; le lendemain, une voiture piégée a explosé sur la route Skopje-Blace ; deux policiers ont été tués le 27 août à Gostivar, dans l'ouest du pays ; les quartiers généraux de deux partis politiques albanophones ont été attaqués et plusieurs bombes ont explosé devant la maison d'Ali Ahmeti ; enfin, vendredi 30 août, cinq civils macédoniens étaient enlevés par des inconnus réclamant, en échange de la liberté des civils, la libération d'Albanais arrêtés la veille et soupçonnés d'être impliqués dans l'assassinat des deux policiers.

A une semaine du scrutin législatif, la situation semble se dégrader sérieusement menaçant le processus de paix et de stabilisation politique de la Macédoine. Elle suscite également l'inquiétude des observateurs internationaux présents sur le terrain. Devant ces événements, le Parti démocratique pour l'unité nationale macédonienne (VMRO-DPMNE), principale formation gouvernementale, a émis le souhait que les partis de l'opposition signent un accord isolant politiquement Ali Ahmeti et demandé que l'ensemble des partis macédoniens s'engagent à ne pas former de coalition avec le PDI d'Ali Ahmeti.

La coalition d'opposition « Ensemble pour la Macédoine », dirigée par l'Union social-démocrate de Macédoine (SDSM) de Branko Crvenkovski et le Parti libéral démocrate (LDP), arrive largement en tête de tous les sondages en ce qui concerne les partis macédoniens.

Vainqueur des dernières élections législatives d'octobre - novembre 1998, le Parti démocratique pour l'unité nationale macédonienne (VMRO-DPMNE) de Ljubco Georgievski, avait constitué, en juin 2001, un gouvernement de coalition nationale avec l'Union social-démocrate de Macédoine (SDSM). Ce gouvernement comprenait aussi deux formations albanophones, le Parti démocratique albanais et le Parti de la prospérité démocratique. Le 21 novembre 2001, le SDSM et le LDP décidaient de quitter le gouvernement contre l'avis des diplomates occidentaux , ceux-ci redoutant que les nationalistes ne monopolisent alors le pouvoir. L'Union social-démocrate de Macédoine (SDSM) détenait deux portefeuilles : la Défense et les Affaires étrangères, ainsi qu'un poste de vice-Premier ministre. Déclarant que son entrée au gouvernement était liée à la crise que traversait le pays et qu'il avait toujours affirmé qu'il le quitterait dès que la nouvelle Constitution serait votée par le Parlement, le SDSM est néanmoins resté discret sur sa principale motivation à retourner dans l'opposition le plus rapidement possible. En effet, il avait tout intérêt à faire porter au seul VMRO-DPMNE la responsabilité de la crise économique et sociale pour ne pas pâtir de l'impopularité des mesures mises en place lors des prochaines élections.

Du côté de la population albanophone, les deux principaux partis présents à ces élections législatives sont l'Union pour l'intégration (PDI) d'Ali Ahmeti et le Parti démocratique des Albanais (PDA) d'Arben Dzhaferi. Trois leaders politiques albanophones (Imer Imeri pour le Parti albanais pour la prospérité, Arben Dzhaferi pour le PDA et Ali Ahmeti, ancien dirigeant de l'UCK, Armée de libération nationale de la guérilla albanaise) se sont réunis, en février dernier, dans un Conseil de coordination en vue « d'œuvrer à la construction de la confiance intercommunautaire, au renforcement de l'unité des Albanais ainsi qu'à l'amélioration des potentiels économiques, politiques, sociaux et culturels des Albanais de Macédoine ». Très vite, des tensions se font sentir entre eux et, plus précisément, entre Ali Ahmeti et Mendhu Thaci, officiellement numéro deux du PDA, en réalité son leader de fait. Celui-ci ne reconnaît en effet aucune légitimité à Ali Ahmeti qu'il a dû soutenir contre son gré après que l'UCK eut gagné l'appui manifeste de la population albanophone. Aujourd'hui, les deux hommes rivalisent dans la lutte pour le pouvoir sur la minorité albanaise.

En tête dans toutes les enquêtes d'opinion, l'Union pour l'intégration (PDI) d'Ali Ahmeti tient un discours modéré insistant sur l'intégration de la Macédoine à l'Union européenne et laissant délibérément de côté les revendications nationalistes de la population albanophone. En perte de vitesse, le Parti démocratique des Albanais (PDA) d'Arben Dzhaferi n'a donc pas d'autre choix que de radicaliser son discours pour espérer regagner auprès de la population albanaise un peu de sa popularité. Membre du gouvernement depuis 1998, le plus grand parti albanophone du pays devrait, en cas de victoire, reconduire son alliance avec le VMRO-DPMNE. En revanche, le PDI ne s'est toujours pas prononcé sur les alliances politiques qu'il pourrait conclure après les élections.

Le dernier rapport d'Amnesty International sur la Macédoine, publié le 15 août dernier, fait état de nombreux cas de torture et d'arrestations arbitraires de la part de la police macédonienne ainsi que, de la part des rebelles albanais, d'exactions (enlèvements, maltraitances) à l'égard de la population civile pouvant s'apparenter à « un nettoyage ethnique au profit de la population albanaise ».

Plus d'un an après la signature de l'accord d'Ohrid, si des progrès ont été accomplis dans la voie de la réconciliation, les deux communautés, macédonienne et albanophone, sont aujourd'hui encore enfermées dans la haine inter-ethnique et la suspicion, vivant dans deux mondes parallèles, au mieux dans l'ignorance ou l'indifférence, au pire dans un climat de violence larvée. A quelques jours des élections, il faut espérer que l'ensemble des partis politiques macédoniens respectera le code de bonne conduite (édicté par le National Democratic Institute for international affairs, ONG américaine spécialisée dans la surveillance des élections) qu'ils ont tous accepté de signer et par lequel ils se sont engagés à assurer le déroulement pacifique et démocratique du scrutin législatif. Personne en Macédoine n'aurait à gagner à l'annulation de ces élections, ultime étape de l'accord d'Ohrid mais première station sur le chemin de la réconciliation.
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
Les auteurs
Corinne Deloy
Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman
Fondation Robert Schuman
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