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Estonie - Législatives

Elections législatives en Estonie,
le point à une semaine du scrutin

Elections législatives en Estonie,
le point à une semaine du scrutin

26/02/2007 - J-7

Près de 940 000 électeurs estoniens (+ 80 000 par rapport aux élections législatives du 2 mars 2003) sont appelés aux urnes le 4 mars prochain pour renouveler les 101 membres du Riigikogu (Parlement). Les citoyens peuvent accomplir leur devoir de citoyen de trois façons différentes. Ils peuvent choisir de se rendre dans l'un des 133 bureaux de vote installés à travers le pays, ils peuvent encore voter à distance ou de façon anticipée. Les électeurs qui ont fait ce choix se sont rendus entre le 19 et 23 février dans n'importe lequel des bureaux de vote du pays (une mesure qui avait été expérimentée pour les élections européennes du 13 juin 2004) et doivent se rendre entre le 26 et le 28 février dans le bureau de vote dont ils dépendent dans la commune où ils résident.

Les Estoniens ont la possibilité de voter par Internet sur un site spécialement mis en place par la Commission électorale http://www.valimised.ee. Afin de garantir le bon déroulement du vote électronique et de s'assurer que chacun dispose du matériel requis (un programme correctement installé sur son ordinateur, une carte d'identité électronique avec certificat valable et un lecteur de carte à puce), les autorités ont procédé durant quelques jours à des essais de vote, auxquels ont participé près de 4 000 électeurs. Le vote par Internet sera autorisé les mêmes jours que le vote anticipé, du 26 au 28 février prochains. Les électeurs qui choisiront cette façon de voter auront toute liberté pour revenir sur leur vote autant de fois qu'ils le souhaiteront durant les trois jours suivants. Cette question a d'ailleurs fait l'objet, en 2005, d'un contentieux devant la Cour d'Etat à l'initiative du Président de la République, Arnold Rüütel, lequel y voyait notamment une violation du principe constitutionnel d'égalité. Mais la Cour a jugé que la possibilité accordée aux électeurs de modifier leur vote électronique était non seulement acceptable parce que conforme à la Constitution, mais également nécessaire pour garantir la liberté de vote et le secret du scrutin. Les cyber-électeurs pourront également décider in fine de se rendre à leur bureau de vote le 4 mars ; dans ce cas, le bulletin qu'ils déposeront dans l'urne annulera leur vote électronique.

L'Estonie possède un grand nombre d'internautes (environ 730 000). Ce résultat ne doit rien au hasard, mais découle d'une politique volontariste de développement des technologies de l'information et de la communication : mise en place d'un plan pluriannuel de formation et de développement aux TIC et fort engagement des pouvoirs publics qui offrent aux citoyens de nombreux services administratifs en ligne. Depuis 2000, 1% du budget est consacré au développement de la société de l'information. La République balte est également à la pointe du e-gouvernement : le conseil des ministres de Tallinn a ainsi été, en 2000, le premier au monde à supprimer le papier lors de ses réunions de travail.

Entre le 10 et le 12 octobre 2005, les Estoniens ont été les premiers au monde à pouvoir voter par Internet pour un scrutin de dimension nationale, à l'occasion des élections locales du 16 octobre. Un peu moins de 10 000 personnes, soit 2% des électeurs, avaient choisi ce nouveau mode de vote. Le président de la Commission électorale, Heiki Sibul, espère voir ce chiffre doubler lors du scrutin du 4 mars prochain.

Pour ce scrutin législatif, 975 personnes se sont portées candidates, (+ 12 par rapport aux élections du 2 mars 2003) dont 968 déposées par 11 partis politiques et 7 par des candidats indépendants. Le Parti du centre (K), le Parti de la réforme (ER), l'Union du peuple estonien (ERL), l'Union pour la patrie-Res Publica (IRL), le Parti social-démocrate (SDE) et les Verts d'Estonie (EER) présentent chacun 125 candidats ; le Parti des démocrates chrétiens (EKD), 108 ; le Parti de la Constitution; 53 ; le Parti russe d'Estonie (VEE), 35 ; enfin le Parti de la gauche et le Parti de l'indépendance (EIP), 12 chacun.

4 députés européens (sur les 6 que compte l'Estonie) – les sociaux-démocrates Marianne Mikko, Katrin Saks et Andres Tarand, ainsi que Siiri Oviir du Parti du centre – seront candidats. S'ils sont élus et décident de garder leur nouveau mandat, ils devront quitter leurs fonctions au Parlement européen, la loi estonienne interdisant le cumul d'un mandat européen avec un siège de parlementaire national.

Tous les ministres du gouvernement dirigé par Andrus Ansip (ER) sont candidats au scrutin législatif. A Tallinn, les ministres des Finances, Aivar Soerd (ERL), et de la Justice, Rein Lang (ER), se présentent dans la circonscription regroupant les quartiers d'Haabersti, de Kristiine et le nord de la capitale. Ils auront face à eux Jaak Aaviksoo (IRL), ancien ministre de l'Education et ancien recteur de l'université de Tartu. Edgar Savisaar (K), leader du parti du centre et ministre de l'Economie et des Communications, et Jürgen Ligi (ER), ministre de la Défense affronteront le candidat de l'Union pour la patrie-Res Publica au poste de Premier ministre, Mart Laar dans la 1ère circonscription de Tallinn comprenant les quartiers du centre ville, de Lasnamäe et de Pirita. Les ministres des Affaires étrangères, Urmas Paet (ER), et des affaires ethniques, Paul-Eerik Rummo (ER), sont candidats dans la circonscription regroupant les quartiers de Mustamäe et Nõmme. En province, Jaak Aab (K), ministre des Affaires sociales, est candidat dans la circonscription de Järva et Viljandi ; la ministre de l'Agriculture, Ester Tuiksoo (ERL), se présente dans la circonscription de Võru, Valga et Põlva. Le ministre de l'Intérieur, Kalle Laanet, et celui de la Culture, Raivo Palamaru, sont candidats du Parti du centre dans la circonscription du Pärnu. Dans la circonscription de Jõgeva et de Tartu (ville de Tartu non comprise), Villu Reiljan, ministre de l'Environnement et Jaan Õunapuu, ministre des affaires régionales représenteront l'Union du peuple estonien. Enfin, la ministre de l'Education et des Sciences, Meilis Reps (K), sera opposée au Premier ministre, Andrus Ansip (ER), dans la circonscription de Harju et Rapla, où sont également en lice Taavi Veskimägi (IRL), co-président de l'Union pour la patrie-Res Publica et ancien ministre des Finances et l'un des leaders du Parti des Verts d'Estonie, Marek Strandberg.

L'actuel Premier ministre, Andrus Ansip, se déclare confiant quant à sa reconduction à la tête du gouvernement. Il a observé que ces derniers mois, dans plusieurs pays d'Europe centrale et orientale, comme la Hongrie en avril 2006 ou la Lettonie en octobre 2006, les partis au pouvoir ont été reconduits dans leurs fonctions. « L'Estonie a toujours eu des gouvernements de coalition stables comparées à celles du début du siècle mais pas assez stables toutefois pour durer le temps d'une législature. Je pense que le pays est aujourd'hui mûr pour cela » a-t-il affirmé.

Par la voix de son secrétaire général, Kristen Michal, le Parti de la réforme a déclaré qu'il espérait remporter 27 sièges au Riigikogu. Le Parti du centre table sur 29 députés, l'Union pour la patrie-Res Publica sur 25, le Parti social-démocrate s'est fixé pour objectif d'atteindre 17 sièges, l'Union du peuple estonien et les Verts d'Estonie, respectivement 15 et 10 députés et enfin le Parti des démocrates chrétiens, 5 sièges.

Le Parti du centre et l'Union pour la patrie-Res Publica ont acheté ensemble du temps d'antenne à la chaîne de télévision privée TV3 pour organiser plusieurs débats électoraux. Ceux-ci seront réalisés en direct du musée d'art et animés par Hannes Võrno, populaire présentateur de la chaîne. Le candidat respectif de chacune des deux formations au poste de Premier ministre, Edgar Savisaar pour le Parti du centre et Mart Laar pour l'Union pour la patrie-Res Publica, se rencontreront à trois reprises et aborderont les thèmes de la fiscalité, de l'organisation de l'Etat et de la sécurité. Le public pourra leur poser des questions. « Le prochain Premier ministre sera issu des rangs de la formation qui arrivera en tête des élections législatives, le Parti du centre ou le Parti de la réforme. Ce débat est donc une compétition organisée pour désigner les partis qui occuperont les deuxième et troisième places lors du scrutin, pour décerner les médailles d'argent et de bronze même si l'on connaît d'avance le vainqueur » a déclaré le secrétaire général du Parti de la réforme, Kristen Michal.

Le président du groupe parlementaire de l'Union du peuple, Jaanus Männik, a déclaré que l'accord signé par sa formation et le Parti du centre le 14 août dernier - et qui stipulait la formation d'une alliance électorale entre les deux formations selon laquelle, en cas de victoire, le poste de Premier ministre reviendrait au leader de la formation ayant recueilli le plus grand nombre de suffrages - n'était plus d'actualité. L'Union du peuple estonien se déclare donc disposée à travailler avec toutes les autres formations politiques.

Certains observateurs de la vie politique envisagent une coopération post-électorale entre le Parti de la réforme et le Parti du centre, estimant que si les deux partis attirent des électeurs venus des bords opposés de l'échiquier politique (le Parti du centre étant une formation de gauche étatiste qui se veut le porte-parole des « petites gens » et le Parti de la réforme un parti libéral jugé plus proche des élites), ils se complètent l'un l'autre et pourraient obtenir un nombre de sièges suffisant pour former, à eux deux seuls, la prochaine coalition gouvernementale.

Les formations politiques devraient dépenser plus de 100 millions de couronnes (6,4 millions d'euro) pour cette campagne électorale (+ 40 par rapport aux dernières élections de 2003). Le Parti du centre estime ses dépenses à 30 millions de couronnes, le Parti de la réforme à plus de 20 millions tout comme l'Union pour la patrie-Res Publica, l'Union du peuple estonien pense dépenser 13 millions de couronnes, le Parti social-démocrate et le Parti des Verts, 6 millions chacun. Les sociaux-démocrates ont proposé, en janvier, la fixation d'un plafond des dépenses de campagne, inférieur à 10 millions de couronnes pour chaque formation politique. « Le fait que les partis obtiennent du budget de l'État 60 millions de couronnes par an et qu'une grande partie de cette somme soit versée aux agences de publicité, cela n'est pas faire un usage raisonnable de l'argent du peuple » avait déclaré Sven Mikser (SDE).

Le Parlement aurait dû adopter, avant la fin de cette législature, une loi modifiant les règles relatives au contrôle du financement des partis politiques afin de le rendre plus efficace et plus indépendant. Le 17 mai 2006, Allar Jõks, Chancelier du droit (autorité chargée du contrôle non contentieux de la légalité et de la constitutionnalité), renvoyait au Riigikogu la nouvelle loi sur les formations politiques qu'il estimait être contraire à la Constitution. Constatant l'inaction du Parlement, Allar Jõks a saisi la Cour d'Etat le 16 février dernier. S'exprimant dans le quotidien Postimees, il soulignait : « C'est sans précédent que le Riigikogu et le gouvernement soutiennent une loi, qu'ils fassent une promesse au Chancelier du droit et au peuple et qu'ils ne l'accomplissent pas. Les députés sont responsables devant les électeurs, j'espère que ces derniers prennent une décision bien réfléchie et qu'ils ne donnent pas leur voix à ceux qui craignent des élections honnêtes ». Le Chancelier du droit reproche aux parlementaires d'avoir délaissé le projet de loi au profit de questions qu'il qualifie de « populistes » comme celle de la statue du Soldat de bronze, érigée en 1947 en souvenir des soldats de l'Armée rouge tombés au cours de la Seconde Guerre mondiale (adoption de la loi sur la protection des sépultures de guerre le 10 janvier 2007 et adoption, très controversée, de la loi sur le démantèlement des édifices interdits le 15 février qui permettra de démanteler le Soldat de bronze et à laquelle le Président de la République Toomas Hendrik Ilves, a opposé son veto le 22 février, l'estimant contraire à six articles de la Constitution). « Malheureusement, je dois de nouveau reconnaître que ces élections ne seront pas honnêtes » déclare avec gravité Allar Jõks qui va jusqu'à ajouter « Si cette question aussi fondamentale du point de vue démocratique n'est pas résolue, je peux dire que mon mandat des sept ans qui s'achève en mars 2008 aura été un échec ».

Comme en Lettonie il y a cinq mois, les analystes politiques sont nombreux à s'inquiéter de la participation des Estoniens au scrutin législatif du 4 mars. Selon les dernières enquêtes d'opinion réalisées par l'institut Emor, 47% des électeurs se disaient certains d'aller voter mi-janvier, ils n'étaient plus que 42% à la fin de ce mois. Jaanika Hämmal, de l'institut Emor, pronostique un taux de participation proche de 55% ce qui constituerait le niveau le plus faible jamais enregistré pour de telles élections (la participation s'élevait à 58,24% en 2003, 57,43% en 1999, 69,06% en 1995 et 67,84% en 1992). Selon le politologue de l'Université de Tartu, Rein Toomla, la faible mobilisation des électeurs s'expliquerait plus par le « vide » de la campagne électorale que par la passivité des électeurs. En outre, ces derniers croiraient d'autant moins aux promesses électorales que les partis politiques ne sont pas eux-mêmes dans la capacité d'assurer une grande partie de celles-ci, comme celle concernant une hausse des salaires alors même que le Parti de la réforme fait campagne sous le slogan « Un meilleur salaire pour tous » tandis que le Parti du centre affirme de son côté « Un Etat riche, un meilleur salaire ».

Pour tenter de lutter contre l'abstention, une expérience originale a été réalisée à Tartu qui a installé l'un de ses bureaux de vote dans le grand centre commercial du centre-ville. Rein Toomla doute cependant que le nouvel emplacement du bureau de vote ait un réel effet sur le taux de participation, estimant même que ce lieu inhabituel peut effrayer les électeurs. « On est en train de revenir à l'époque soviétique – il y avait alors dans les bureaux de vote des buffets où l'on vendait de la bière à partir de six heures du matin », souligne le politologue d'un air moqueur. Certains placent leurs espoirs dans le vote électronique, en particulier pour le vote des plus jeunes. « Le vote électronique est pour nous un moyen d'augmenter la participation » souligne Liia Hänni, directrice du programme national d'e-gouvernement.

Selon les dernières enquêtes d'opinion, le Parti du centre devrait arriver en tête des élections législatives. Selon un sondage réalisé par l'institut Emor, il recueillerait 20% des suffrages et serait suivi du Parti de la réforme qui obtiendrait 18%. Le mois précédent ces deux formations étaient pratiquement à égalité avec 18% pour le Parti du centre et 17% pour le Parti de la réforme. Le Parti des Verts d'Estonie, en forte progression, obtiendrait la troisième position avec 11% devançant de deux points l'Union pour la patrie-Res Publica (9%) qui ne semble pas avoir réussi à s'imposer comme le représentant de la droite. L'enquête de l'institut Emor révèle une chute du Parti social-démocrate et de l'Union du peuple estonien, qui, en ne recueillant respectivement que 4% et 2%, seraient en dessous du seuil des 5% de voix nécessaires pour être représenté au Parlement. L'attaché de presse de l'Union du peuple estonien, Aagu Uudelepp, a commenté ces estimations avec ironie : « Avant les dernières élections du 2 mars 2003, ils nous créditaient de 3% des intentions de vote alors que nous avons obtenu 13% ».Une enquête réalisée par l'institut Turu-uuringute à la mi-février révèle qu'un tiers des Estoniens souhaitent qu'Andrus Ansip soit reconduit dans ses fonctions de Premier ministre : 31%, contre 18% qui aimeraient voir le leader du Parti du centre, Edgar Savisaar, à la tête du gouvernement et 11% qui choisissent Mart Laar (IRL).

Le bon positionnement des Verts d'Estonie dans les enquêtes d'opinion montre que l'attrait de la nouveauté est toujours fort parmi les Estoniens. Cette propension à accorder sa confiance à des formations de création récente est d'ailleurs une constante commune à l'ensemble des trois Républiques baltes depuis la chute du communisme. Les estimations doivent néanmoins encore être confirmés par le vote du 4 mars, la liste écologiste comprenant un grand nombre de personnalités complètement inconnues du grand public.
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
Les auteurs
Corinne Deloy
Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman
Rodolphe Laffranque
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