Analyse

Élections législatives en Géorgie, 2 novembre 2003

Actualité

Corinne Deloy,  

Guiorgui Touchmalichvili

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2 novembre 2003
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Deloy Corinne

Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

Touchmalichvili Guiorgui

Guiorgui Touchmalichvili

Le 2 novembre prochain, les Géorgiens sont appelés aux urnes pour la quatrième fois depuis l'indépendance du pays afin d'élire leur nouveau Parlement. Quinze formations politiques et neuf alliances électorales ont été enregistrées pour participer à ce scrutin législatif, essentiel pour ce pays qui traverse une grave crise économique et dont le système politique est encore loin d'offrir les garanties démocratiques exigées par les pays occidentaux.

Un pays en crise

La Géorgie, première République soviétique à devenir indépendante le 9 avril 1991, traverse une grave crise économique. Le pays est en cessation de paiement, sa dette extérieure s'élevait au 1er juillet 2003 à 1,75 milliard de dollars (dont 600 millions dus au Club de Paris, organisation réunissant les Etats créanciers) et depuis le début de cette année, vingt-trois millions de dollars d'échéance n'ont pas été honorées. Le président de la Banque centrale de Géorgie, Irakli Managadze, a reconnu que le pays était « virtuellement en défaut de paiement puisqu'il ne peut remplir ses obligations selon le calendrier établi avec les pays créanciers ».

La crise financière est chronique dans la république du Caucase. La Géorgie connaît un chômage massif, une importante pauvreté et une collecte des impôts inefficace car partielle. Plus de la moitié de la population (52% selon Nodar Kapanadze, chef du service de recherche au département des statistiques) vit en dessous du seuil de pauvreté fixé à soixante-cinq dollars par mois. Les privatisations (particulièrement celles des grandes entreprises) sont largement inachevées et la corruption est omniprésente. A deux reprises, Tbilissi a obtenu un rééchelonnement de sa dette extérieure par le Club de Paris. Aujourd'hui, le Fonds monétaire international vient de geler son aide à la Géorgie après l'échec le 21 août dernier du Parlement à entériner les mesures de restriction budgétaire. L'existence d'un programme du FMI est cependant la condition posée par le Club de Paris pour l'examen d'un nouveau rééchelonnement de la dette du pays.

La Géorgie figure parmi les régions du monde les plus diversifiées sur le plan ethnique (on y dénombre environ cinquante langues différentes) et est confronté au séparatisme de deux de ses provinces (l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud) et à de nombreuses revendications autonomistes (l'Adjarie et le Samtskhé-Javakhétie).

Intégrée à la République soviétique de Géorgie en 1921, l'Abkhazie est une République autonome dépendant de Tbilissi. Elle a proclamé son indépendance en août 1992 et l'a défendue lors d'un conflit qui a duré un an et fait plusieurs milliers de morts et entraîné l'exil de 200 000 Géorgiens. L'Ossétie du Sud est officiellement rattachée à la Géorgie mais se comporte comme une République autonome, possédant un Président, un gouvernement et un Parlement. Néanmoins, disposant de peu de moyens, elle est obligée de composer avec le pouvoir central géorgien, tout en réclamant la constitution d'un Etat fédéral.

L'Adjarie est théoriquement intégrée dans l'Etat géorgien mais jouit en fait d'une autonomie d'autant plus large que la province dispose d'importantes ressources (l'Adjarie est la plus riche province du pays) dont elle ne restitue à Tbilissi qu'une infime partie. Le Président adjarien est Aslan Abachidze, leader du Parti de la renaissance. Enfin, le Samtskhé-Javakhétie est un territoire situé à la frontière de la Turquie et de l'Arménie et majoritairement peuplé de personnes d'origine arménienne. L'éducation y est prodiguée en langue arménienne, les monnaies en vigueur sont le dram arménien et le rouble russe (qui a également cours en Ossétie du Sud) mais les services publics sont gérés par des fonctionnaires géorgiens. Tbilissi a fragmenté la province et créé une entité administrative plus large que le Samtskhé-Javakhétie, englobant une population de 250 000 personnes dont 60% sont d'origine arménienne.

Les tensions entre la Géorgie et la Russie sur ces questions de territoires sont vives. Moscou a accordé la nationalité russe à de nombreux citoyens géorgiens ; ainsi, les trois quarts des habitants de l'Abkhazie et la moitié des Ossètes du Sud disposent d'un passeport russe. La Russie reproche également à Tbilissi de servir de base arrière aux « terroristes » tchétchènes, en particulier dans les gorges de Pankissi, proches de la frontière entre la Géorgie et la Tchétchénie. Le Président Edouard Chevardnadze, qui rencontre des difficultés dans ses relations avec les Etats-Unis, semble pourtant avoir décidé de s'appuyer de nouveau sur la Russie voisine en vue des élections législatives du 2 novembre prochain. Le chef de l'Etat a été sommé en juin dernier par le sénateur américain John McCain d'assurer le bon déroulement du scrutin en modifiant de façon plus démocratique la composition de la Commission électorale de façon à mieux prendre en compte les formations d'opposition. Au printemps dernier, le Département d'Etat américain a pris ses distances avec Edouard Chevardnadze, annonçant que la Géorgie pourrait prochainement passer de la deuxième catégorie de pays en voie de développement, ceux recevant des Etats-Unis une aide financière et technique, à la troisième catégorie des « failed States » regroupant les Etats les plus politiquement et économiquement reculés.

La Géorgie connaît une forte émigration. La République caucasienne compte, selon les résultats du dernier recensement, 4,4 millions d'habitants, soit un million de moins qu'en 1989. Environ 950 000 personnes ont quitté le pays depuis 1991, dont 600 000 pour aller en Russie.

Enfin, la situation en matière de droits de l'Homme est loin d'être satisfaisante. Un groupe d'observateurs du Conseil de l'Europe a séjourné dans le pays en février dernier et exprimé de sévères critiques sur ce sujet, soulignant notamment les violences exercées contre l'opposition politique et les minorités religieuses. L'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) s'est engagé à envoyer au moins cinq cents observateurs pour surveiller les élections législatives du 2 novembre prochain. Lors des élections locales du 2 juin 2002, une fraude importante (intimidations, vols d'urnes électorales, attaques de bureaux de vote, etc.) avait été constatée par les observateurs internationaux qui avait également déploré l'état lamentable des listes électorales et l'absence de moyens matériels.

Le système politique géorgien

Le Sakartvelos Parlamenti, qui comprend deux cent trente-cinq députés, est l'unique chambre du Parlement géorgien. Le pays est divisé en quatre vingt-cinq circonscriptions uninominales et dix circonscriptions plurinominales, élisant chacune de cinq à vingt-quatre députés en fonction de leur population. Les députés sont élus pour quatre ans, au scrutin majoritaire pour quatre vingt-cinq d'entre eux et au scrutin proportionnel de liste pour les cent cinquante autres. Une formation politique doit recueillir au minimum 7% des suffrages exprimés pour entrer au Parlement. De plus, si dans une circonscription, aucun candidat n'obtient au moins 33% des voix, on procède à un ballottage entre les deux candidats arrivés en tête. Enfin, la moitié des électeurs inscrits de chaque circonscription doivent se rendre aux urnes pour que le scrutin soit déclaré valide.

Depuis les dernières élections législatives des 31 octobre et 14 novembre 1999, le paysage politique géorgien s'est beaucoup modifié, de nouveaux partis ont émergé et de nouvelles alliances se sont constituées.

Le pays compte huit formations politiques d'importance :

Nouvelle Géorgie, créée en avril 2003, par le Président de la République Edouard Chevardnadze, pour les élections législatives de cet automne. Cette formation succède à l'Union des citoyens géorgiens (SMK), parti majoritaire au Parlement et qui a dominé la vie politique nationale depuis 1991. L'indépendance nationale, l'intégration du pays dans l'espace européen, le rapprochement avec les Etats-Unis et l'OTAN, la libéralisation de l'économie et la hausse des salaires constituent les principaux points de son programme électoral ;

Le Parti des nouveaux droits, dirigé par deux hommes, Levan Gotchetchildze et David Gamkrelidze (fondateur de la compagnie d'assurances Aldagi, l'une des premières entreprises du pays), est situé au centre droit de l'échiquier politique et est fortement pro-Occidental. Soutenu par de nombreux hommes d'affaires géorgiens, cette formation, populaire parmi les jeunes électeurs, souffre de son image oligarchique ;

Le Parti de la renaissance, dirigé par le Président de la République autonome d'Adjarie, Aslan Abachidze, considéré par beaucoup comme l'homme de Moscou, a obtenu des sièges lors de chaque élections législatives, remportant de 90 à 97% de ses suffrages en Adjarie ;

Le Parti travailliste, dirigé par Chalva Natelachvili, est une formation social-démocrate qui a récemment évolué passant d'une position en faveur de la neutralité militaire du pays à un soutien à son intégration dans l'OTAN ;

L'Union des entrepreneurs, dirigée par Guiorgui Topadze et Zourab Tkemaladze, a été créée lors des dernières élections législatives de 1999 par des hommes d'affaires ;

Le Mouvement national ou Réformateurs, dirigé par Mikhail Saakashvili, est une formation d'opposition ;

Les Démocrates unis sont un parti d'opposition plus radical que le précédent. Son leader, Zourab Zhvania, ancien membre de l'Union des citoyens géorgiens, a su emmener avec lui la puissante infrastructure de sa précédente formation ;

Le Parti des traditionalistes, dirigé par Akaky Assatiani, regroupe les royalistes.

Les récentes évolutions politiques ont vu le ralliement le 18 août dernier de Zourab Zhvania (Démocrates unis) avec l'actuelle présidente du Parlement, Nino Bourdjanadze. Celle-ci s'est ouvertement opposée au début du mois d'avril au Président Edouard Chevardnadze et au gouvernement en qualifiant leur politique de « dictatoriale ». Personnalité politique ouvertement pro-Occidentale, Nino Bourdjanadze jouit d'une forte popularité parmi les milieux intellectuels du pays. Le 22 août, les deux leaders ont lancé, à Zougdidi, dans le nord du pays, leur campagne électorale en vue des élections législatives du 2 novembre. Un peu plus tard, ils ont été rejoints par Akaky Assatiani (Parti des traditionalistes). Ce trio, qui possède une sérieuse expérience politique (les trois leaders ont chacun à leur tour été Président du Parlement), est considéré par beaucoup d'analystes politiques comme l'opposition la plus crédible et la plus lourde de menaces pour la formation du Président Edouard Chevardnadze, Nouvelle Géorgie.

Le 9 octobre dernier, la porte-parole de la Nouvelle Géorgie, Irina Sarichvili-Chantouria, a créé une polémique en annonçant avoir transmis au ministre de la Sécurité nationale des documents certifiant des liens existant entre Nino Bourdjanadze et Zourab Zhvania et les services secrets de Russie. Selon la porte parole, les deux leaders auraient eu des relations téléphoniques régulières avec l'ancien chef du KGB géorgien, Igor Guiorgadze, soupçonné par le pouvoir d'être l'instigateur d'un attentat raté contre le Président Edouard Chevardnadze en 1995 et actuellement réfugié à Moscou. Face à ces accusations, Nino Bourdjanadze a demandé au ministre de rendre publics les documents la mettant en cause et de répondre rapidement aux allégations selon lesquelles Zourab Zhvania et elle-même sont des agents des services secrets russes.

Les élections législatives du 2 novembre prochain constituent un moment essentiel pour la jeune République de Géorgie pour deux raisons majeures. D'une part, ce scrutin sera le premier de la récente histoire du pays dans lesquelles les formations de l'opposition pourront jouer un véritable rôle et, d'autre part, ces élections constituent la première étape sur le chemin de la transition du pays vers l'après Edouard Chevardnadze.

Rappel des résultats des élections législatives des 31 octobre et 14 novembre 1999 :

Participation : 67,6%

Source Parlement géorgien

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