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Turquie - Législatives

Le Parti de la justice et du développement du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan remporte la majorité absolue aux élections législatives turques

Le Parti de la justice et du développement du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan remporte la majorité absolue aux élections législatives turques

23/07/2007 - Résultats

Comme toutes les enquêtes d'opinion l'annonçaient, le Parti de la justice et du développement (AKP) du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, est arrivé en tête des élections législatives anticipées qui se sont tenues en Turquie le 22 juillet. Il s'agit d'une victoire historique pour un parti turc après cinq années passées à la tête du pays et du jamais vu en Turquie. Le Parti de la justice et du développement recueille 46,30% des suffrages et remporte avec 339 sièges la majorité absolue à la Grande Assemblée nationale, Chambre unique du Parlement (550 sièges au total). L'AKP progresse de 12,62 points par rapport aux précédentes élections législatives du 3 novembre 2002 même s'il perd 24 sièges. Son résultat est plus élevé que celui que lui prédisaient les sondages et devrait lui permettre de gouverner seul comme le souhaitait le Premier ministre qui, le 17 juillet dernier, avait menacé de se retirer de la vie politique si son parti n'obtenait pas une majorité suffisante pour former seul le prochain gouvernement.
Principale formation d'opposition, le Parti républicain du peuple (CHP) de Deniz Baykal, prédominant dans l'ouest du pays, obtient 20,91% des voix et 112 sièges (- 66). Le Parti de l'action nationale (MHP), formation ultranationaliste dirigée par Devlet Bahceli, fait son retour à la Grande Assemblée nationale en recueillant 14,27% des suffrages (71 sièges), dont un grand nombre dans le sud du pays. Un minimum de 10% des voix obtenues au niveau national est obligatoire pour être représenté au Parlement. Enfin, 28 députés indépendants, dont24 Kurdes, font leur entrée dans la Grande Assemblée nationale. Le Parti de la juste voie (DP), formation de centre droit de Mehmet Agar, recueille 5,37% des suffrages et le Parti des jeunes Turcs (GP), parti de droite dirigé par Cem Uzan, 3% des voix.
La participation a été légèrement supérieure à celle enregistrée lors du dernier scrutin (+ 2,3 points) et s'est élevée à 81,30%. Le vote est obligatoire en Turquie même si les abstentionnistes sont rarement sanctionnés.

Le Premier ministre a salué la victoire de sa formation dès l'annonce des résultats. "La démocratie a remporté une victoire très importante. Quel que soit votre vote, nous respectons vos choix. Nous tenons ces différences comme faisant partie intégrante du pluralisme. Il est de notre responsabilité de sauvegarder cette richesse" a déclaré Recep Tayyip Erdogan ajoutant "Nous allons poursuivre les réformes démocratiques, le développement économique va continuer. Nous continuerons à travailler avec détermination pour atteindre notre objectif auprès de l'Union européenne". "La démocratie a gagné. Les électeurs ont reconnu que le gouvernement avait fait de bonnes choses et lui ont donné un nouveau mandat" a souligné le vice-président de l'AKP, Salih Kapusuz. Le parti du Premier ministre a su résister à la forte mobilisation des laïcs pour, en dépit de l'usure du pouvoir après cinq années à la tête du pays, s'imposer comme la formation centrale de la vie politique.
Ce succès offre à l'AKP une légitimité populaire renforcée face aux forces armées qui, depuis 2002 (et notamment en mai dernier lors de l'élection avortée du Président de la République) ont plusieurs fois mis en garde, voire menacé, le gouvernement qu'elles accusent de vouloir islamiser la société turque. Le Premier ministre se définit comme un démocrate conservateur ; il a su faire preuve de pragmatisme, en centrant sa campagne électorale sur les questions socioéconomiques, en gommant les références à l'islam dans ses discours et en réorganisant sa formation, remplaçant par exemple la moitié des députés sortants par de nouvelles personnalités plus consensuelles. Il doit maintenant parvenir à réaliser la synthèse entre les membres les plus libéraux de son parti et sa frange conservatrice et religieuse qui souhaite voir l'islam jouer un plus grand rôle.

Ces élections législatives sont un échec pour les forces de l'opposition, qui avaient également dramatisé l'enjeu de ce scrutin et qui, polarisées sur les questions religieuses ou nationalistes, se sont avérées incapables d'offrir une réelle alternative à l'AKP. Devancées par les cadres de l'AKP, les élites républicaines laïques, soutenues par les forces armées, devront absolument se moderniser si elles veulent être en mesure de retrouver rapidement le pouvoir. Les forces de l'opposition sont désormais appelées à bâtir un projet progressiste et ouvert qui pourra concurrencer l'AKP.

Agé de 53 ans et originaire du quartier Kasimpasa (Istanbul), Recep Tayyip Erdogan a commencé sa carrière politique dans les rangs de la Vue nationale, organisation dirigée par Necmettin Erbakan avant de suivre ce dernier au Parti islamiste du salut national (MSP) puis au Parti de la prospérité (Refah). Elu maire d'Istanbul en 1994, Recep Tayyip Erdogan est devenu très populaire en améliorant les conditions de vie des habitants (amélioration de la distribution d'électricité et d'eau) et en menant une bataille acharnée contre la corruption. Le 6 décembre 1997, il est interdit d'activité politique pour 5 ans par la Cour constitutionnelle de Turquie et condamné à une peine de prison au motif d'"incitation à la haine religieuse" pour avoir récité en public quelques vers du poète nationaliste Ziya Gökalp. Il s'éloigne alors de Necmettin Erbakan dont la formation a été dissoute par la Cour constitutionnelle en 1997 et fonde, en 2001, le Parti de la justice et du développement. L'AKP remporte les élections législatives du 3 novembre 2002, mais Recep Tayyip Erdogan ne peut immédiatement devenir Chef du gouvernement faute d'avoir pu participer au scrutin en raison de sa condamnation à 5 ans d'interdiction d'activité politique (la loi électorale exige que le Premier ministre soit également député). Il prendra finalement la tête du gouvernement après avoir remporté un siège de député à Siirt, ville dont sa femme est originaire, lors d'une élection législative partielle le 11 mars 2003.

Durant son mandat à la tête du pays, Recep Tayyip Erdogan a transformé la Turquie, élargissant les droits des minorités, autorisant la diffusion de programmes en langue kurde à la radio et à la télévision et permettant l'ouverture de centres privés d'enseignement du kurde. Fervent partisan de l'intégration de son pays à l'Union européenne, Recep Tayyip Erdogan a obtenu en décembre 2004 la promesse d'ouverture de négociations d'adhésion. Celles-ci ont débuté le 3 novembre 2005, mais le processus a été partiellement suspendu en décembre 2006 en raison du veto apposé par la République de Chypre à la suite du refus de la Turquie d'ouvrir ses ports et ses aéroports aux navires et avions chypriotes, refus justifié par Ankara par la persistance du blocus de la partie Nord de l'île.

C'est la libéralisation de l'économie qui constitue peut-être la plus belle réussite de Recep Tayyip Erdogan. En effet, lorsque l'AKP arrive au pouvoir en novembre 2002, la Turquie traverse une grave crise économique. Le PIB est en net recul de 8,5%, l'inflation s'élève à 68,5% et la dette publique et privée du pays atteint près de 210 millions d'euro, soit 104% du PIB. 5 ans plus tard, la croissance du PIB s'établit à 6,1% (2006), le revenu par habitant atteint 5 477 $ (il était de 2 598 $ en 2002), la dette a fondu, les exportations ont considérablement augmenté (94 milliards $ en 2006), l'inflation s'élève à 8,6% sur les douze derniers mois. Enfin, les investissements étrangers ont atteint, en 2006, 19,8 milliards. Le chômage reste encore important (10,4% de la population active) et un quart des Turcs vit toujours sous le seuil de pauvreté.

La Grande Assemblée nationale issue du scrutin du 22 juillet aura pour première mission d'élire le successeur d'Ahmet Necdet Sezer à la Présidence de la République. L'AKP, qui n'obtient pas à lui seul les 2/3 des sièges du Parlement nécessaires à l'élection du Chef de l'Etat, devra donc parvenir à une alliance avec d'autres députés pour parvenir à faire élire son candidat. Le futur gouvernement devra également faire cesser les attaques répétées du Parti des travailleurs kurdes (PKK) qui ont fait ces derniers mois dans le sud-est du pays plusieurs dizaines de morts et de blessés, dont de nombreux soldats. "Notre démocratie sortira renforcée de cette élection. Nous sommes les plus fervents avocats d'un Etat démocratique, laïc et social gouverné par la loi. J'appelle tous les dirigeants à ne pas fermer leur porte. Mettons-nous autour d'une table et discutons des problèmes de la démocratie turque et faisons régner l'Etat de droit" déclarait le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan après avoir voté dans sa circonscription.
Les nouveaux députés prêteront serment début août, cinq jours après l'annonce des résultats officiels des élections législatives et le nouveau gouvernement sera formé dans les 45 jours.

Laboratoire d'une expérience politique inédite il y a cinq ans, la Turquie a donc choisi de poursuivre sur la voie alliant démocratie et islam. Ces élections législatives signent sans doute la fin du modèle laïque imposé il y a plus d'un siècle par les forces armées du pays même si le modèle turc du XXIe siècle, dont, pour beaucoup, le chemin passe par l'Europe, reste en grande partie à définir.


Résultats des élections législatives du 22 juillet 2007 en Turquie



Participation : 81,30% (le vote est obligatoire en Turquie)
Source : Site internet de la BBC
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
Les auteurs
Corinne Deloy
Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman
Fondation Robert Schuman
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