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Pologne - Présidentielle

Election présidentielle en Pologne,
20 juin 2010 (et 4 juillet)

Election présidentielle en Pologne,
20 juin 2010 (et 4 juillet)

25/05/2010 - Analyse - 1er tour

Le 10 avril 2010, Bronislaw Komorowski, président de la Diète, Chambre basse du Parlement polonais, était nommé Président de la République par intérim après la mort accidentelle du chef de l'Etat Lech Kaczynski (Droit et justice, PiS). Ce dernier avait été élu le 23 octobre 2005 à la tête de la Pologne en battant avec 54,47% des suffrages l'actuel Premier ministre Donald Tusk (Plateforme civique, PO) qui avait recueilli 45,53% des voix. Lech Kaczynski aurait sans doute été candidat à sa propre succession lors du prochain scrutin présidentiel prévu à l'automne de cette année.
Au matin du 10 avril, ce dernier accompagné de son épouse, Maria, et de 94 autres personnes, a trouvé la mort lorsque l'avion dans lequel il voyageait s'est écrasé à Petchorsk dans la région de Smolensk (Russie) probablement à cause d'un épais brouillard qui a rendu l'atterrissage difficile. La délégation présidentielle se rendait à Katyn pour célébrer le 70e anniversaire de l'exécution de 22 000 officiers polonais par les services secrets soviétiques, un crime longtemps attribué aux nazis par l'histoire officielle avant que le Président de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev, reconnaisse, en 1990, la responsabilité de son pays dans ce massacre. 70 ans après ce crime à grande échelle, Katyn s'impose donc de nouveau dans l'histoire polonaise comme un lieu maudit.

En un instant, la Pologne s'est retrouvée décapitée. Outre son Président ont perdu la vie dans cet accident le vice-ministre des Affaires étrangères, Andrzej Kremer, celui de la Culture, Tomasz Merta, celui de la Défense, Jerzy Komorowski, le gouverneur de la Banque centrale polonaise, Slawomir Skrzypek, l'ancien Chef de l'Etat en exil à Londres durant la période communiste, Ryszard Kaczorowski, un vice-président de la Diète, Krzysztof Putra, une vice-présidente du Sénat, Chambre haute du Parlement, Krystyna Bochenek, le chef d'état-major, Franciszek Gagor, le commandant en chef des forces opérationnelles, le général Bronislaw Kwiatkowski, le commandant en chef de l'armée de terre, le général Tadeusz Buk, le Commandant en chef des forces aériennes, le général Andrzej Blasik, le commandant en chef des forces spéciales, le général Wlodzimierz Potasinki, le commandant en chef de la marine, le vice-amiral Andrzej Karweta, et enfin l'ancienne héroïne des grèves des chantiers navals de Gdansk en 1980, Anna Walentynowicz. 18 parlementaires et plusieurs représentants de l'église et de diverses associations ont également péri dans la catastrophe. Le PiS a été le parti le plus affecté, Przemyslaw Gosiewski et Aleksandra Natalli-Swiat, membres du comité politique du parti, figurant parmi les victimes, tout comme, sur l'autre bord de l'échiquier politique, le candidat des forces de gauche à l'élection présidentielle qui devait initialement se tenir à l'automne prochain et vice-président de la Diète, Jerzy Szmajdzinski.

Par sa mort, Lech Kaczynski, personnalité controversée, conservatrice, antilibérale, eurosceptique, et entretenant des relations difficiles avec ses voisins russe et allemand, est, en l'espace de quelques heures, devenu un martyr. L'homme, qui avait mis en place une véritable chasse aux sorcières contre tous ceux qui, selon lui, avaient "collaboré" avec les autorités communistes ou ne leur avaient pas suffisamment résisté, avait pourtant de son vivant fortement divisé la Pologne. En raison des circonstances de sa mort, il a cependant été inhumé au Wawel, nom de la crypte de la cathédrale de Cracovie où reposent les plus grandes figures de l'histoire nationale polonaise tels que le poète Adam Mickiewicz (1798-1855) et le maréchal Jozef Pilsudski, père de l'indépendance du pays en 1918.

Paradoxe de l'histoire : la mort de Lech Kaczynski, Président plus que méfiant envers les autorités au pouvoir en Russie, aura certainement contribué à rapprocher Varsovie et Moscou. Le Premier ministre russe, Vladimir Poutine, s'est en effet immédiatement rendu sur le lieu du drame après l'accident, une journée de deuil national a été décrétée dans le pays et le surlendemain de la tragédie, la télévision russe a diffusé en prime time le film Katyn, réalisé en 2007 par le cinéaste Andrzej Wajda. La réaction d'empathie des Russes, qui s'est exprimée sur le plan diplomatique autant que de façon symbolique, a été exemplaire. "La Pologne a vécu une grande tragédie le 10 avril dernier et les Polonais ont grandement apprécié la sympathie exprimée par des millions de Russes. Nous vous sommes reconnaissants de chaque larme versée, de chaque bougie allumée, de chaque marque de compassion" a déclaré Jaroslaw Kaczynski, frère jumeau du Chef de l'Etat défunt et leader du PiS. "Il existe des moments susceptibles de changer le cours de l'histoire. J'espère, et mon espoir est partagé par des millions de Polonais, qu'un tel moment est proche, qu'un grand et nécessaire changement va intervenir pour le bien de tous, de nos enfants et de nos petits-enfants" a-t-il ajouté. De son côté, Bronislaw Komorowski a récusé les déclarations de son rival politique. "En théorie, Jaroslaw Kaczynski aurait pu se débarrasser de sa xénophobie mais en pratique, cela est très peu probable. Les Polonais ont la mémoire longue. On a entendu les paroles du chef du parti Droit et justice mais ses actes comptent plus que ses propos" a-t-il souligné.

La fonction présidentielle en Pologne



Le rôle du Chef de l'Etat est, en Pologne, principalement honorifique. Celui-ci exerce cependant une influence non négligeable. Elu pour 5 ans, il dispose d'un droit de veto que la Diète, Chambre basse du Parlement, ne peut rejeter qu'à la majorité des 3/5e des voix, un vote qui doit intervenir en présence d'au moins la moitié des députés. Le Président de la République peut également décider seul de la tenue d'un référendum national, une procédure toutefois peu utilisée en raison des faibles taux de participation habituellement enregistrés dans le pays. Il est le chef des forces armées, ratifie les accords internationaux, nomme et révoque les ambassadeurs et enfin exerce un droit de grâce par lequel il peut casser les décisions en appel des tribunaux. La Constitution polonaise stipule que le Président de la République ne peut effectuer plus de deux mandats consécutifs.
L'actuel Premier ministre, Donald Tusk a plusieurs fois exprimé son souhait de réduire les pouvoirs du Chef de l'Etat pour, selon le politologue Pawel Swieboda, "mettre fin à l'instabilité politique chronique du pays".

Tout candidat à la fonction présidentielle doit être âgé d'au minimum 35 ans. Pour ce scrutin, chacun d'entre eux devait déposer 1 000 signatures d'électeurs à la Commission électorale polonaise avant le 26 avril. Leur candidature n'a été enregistrée qu'après le dépôt de 100 000 signatures d'électeurs avant le 6 mai. Si aucun des candidats en présence ne parvient à obtenir la majorité absolue lors du 1er tour de scrutin le 20 juin prochain, un 2e tour sera organisé deux semaines plus tard, soit le 4 juillet.

10 personnes sont officiellement candidates à la magistrature suprême :
- Bronislaw Komorowski (PO), maréchal (président) de la Diète, ancien ministre de la Défense (2000-2001), Président de la République par intérim depuis la mort de Lech Kaczynski ;
- Jaroslaw Kaczynski (PiS), frère jumeau du Président de la République défunt Lech Kaczynski et ancien Premier ministre (2006-2007) ;
- Waldemar Pawlak (Parti paysan polonais, PSL), actuel vice-Premier ministre et ministre de l'Economie du gouvernement dirigé par Donald Tusk ;
- Grzegorz Napieralski (Alliance de la gauche démocratique, SLD), leader du principal parti de gauche et le plus jeune de tous les candidats (36 ans);
- Marek Jurek (Droit de la République de Pologne, PR), ancien président de la Diète (2005-2007) ;
- Boguslaw Zietek (Parti du travail, PPP), président de la confédération syndicale WZZ Sierpien 80, positionné à gauche sur l'échiquier politique ;
- Kornel Morawiecki, leader historique du syndicat Solidarité en lutte ;
- Janusz Korwin-Mikke (Liberté et règne du droit, WiP), ancien leader de l'Union de la politique et partisan de la monarchie ;
- Andrzej Olechowski, candidat indépendant soutenu par le Parti démocratique (SD), ancien membre de la Plateforme civique (PO) qu'il a quittée en 2009 et dont il a été le cofondateur avec Donald Tusk et Maciej Plazynski (décédé dans l'accident d'avion du 10 avril dernier) et ancien ministre des Finances et des Affaires étrangères.
- Andrzej Lepper (Autodéfense de la Pologne-Samoobrona, S), ancien vice-Premier ministre et ministre de l'Agriculture (2006-2007).

L'ancien vice-Premier ministre, Andrzej Lepper (Autodéfense de la Pologne-Samoobrona, S), condamné pour chantage et accusations de corruption contre des membres de la Plateforme civique et de l'Alliance de la gauche démocratique, n'a pas été autorisé à se présenter au scrutin.

Une campagne électorale très particulière



Une fois passé l'enterrement du Président Lech Kaczynski, une question occupait tous les esprits en Pologne : que va faire son frère Jaroslaw ? Sera-t-il candidat à sa succession ?
"Je suis convaincu que Jaroslaw Kaczynski présentera sa candidature. D'une part, il voudra appliquer le testament de son frère défunt et achever son œuvre. Et, d'autre part, son parti n'a pas d'autre candidat de taille suffisante pour affronter Bronislaw Komorowski" avait affirmé Stanislaw Mocek, politologue à l'Académie polonaise des sciences. Celui-ci avait vu juste car le 26 avril, l'ancien Premier ministre déclarait : "La Pologne est notre grand destin commun. Il exige que la souffrance personnelle soit surmontée et que le devoir soit rempli malgré une tragédie personnelle. C'est pour cette raison que j'ai pris la décision de me porter candidat à la présidence de la République de Pologne". Jaroslaw Kaczynski a recueilli 1,65 million de signatures en faveur de sa candidature, Bronislaw Komorowski 769 000.

Favori de l'élection présidentielle, Bronislaw Komorowski n'a cependant pas la partie facile. Chef de l'Etat par intérim, il n'a pas droit à l'erreur mais possède par sa position un avantage important. Il a été désigné candidat de la Plateforme civique (PO) à la suite d'une élection primaire qui l'a opposé à Radoslaw Sikorski fin mars 2010. Lors de ce scrutin, il s'est imposé avec 68,50% des suffrages pour 31,50% à son adversaire qui partait avec le handicap d'avoir été ministre des Affaires étrangères du gouvernement dirigé par Jaroslaw Kaczynski et d'être un membre de la Plateforme civique depuis une date récente.
"Je ferai tout mon possible pour aider Bronislaw Komorowski à remporter l'élection présidentielle car il ferait un Chef de l'Etat parfait" a déclaré le Premier ministre Donald Tusk. " Si nous perdons ce scrutin, la Pologne sera déstabilisée. La stabilité économique est devenue une image de marque de la Pologne. Mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un phénomène récent" a-t-il ajouté dans un entretien au quotidien Gazeta Wyborcza. La Pologne est le seul pays de l'Union européenne à ne pas avoir connu de récession en 2009 (la hausse du PIB y a été de 1,8%). Si Bronislaw Komorowski s'impose, la PO se retrouvera, à un peu plus d'un an des prochaines élections législatives prévues à l'automne 2011, dans une position de force qu'aucun parti n'a jamais connue en Pologne depuis la chute du communisme en 1989.

"C'est une campagne électorale particulière. Jusqu'à maintenant, la Plateforme civique semblait capable de remporter l'élection présidentielle sur ses promesses de stabilité et de bonne gouvernance. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas" a indiqué Pawel Swieboda, directeur du think tank Demos Europa. "La Plateforme civique semble en position défensive" renchérit Jacek Raciborski, politologue de l'université de Varsovie, ajoutant :"je continue à penser que Bronislaw Komorowski va remporter le scrutin mais Jaroslaw Kaczynski peut toujours augmenter son nombre de suffrages". "Les électeurs de la droite radicale n'ont pas d'autre choix que de soutenir Jaroslaw Kaczynski, il est donc judicieux de la part de ce dernier d'essayer d'attirer aujourd'hui des électeurs du centre" affirme Radoslaw Markowski de l'Académie polonaise des sciences.

La campagne électorale sera forcément courte. "La campagne sera calme et silencieuse, sans conflit" soulignait la députée européenne, Lena Kolarska Bobinska, quelques jours après l'accident du 10 avril. La participation de Jaroslaw Kaczynski à ce scrutin pourrait cependant démentir cette prédiction, l'ancien Premier ministre, dont le PiS pourrait profiter d'un regain de popularité à la suite du destin tragique du Chef de l'Etat sortant, souhaitant bien défendre toutes ses chances face à Bronislaw Komorowski. En outre, personne ne peut prévoir la façon dont se traduira dans les urnes l'émotion suscitée dans le pays par la mort du Président sortant et la période de deuil national.
Selon la dernière enquête d'opinion, Bronislaw Komorowski recueillerait 43,7% des suffrages lors du 1er tour le 20 juin prochain et Jaroslaw Kaczynski 33,9%. Les 7 autres candidats ne devraient pas peser bien lourd.
"J'observe la vie politique polonaise depuis 1989 et j'ai appris que l'on ne doit jamais utiliser de mots tels que "certainement" et "jamais" lorsque que l'on parle de l'avenir. Toutefois, aujourd'hui, il paraît très improbable qu'un candidat puisse créer la surprise face aux deux principaux prétendants que sont Bronislaw Komorowski et Jaroslaw Kaczynski" a indiqué Tomasz Zukowski, sociologue et conseiller du défunt Président.

Source : Gazeta Wyborcza
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN