Référendum sur le traité de Lisbonne en Irlande, Le point à une semaine du scrutin

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Corinne Deloy,  

Fondation Robert Schuman

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5 juin 2008
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Corinne Deloy

Chargée d'études au CERI (Sciences Po Paris), responsable de l'Observatoire des élections en Europe à la Fondation Robert Schuman

Robert Schuman Fondation

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A une semaine du scrutin, l'issue du référendum sur le traité de Lisbonne reste incertaine en Irlande. Si la grande majorité des enquêtes d'opinion donne le "oui" gagnant, la participation constitue l'enjeu principal des derniers jours de campagne électorale. La faiblesse de la participation avait permis la victoire du "non" lors du 1er référendum sur le traité de Nice le 7 juin 2001.

Partisans et opposants du traité de Lisbonne partagent la même conviction. "Les sondages indiquent qu'une majorité d'électeurs sont favorables à la ratification du traité de Lisbonne mais l'enjeu n'est pas là. Ce qui compte, c'est la participation. Nous en avons déjà fait l'expérience durant le premier référendum sur le traité de Nice, une faible participation entraînera une victoire du "non"" a averti l'ancien Premier ministre (juin 1981-mars 1982 et 1982-1987) Garret Fitzgerald qui a souligné que la campagne en faveur du "oui" arrivait bien tard. La priorité est identique du côté des adversaires du traité : "Ce que les gens déclarent aux enquêteurs ne signifie pas qu'ils se rendront aux urnes. Savoir s'ils se déplaceront ou non le 12 juin prochain est autre chose. Notre plus grand désir est de faire que les gens aillent voter lors du référendum" souligne le leader du Sinn Fein, Gerry Adams.

Avortement, neutralité militaire, taxe sur les entreprises, questions sociales, souveraineté et place de l'Irlande dans l'Union européenne sont les principaux enjeux débattus durant cette campagne référendaire.

"Lors de chaque référendum sur une question européenne, on voit apparaître des groupes qui clament que des complots sont en train de se tramer contre le peuple irlandais. Ces groupes sont une minorité intolérante et qui ne représente personne. Les électeurs doivent résister à cette intimidation" a déclaré le Taoiseach (Premier ministre) Brian Cowen (Fianna Fail). En effet, les pires rumeurs circulent : certains disent que le traité de Lisbonne va obliger l'Irlande à adopter l'énergie nucléaire, d'autres que le pays va devoir augmenter sa taxe sur les entreprises (cette dernière, qui est parmi les plus faibles d'Europe - 12,5% - a joué un rôle important dans le décollage économique de l'Irlande), les nationalistes affirment que le texte signera la mort de la neutralité militaire (l'Irlande bénéficie une clause d'exemption de toute participation à une défense européenne commune), d'autres encore que le traité autorisera l'interruption volontaire de grossesse (interdit sauf si la grossesse menace la vie de la mère ou s'il y a risque de suicide). La vérité est qu'aucun de ces changements (pas plus qu'aucun autre, aussi minime soit-il) n'est prévu par le texte soumis à référendum et ne pourrait se concrétiser sans l'accord de l'ensemble des Etats membres et de leurs Parlements nationaux.

Autre rumeur persistante : l'idée qu'une renégociation du traité de Lisbonne est possible et qu'il existe un plan B. "Vous comme moi savez bien qu'il y a toujours un plan B en politique" répète Mary Lou McDonald, députée européenne (GUE, IE). Elle affirme que le traité de Lisbonne peut et doit être renégocié. Dans cette optique, elle dresse la liste de 4 enjeux pour lesquels l'Irlande doit obtenir une modification du texte : la place du pays au sein de la Commission européenne, l'accroissement du nombre de voix accordées à l'Irlande, le système fiscal, la neutralité (elle exige que l'Union européenne signe une déclaration garantissant le droit des Etats neutres et affirme que "le traité de Lisbonne autorise pour la première fois des alliances militaires entre Etats membres" et que "le ministre des Affaires étrangères de l'Union européenne disposera d'un corps diplomatique qui supervisera les politiques étrangère et militaire des Etats membres"). De façon paradoxale, le Sinn Fein défend le droit pour l'Irlande de fixer l'impôt sur les entreprises, alors même que celui-ci est le plus faible de l'Union européenne. "L'Union européenne contrôle déjà la politique monétaire et les taux d'intérêts. Comment peut-on croire qu'elle ne souhaite pas également créer un système fiscal européen ?" demande Mary Lou McDonald. Enfin, parce qu'il est un parti d'extrême gauche qui s'oppose au libéralisme, le Sinn Fein affirme que le traité de Lisbonne menace les services de santé publique et d'éducation du pays.

"Le texte n'est pas parfait mais il est ce que nous pouvons espérer de mieux. La négociation est terminée et ceux qui affirment qu'il est possible de renégocier le traité de Lisbonne ne sont pas dans la réalité" a déclaré le Premier ministre Brian Cowen. Le ministre des Affaires européennes, Dick Roche (FF) est allé plus loin, affirmant qu'il n'y aurait "pas de deuxième référendum sur le traité de Lisbonne".

Les partisans du "oui" se projettent dans l'avenir et tentent, avec des élans parfois catastrophistes, de faire prendre conscience aux électeurs des conséquences qu'entraînerait un rejet du traité de Lisbonne. "Si le texte n'est pas ratifié, nous serons dans une grande incertitude quant à l'avenir de l'Union européenne. En termes de dynamique politique et concernant la façon dont nous serons vus, les choses ne devraient pas tourner à notre avantage" a affirmé, le 2 juin, le Premier ministre Brian Cowen. "Espérons que le traité de Lisbonne sera ratifié. S'il ne l'est pas, nous devrons tous en payer le prix" a déclaré le Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. "S'il y avait un vote négatif en Irlande ou dans tout autre Etat membre, cela aurait des effets très négatifs sur l'Union européenne" a souligné Garret Fitzgerald, ajoutant "nous ne savons pas exactement quelles pourraient en être les conséquences. Que feront les autres Etats membres ? Vont-ils bloquer les réformes prévues par le traité ou vont-ils bâtir une communauté à 26 de laquelle les Irlandais seront exclus ? Nous ne le savons pas". "Une défaite du "oui" ferait naître le chaos dans l'Union européenne et menacerait les intérêts de l'Irlande" a indiqué le ministre des Télécommunications, de l'Energie et des Ressources naturelles, Eamon Ryan (Parti vert, GP). "Je ne condamne pas ceux qui émettent des réserves sur certains aspects de l'Union européenne. Je ne suis pas toujours d'accord avec eux mais je respecte leur courage et ils n'ont pas toujours tort. Mais considérant leur approche du traité, nous devons nous souvenir que ni l'Irlande ni les Irlandais ne seront jamais en mesure d'influer sur la politique européenne en bottant en touche, en se désengageant ou en en faisant de l'obstruction" a souligné Charlie McCreevy, Commissaire européen en charge du Marché intérieur et des Services.

Les adversaires du traité de Lisbonne affirment, comme l'avaient fait les opposants français au traité établissant une Constitution pour l'Europe lors du référendum du 29 mai 2005 et sans apporter une quelconque preuve de la véracité de leurs propos, que le texte est renégociable ou qu'il existe un plan B. Ils évitent soigneusement de dire qu'un rejet du traité obligerait l'Union européenne à continuer à fonctionner avec le système établi par le traité de Nice (26 février 2001), texte auxquels les eurosceptiques sont très opposés.

Une polémique a éclaté entre Brian Cowen et l'opposition après que le Premier ministre a déclaré le 22 mai dernier qu'il souhaitait que l'ensemble des partis politiques partagent la "même vocation européenne que celle du Fianna Fail". Une enquête d'opinion réalisée par l'institut RedC et publiée par le Sunday Business Post le 25 mai a montré que si la grande majorité des sympathisants du Fianna Fail se déclaraient favorables à la ratification du traité de Lisbonne, les proches du Fine Gael (FG), principal parti d'opposition dirigé par Enda Kenny, étaient plus divisés. Enda Kenny s'est indigné des propos de Brian Cowen. Le député Leo Varadkar (FG) a prévenu le gouvernement que son attitude envers l'opposition ne pouvait que rendre plus difficile la victoire du "oui" : "Nous menons une très vigoureuse campagne pour le "oui" au traité de Lisbonne et ceci depuis mars dernier. Les propos de Brian Cowen et des autres ne nous aident vraiment pas". Il a demandé aux sympathisants du Fine Gael opposés au gouvernement et tentés par le "non" de patienter jusqu'aux élections européennes et locales de 2009 pour exprimer leur mécontentement. Enda Kenny a appelé ses partisans à "penser en priorité aux intérêts du pays" lors du référendum du 12 juin.

Le leader du Parti travailliste (Lab), Eamon Gilmore, a adressé un message similaire à ses sympathisants, leur demandant de résister à la tentation "d'utiliser le référendum pour donner un avertissement au gouvernement". "Je pense qu'il y a des moments où, dans l'intérêt du pays, le Premier ministre devrait s'abstenir de polémiquer avec les partis d'opposition" a-t-il souligné. Les partisans des forces de l'opposition sont sans doute d'autant plus tentés de voter "non" (ou de s'abstenir) que le référendum est le premier test électoral du nouveau Taoiseach, Brian Cowen (FF) devenu Premier ministre le 7 mai dernier.

Les partisans du traité de Lisbonne ont reçu le soutien de l'ancien secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan. "J'appelle les Irlandais à voter "oui". Nous avons besoin d'une Europe forte. Je ne peux imaginer que l'Irlande tourne le dos à l'Europe" a-t-il déclaré le 27 mai. La Fédération des hôteliers irlandais a demandé à ses 60 000 employés de voter "oui" le 12 juin, mettant en avant les opportunités considérables qu'offrait une Europe forte et performante. Le congrès des syndicats irlandais a également voté, à une courte majorité, le soutien à la ratification du traité de Lisbonne. Le président de la Chambre de commerce des Etats-Unis à Dublin, Paul Rellis, s'est prononcé pour le "oui". "L'Irlande doit rester au cœur de l'Europe, c'est parce qu'elle est à cette place qu'elle attire les investissements américains, les politiques économiques des forces du 'non', l'extrême gauche et l'extrême droite seraient désastreuse pour notre pays" a-t-il précisé. Enfin, les évêques irlandais ont publié la semaine passée une "réflexion pastorale" qui, si elle n'appelle pas à voter "oui" le 12 juin, garantit que le texte européen ne changera rien à la législation sur l'interruption volontaire de grossesse en vigueur dans le pays. Le Premier ministre a appelé le 6 juin les Irlandais à voter "oui avec enthousiasme" lors du référendum afin de "préserver l'emploi".

Padraig Walshe, président de l'Association des agriculteurs irlandais (IFA), a appelé, le 3 juin sur la radio publique irlandaise RTE, après des engagements pris par le Premier ministre sur les négociations à l'OMC, à soutenir le traité. Le comité exécutif de l'IFA, qui compte 85.000 membres, a décidé à l'unanimité de voter "oui". Selon une enquête d'opinion réalisée par l'institut RedC et le Journal des agriculteurs mi mai, 40% des agriculteurs s'apprêteraient à voter en faveur de la ratification du texte européen, 33% se prononceraient contre et 27% seraient toujours indécis.

L'Union des services, de l'industrie, des professionnels et des techniciens (SIPTU), qui représente 200 000 adhérents, refuse de soutenir le "oui". "Notre position est de ne pas soutenir une version édulcorée du traité jusqu'à ce que les droits qui sont les nôtres en Irlande puissent être étendus à tous les travailleurs d'Europe" a déclaré son président, Jack O'Connor. Enfin, la campagne pour un référendum européen (ERC), qui rassemble des organisations non gouvernementales de différents Etats membres de l'Union et qui milite pour le "non", a appelé les Européens à manifester devant les ambassades d'Irlande dans l'ensemble des pays pour "féliciter les Irlandais pour l'organisation de ce référendum qui a été refusé à 487 millions d'Européens".

La dernière enquête d'opinion réalisée le 6 juin dans le quotidien the Irish Times, crédite le "non" de 35%, contre 30% pour le "oui". 28% des personnes restent indécises et 7% disent ne pas vouloir voter. C'est la première fois que le "non" est majoritaire. En effet, à la mi-mai, le "oui" réunissait encore 35% des intentions de vote, contre 18% de "non", selon une enquête du même institut. L'enquête d'opinion réalisée par l'institut RedC et publiée par le Sunday Business Post le 25 mai dernier montrait une progression du "oui" (41%, + 3 points), moins importante cependant que celle du "non" (33%, + 6 points). La proportion d'indécis était en recul (- 8 points) et s'élevait à 26%.

Deux enseignements : l'écart s'est inversé et les opposants à la ratification semblent plus mobilisés que les partisans du traité de Lisbonne.

Trois questions essentielles ne trouveront réponse que le 12 juin: combien d'électeurs se rendront véritablement aux urnes ? Que feront les indécis le jour du vote ? L'Irlande choisira t-elle de rester à l'écart, voire de s'exclure, de l'Union ?

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